En attendant, laissonsLe temps, lui, ne s’arrête jamais pour attendre nos hésitations.

— Maman, donne-moi de l’argent, s’il te plaît. C’est l’anniversaire de Diane, elle a dix-neuf ans. Elle a décidé de le fêter avec moi. On va aller en ville tous les deux, s’asseoir dans un café. Je lui achèterai un cadeau, je commanderai le dîner, on se promènera et on reviendra au village, — dit Mathieu à sa mère.

Élise sourit :

— D’accord, mon fils. Alors cette fois Diane n’invite pas ses copines ? Tant mieux, peut-être, vous fêterez ça à deux.

Le fils ne cache rien à sa mère, il raconte souvent avec qui il a parlé, où il est allé. C’est l’été, les vacances, et il étudie au lycée professionnel de bâtiment, il termine dans un an. Diane est originaire de leur village, plus jeune que Mathieu d’un an. Élise semble l’apprécier : la fille ne fume pas, mais après le lycée elle n’étudie nulle part, elle travaille comme vendeuse dans l’épicerie du coin.

Élise sort quelques billets de son portefeuille et les tend à son fils.

— Tiens. Mais ne fais pas trop de folies. Et rentrez tôt, il ne fait pas bon traîner dans le village à la nuit.

Mathieu embrasse sa mère sur la joue, glisse l’argent dans la poche de son jean et enfile ses baskets. Dans le bus du village, il faisait étouffant, mais il roulait vitre ouverte, le vent ébouriffait ses cheveux blonds. Diane était assise à côté de lui dans une robe légère à pois, un petit sac à dos sur les épaules.

— Joyeux anniversaire, tu rayonnes, — dit-il quand elle monta à l’arrêt.

— Merci, — répondit Diane en souriant et en ajustant la bretelle de son sac. — Tu te rends compte ? Pour la première fois de ma vie, j’ai décidé de fêter ça non pas avec une foule, mais… juste avec toi. Pas de bruit, pas d’alcool. Juste pour m’en souvenir.

En descendant du bus, il lui prit la main et ils longèrent la rue principale, devant les vitrines, devant une fontaine dont les gouttelettes retombaient sur l’asphalte brûlant. Mathieu lui acheta un bouquet de roses rouges, elle dit qu’elle adorait les roses et le remercia.

Au café, l’ambiance était douce, une musique légère jouait, ça sentait la vanille et le café. Ils passèrent commande, et pour le dessert on leur apporta un petit gâteau avec une seule bougie. Quand le serveur alluma la flamme, Diane ferma les yeux, fit un vœu et souffla la bougie.

— Tu ne me dis pas ? — demanda Mathieu.

— Impossible, — fit-elle avec un sourire malicieux. — Mais s’il se réalise, je te le dirai.

Le soir, ils flânèrent le long des quais de la ville, mangèrent une glace, rirent et se photographièrent devant le coucher de soleil. Vers onze heures, ils prirent le dernier autobus pour le village.

À la maison, la lumière était allumée. Élise, comme promis, avait laissé sur la table, sous un torchon, des petits chauds et avait préparé du thé frais. En entendant des pas, elle sortit dans l’entrée ; Mathieu était avec Diane.

— Alors, la fêtée, ton vœu s’est réalisé ? — demanda-t-elle en serrant Diane dans ses bras.

— Pas encore, — sourit celle-ci. — Mais je crois qu’aujourd’hui a été le plus beau jour, dont je me souviendrai très longtemps.

Mathieu se tenait près d’elle, les cheveux en bataille, heureux, regardant sa mère et la fille qu’il aimait. Il sentait qu’à cet instant il avait tout. Ni trop, ni trop peu. Exactement ce qu’il fallait pour être heureux.

La soirée après l’anniversaire de Diane s’étira bien après minuit. Élise était allée dans sa chambre, dans le salon la musique jouait doucement, et Mathieu et Diane étaient assis par terre, les restes de petits choux et des bonbons étalés sur la table basse. Ils parlaient de tout et de rien : du lycée, du travail au magasin, du fait qu’à l’automne, Mathieu serait peut-être envoyé en stage à la préfecture.

— Les petits choux ont refroidi, — dit Élise en s’arrêtant sur le pas de la porte. — Je les réchauffe ?

— Non, maman, on a assez mangé, — répondit Mathieu en levant la tête. — Va te coucher, tu travailles demain. Je raccompagne Diane.

Élise acquiesça, mais ne se dépêcha pas de partir. Elle s’assit au bord du fauteuil et, regardant Diane, dit soudain :

— Tu sais, quand Mathieu avait dix ans, il a ramené cinq enfants à la maison. Il pleuvait à verse, ils étaient tous trempés, sales, avec des bâtons, comme des pirates. Je suis rentrée du travail et là… du bruit, du vacarme, la maison pleine d’enfants.

Diane la regarda d’un air interrogateur.

— Je leur ai servi à tous un chocolat chaud au lait, j’ai sorti la confiture de ma grand-mère. Et je me suis assise dans un coin avec un livre pour écouter. Ils se disputaient drôlement pour savoir qui serait le roi des pirates, et Mathieu, tu aurais vu, — la mère sourit, — il les a tous installés à leur place, il a dit à chacun où était sa tasse, sans en vexer aucun. J’ai compris alors : si mon fils apprend à être ami depuis l’enfance, alors il saura aussi aimer.

