Un chien errant hurlait près de la clôture la nuit – Marina, ahurie, en découvrit la cause.

Camille entend le hurlement pour la première fois un samedi, alors qu’elle rentre de son service de nuit. Un long gémissement, plein de détresse – qui lui glace le dos. Elle arrête la voiture devant la maison, tend l’oreille. Le hurlement vient de quelque part, côté jardin.

Elle descend de la voiture – et elle voit. Tout près de la clôture, là où pousse le vieux sorbier, un chien est assis. Pas grand, roux, si maigre que les côtes ressortent. La tête levée vers le ciel, et il hurle, hurle.

– Hé, toi ! crie Camille. Va-t’en ! Tu vas réveiller tout le monde !

Le chien se tait, baisse la tête. Il la regarde – et dans ce regard il y a quelque chose qui fait reculer Camille malgré elle.

– Va-t’en, fait-elle d’un geste lasse. J’ai pas le temps.

Elle se couche à l’aube, mais ce hurlement lui trotte dans la tête.

– Tu as entendu le chien cette nuit ? demande sa belle-mère Gisèle le matin, quand Camille entre dans la cuisine. Il a hurlé toute la nuit, cette bestiole ! Je croyais que c’était le Médor des voisins – ils hurlent comme ça avant un malheur.

– Pas Médor, répond Camille. Un errant. Il était assis contre notre clôture.

– Ah bon ! s’affole Gisèle. Il faut le chasser ! C’est un mauvais présage, quand un chien inconnu hurle devant la maison. Je vais jeter du sel dans la cour, ça l’éloignera.

Camille ne dit rien. Elle ne croit pas à ces superstitions. Pourtant, sa mère – que Dieu ait son âme – disait toujours : un chien ne hurle jamais pour rien. Soit il sent la mort, soit il annonce un malheur.

Le soir, son mari Olivier rentre du travail tard, furieux.

– Encore des licenciements, lance-t-il en jetant sa sacoche dans un coin. Troisième fois en six mois ! Bientôt ils vont virer la moitié de l’atelier.

– Espérons que ça t’épargne, essaie de le rassurer Camille. Tu es leur meilleur ouvrier.

– Ouais, le meilleur, ricane Olivier. Tous les meilleurs. La direction s’en fiche. Ils veulent juste des bilans nickel pour se gonfler les primes.

Ils dînent en silence, chacun perdu dans ses pensées. Lucas, six ans, dodeline de la tête au-dessus de son assiette – il a trop couru à la garderie. Gisèle tricote, les lèvres pincées – signe qu’il ne faut pas parler.

La nuit, le hurlement reprend. Long, plaintif. Camille se lève d’un bond, s’approche de la fenêtre. Le chien est au même endroit, sous le sorbier. Olivier se réveille, grogne dans son sommeil :

– Quelle diablerie ! Faut le chasser, ce salaud !

Il sort en courant dans la cour en caleçon et tongs, gueule, agite les bras. Le chien recule d’une dizaine de mètres, se rassied. Olivier lui lance un bâton – le rate. Il rentre en claquant la porte si fort que les vitres vibrent.

– Demain je mets du poison, promet-il. J’en ai assez !

– Olivier, on ne peut pas faire ça, commence Camille.

– On peut ! rugit son mari. Pas question de réveiller toute la famille pour un clébard !

Camille se recouche, mais n’arrive pas à dormir. Elle fixe le plafond. Une seule idée lui trotte : et si sa mère avait raison ? Et si c’était vraiment un signe de malheur ?

Le matin, elle va à la clôture. Le chien est couché sous le sorbier, en boule. Il lève la tête, la regarde. Il ne fuit pas, ne grogne pas – il regarde.

– Qu’est-ce que tu fiches ici ? demande Camille doucement. Tu as une maison ? Des maîtres ?

Le chien geint faiblement. Il se lève, s’approche de la clôture. Il gratte la terre avec ses pattes, creuse. Camille se penche, regarde. Il y a un petit trou sous le grillage – le chien essayait visiblement de passer.

– Pourquoi chez nous ? s’étonne Camille à voix haute. Qu’est-ce que tu veux ?

Le chien arrête de creuser, la fixe.

– Bon, soupire Camille. Attends ici.

Elle revient avec un bol d’eau et les restes de la soupe de la veille. Elle les glisse sous le grillage.

– Tiens, mange. Mais arrête de hurler, sinon mon mari va vraiment t’empoisonner.

Une semaine passe. Chaque nuit, le hurlement. Olivier devient de plus en plus nerveux, Gisèle se lamente sur les mauvais présages. Et Camille continue d’apporter à manger au chien. Mais il maigrit à vue d’œil.

– Dis, Camille, lui lance sa voisine Jacqueline par-dessus la haie, tu sais à qui est ce chien ?

– Un errant, sans doute.

– Ben voyons, un errant, ricane Jacqueline. Hier j’ai parlé à Nicole Martin, celle qui habite deux maisons plus loin. Elle dit que ce chien appartenait aux Moreau. Tu te souviens des Moreau ?

Camille se souvient. Un couple âgé, discret, cultivé. Ils ont déménagé il y a longtemps. Ils ont vendu leur maison à une jeune famille.

– Et alors ?

– Alors, ils avaient un fils. Il s’appelait Pierre, je crois. Ou peut-être Patrick. Bref, il est mort il y a un an. Renversé par un conducteur ivre sur la route.

Des frissons parcourent le dos de Camille.

– Et ?

– Et on raconte que ce chien était le sien. Après l’enterrement, il s’est enfui de la maison. Ils l’ont cherché un mois, sans succès. Et maintenant le voilà de retour. Mais la maison n’est plus à eux. Des étrangers y vivent. Alors il hurle. Il pleure son maître.

– Des histoires de bonne femme, dit Camille en haussant les épaules, mais son cœur se serre.

Le soir, elle raconte cette histoire pendant le dîner. Olivier ricane :

– N’importe quoi. Les chiens n’ont pas une mémoire aussi longue.

– Si, répond soudain Gisèle d’une voix posée. Et même très longue. Dans mon village, une voisine avait un chien qui a attendu son fils quatre ans, le temps de la guerre. Chaque jour, il allait sur la route. Et quand le fils est mort – il a hurlé une semaine, puis il est mort sur le perron.

Un silence tombe. Lucas regarde sa grand-mère, effrayé.

– Maman, notre chien va mourir aussi ? demande-t-il tout bas.

– C’est pas le nôtre, grommelle Olivier. Et ça suffit, on n’en parle plus !

La nuit, Camille n’y tient plus. Quand le hurlement reprend, elle enfile sa robe de chambre et sort dans la cour. Elle s’approche de la clôture. Le chien est assis, le museau levé. Il hurle comme s’il se vidait l’âme.

– Qu’est-ce que tu veux ? murmure Camille. Qu’est-ce que tu veux de nous ?

Le chien se tait. Il tourne la tête vers la maison des Moreau. Enfin, vers celle qui était la leur autrefois. Il geint, comme s’il appelait quelqu’un.

– Ton maître n’est plus là, dit Camille. Tu comprends ? Il n’est plus là. Depuis longtemps.

Elle tend la main, caresse la tête du chien. Il ne se dérobe pas. Il ferme les yeux.

Ils restent ainsi. Une femme et un chien. Sous le ciel étoilé, dans le silence du lotissement endormi.

– Viens, dit Camille. Viens à la maison. Il ne reviendra pas. Mais tu peux vivre chez nous. Tu veux ?

Le chien ouvre les yeux. Il la regarde longuement, intensément. Comme s’il décidait s’il peut lui faire confiance.

– Viens, répète Camille. Je te promets – on ne te fera aucun mal.

Elle se lève, retourne vers la maison. Le chien se lève aussi. Il avance lentement, d’un pas fatigué. Camille se retourne – il la suit.

Camille ouvre le portail.

– Entre.

Le chien s’arrête sur le seuil. Puis il fait un pas. Un autre. Il franchit la porte.

Cette nuit-là, plus aucun hurlement ne retentit.

Le matin, Olivier descend dans la cuisine et reste figé. Sur le vieux tapis près du poêle, le chien roux dort. Camille prépare la bouillie.

– Tu as ramené ce clebs à l’intérieur ?! explose son mari.

– Chut ! fait Camille. Tu vas réveiller Lucas.

– J’ai dit pas de chien dans la maison !

– Et moi j’ai dit qu’on le garde, répond Camille calmement. Point barre.

Olivier la regarde, stupéfait. Elle ne lui a jamais tenu tête. Jamais.

– Camille, tu…

– J’ai pris ma décision, Olivier. Le chien reste. Si ça ne te plaît pas, la porte est là.

Le silence retombe. Le chien lève la tête, les regarde. Sans peur, calmement.

– Bon, crache Olivier. Fais ce que tu veux !

Il claque la porte et part au travail. Gisèle, qui observait la scène depuis le couloir, secoue la tête :

– Oh, Camille, tu as poussé ton mari à bout. Pour un cabot.

– Ce n’est pas un cabot, maman, répond Camille d’une voix douce. Pas un cabot.

Ils l’appellent Roux – à cause de sa couleur. Lucas est le premier à devenir son ami. On découvre que le chien connaît des ordres, sait rapporter une balle, n’aboie jamais pour rien. Un chien bien éduqué, quoi.

Roux s’installe vite. Il dort dans l’entrée, mange peu, demande à sortir proprement. Un chien parfait. Mais il y a quelque chose en lui. Comme s’il attendait. Souvent, la nuit, il se lève, va vers la porte, renifle.

Deux semaines plus tard, le drame arrive.

Olivier rentre du travail noir comme une tempête.

– C’est fini, dit-il en s’asseyant à table. Je suis viré. À partir de demain, je suis libre.

Camille blêmit.

– Viré ? Comment ça ?

– Comme ça ! Réduction d’effectifs. La moitié des ouvriers sont rayés. Je suis dans le lot.

– Mais tu…

– Quoi, je ?! éclate Olivier. Le meilleur ouvrier ? L’expert expérimenté ? Ils s’en fichent ! Ils préfèrent des jeunes à qui ils peuvent payer des clopinettes !

Il frappe la table du poing. Lucas sursaute, se serre contre Camille. Roux, qui somnolait dans un coin, lève la tête.

– Qu’est-ce qu’on va faire maintenant ? murmure Camille. Avec mon seul salaire, on ne tiendra pas.

– Voilà ! Olivier se lève, arpente la cuisine. Il faut payer le crédit de la maison, la voiture est bonne pour la casse, il faut nourrir le gosse. Et moi, j’ai ni boulot ni perspectives !

– Tu trouveras quelque chose, essaie de le rassurer Camille, même si elle sait que dans la région, le travail est rare.

– Ouais, trouver ! J’ai quarante-cinq ans, qui va m’embaucher ?

Les jours suivants sont un cauchemar. Olivier boit. Pas beaucoup, mais souvent. Il s’énerve pour un rien. Il se dispute avec sa mère, il crie sur Lucas. Camille va au travail comme au bagne – elle rentre, et c’est une nouvelle engueulade.

Pendant ce temps, Roux se comporte bizarrement. Il suit Olivier partout. Le regarde sans cesse. Quand Olivier boit, il se couche à ses pieds, geint doucement.

– Enlève-moi ton clébard ! grogne Olivier. J’en peux plus de le voir !

Mais Roux ne lâche pas.

Le jeudi soir, Camille tarde au travail. Un inventaire, la direction l’a forcée à rester. Elle rentre vers onze heures. La maison est sombre, la cour silencieuse. Bizarre – d’habitude, son mari regarde la télé jusqu’à minuit.

Elle ouvre la porte – et elle voit.

Olivier est allongé sur le sol de l’entrée, inconscient. À côté, une bouteille vide. Et au-dessus de lui, Roux aboie, gratte de la patte, tire sur sa manche.

– Olivier ! crie Camille en se précipitant.

Elle tâte son pouls – faible, mais présent. Sa respiration est superficielle. Une odeur d’alcool si forte qu’on n’y tient pas.

– Maman ! hurle Camille. Maman, appelle les secours !

Gisèle sort de sa chambre, pousse un cri.

– Mon Dieu, qu’est-ce qu’il a ?

– Je ne sais pas ! Appelle le SAMU, vite !

Roux ne quitte pas Olivier. Il geint, lui lèche le visage. Camille comprend soudain – sans le chien, elle aurait trouvé son mari trop tard. Intoxication alcoolique, diront les médecins plus tard. Encore un peu, et ils ne l’auraient pas réanimé.

Olivier reste trois jours à l’hôpital. Il rentre amaigri, vieilli.

– Pardon, dit-il à Camille quand ils se retrouvent seuls. Je ne sais pas ce qui m’a pris.

– Chut, répond-elle en posant la main sur son épaule. L’essentiel, c’est que ça va.

– C’est le chien qui m’a sauvé, hein ? Olivier regarde Roux, couché près de la porte. Je me souviens vaguement – il aboyait, il m’empêchait de m’endormir. J’essayais de le chasser, mais il grattait, il hurlait.

Camille hoche la tête, la gorge serrée.

– C’est étrange, continue Olivier. Comme s’il savait. Comme s’il m’empêchait de perdre conscience exprès.

– Peut-être qu’il savait, vraiment.

Olivier se tait, puis appelle :

– Roux, viens ici.

Le chien s’approche prudemment. Olivier tend la main, lui caresse la tête.

Roux lui lèche la main. Et dans ses yeux, quelque chose change.

Six mois ont passé.

Olivier a trouvé un travail – moins prestigieux qu’avant, mais stable. Il a arrêté de boire. Il est plus doux avec sa famille. Roux est devenu un membre à part entière – Gisèle lui donne des petits extras, et même Olivier se promène avec lui le soir.

Camille est à la fenêtre, regardant son mari et le chien rentrer de leur balade. Olivier raconte quelque chose à Roux, qui écoute attentivement.

– Maman, d’où il vient, Roux ? demande un jour Lucas.

– Je ne sais pas, mon chéri, répond Camille honnêtement. Il est simplement venu. Quand on allait mal, il est venu.

– Et il nous a aidés ?

– Oui.

– Alors c’est peut-être un bon sorcier, décrète le garçon. Déguisé en chien.

Camille sourit. Peut-être que Lucas a raison. Qui sait.

Cette nuit-là, elle fait un rêve. Un jeune homme se tient au bord d’une route, caressant un chien roux.

Le chien geint, se frotte contre les jambes de son maître.

– Va, dit le jeune homme. Ne t’inquiète pas pour moi.

Et il se dissout dans le brouillard du matin.

Camille se réveille en larmes. Elle se lève, va dans l’entrée. Roux dort sur son tapis. Il respire calmement, paisiblement.

Le chien ouvre un œil, la regarde. Et se rendort.

Le matin, pendant le petit déjeuner, Lucas s’écrie :

– Maman, Roux sourit ! Regarde !

Et c’est vrai – le museau du chien a une expression heureuse. Comme s’il avait accompli sa mission.

Camille s’approche, s’accroupit, prend le chien dans ses bras. Il pose la tête sur ses genoux.

– On t’aime, murmure-t-elle.

Roux soupire doucement. Et ferme les yeux, confiant.

Au loin, par-delà ce monde, un jeune homme se tient au bord d’une rivière de lumière et sourit. Son ami a trouvé une nouvelle maison. Et un nouvel amour. Alors tout est bien. Tout est comme cela doit être.

Rate article
News 24 Justall
Un chien errant hurlait près de la clôture la nuit – Marina, ahurie, en découvrit la cause.