Mathieu se gratta la tête, gêné, et Diane posa sa main sur ses genoux en disant doucement :

— Ma mère, elle, disait toujours qu’il fallait du silence à la maison. Je n’ai jamais invité d’amies. Même les filles de l’école, j’avais peur de les appeler. Alors… quand Mathieu m’a dit que chez vous tout était permis, je n’y ai pas cru d’abord.

Élise se leva, s’approcha de Diane et lui toucha l’épaule :

— C’est vrai. Si tu veux, demain viens boire le thé. Je ferai des tartes aux choux le matin.

Diane n’y tint plus, elle l’embrassa, enfouit son nez dans son épaule et murmura :

— Merci.

Mathieu les regardait sans rien dire, mais dans sa poitrine il faisait chaud et calme, comme dans cette soirée pluvieuse de son enfance où sa mère distribuait du chocolat aux pirates. Quand Mathieu raccompagna Diane, Élise dormait déjà.

De retour, Mathieu alla dans sa chambre, mais il mit longtemps à s’endormir. Il regardait la lune par la fenêtre et pensait à la vie, comme elle est étrange : on grandit, et tout revient à ce qu’on a appris enfant. Et si sa mère avait autrefois accueilli des enfants étrangers pour qu’il n’ait pas peur des gens, maintenant il avait ouvert son cœur à Diane pour ne pas avoir peur de l’amour.

Il savait qu’il reverrait Diane aujourd’hui, demain aussi, et chaque jour tant que dureraient les vacances. Ensuite, on verrait. L’important, c’est qu’ils étaient l’un pour l’autre, que maman était là, et que personne n’avait peur.

Quelques jours plus tard, Élise invita elle-même Diane à déjeuner. Elle dressa la table, apporta des crêpes aux cerises et, quand la jeune fille franchit timidement le seuil, elle dit :

— Entre, ma fille. Assieds-toi. Chez nous, c’est simple : ce qu’on a, on le partage. Je sais que ta mère ne te laissait pas inviter, mais maintenant tu n’es plus une invitée, tu es chez toi. Et souviens-toi : notre maison est toujours la tienne.

Environ une semaine s’était écoulée depuis ce fameux anniversaire. L’été était chaud, poussiéreux, et le village vivait son rythme tranquille : jardins, arrosages, veillées sur les bancs. Élise revenait de l’épicerie avec ses courses quand elle croisa Anne, la sœur aînée de Diane, au carrefour. Anne poussait une poussette où son fils de six mois dormait paisiblement.

— Bonjour, tante Élise, — l’appela Anne. — On ne s’est pas vues depuis longtemps. Comment allez-vous ?

— Dieu merci, on vit petit à petit, — répondit-elle en ajustant son sac. — Et toi ? Je vois que le petit a déjà grandi.

— Il grandit, — sourit Anne. — Oh, il est turbulent, mais c’est un bonheur, évidemment. Au fait, j’ai entendu Diane raconter comment elle a fêté son anniversaire avec Mathieu. Elle en parlait avec tant d’enthousiasme !

Élise s’illumina :

— Eh bien, comment pourrait-il en être autrement ? C’est la fille de mon fils, je ne pouvais pas ne pas le laisser faire. C’est un garçon sérieux, pas de bêtises. Il a choisi un cadeau, commandé le dîner, bref, il a tout fait pour qu’elle s’en souvienne.

— Oui, Mathieu est formidable, — approuva Anne. — Un jeune homme beau, bien élevé. Pas comme certains de chez nous, toujours collés à leur téléphone, on n’en tire pas un mot gentil.

Elles bavardèrent encore un peu de la météo, des prix, des prochaines moissons. Anne allait repartir avec la poussette quand elle s’arrêta, hésita, puis, comme négligemment, lâcha :

— En fait, votre Mathieu est un garçon bien. Je l’ai dit à Diane. Mais elle m’a répondu… enfin, entre nous, bien sûr. Elle a dit que, d’une certaine manière, il n’était pas tout à fait son genre, mais qu’il ferait l’affaire en attendant de trouver mieux. — Mieux vaut avec lui que toute seule. — Pardonnez-moi, Élise, je dis peut-être trop, mais vous êtes de la famille, vous comprendrez.

Anne haussa les épaules, sourit d’un air coupable et poussa la poussette plus loin, laissant Élise au milieu de la rue, bouche bée. Ses courses lui parurent soudain lourdes, le soleil trop éclatant.

— Eh bien, — pensa la femme, — elle le garde donc en réserve… Et Mathieu, lui, il y met toute son âme, il lui offre des cadeaux, il lui organise son anniversaire, et elle… comme un objet qu’on pose sur une étagère en attendant mieux.

Élise rentra chez elle contrariée. Elle mit la bouilloire en silence, versa la farine dans un bocal, mais tout lui échappait. Elle voulait tout raconter à son fils, mais se retint. Mathieu était adulte, il devait se débrouiller seul. Mais son cœur de mère saignait.

Deux jours passèrent. Mathieu était morose, répondait par monosyllabes, et même les tartes préférées de sa mère ne lui redonnaient pas le moral. Élise n’y tint plus et, le soir, alors qu’il était assis sur le perron à regarder le ciel, demanda prudemment :

— Mon fils, tout va bien avec Diane ?

Mathieu resta longtemps silencieux, puis lâcha entre ses dents :

— Tout est fini, maman. Hier, j’ai rencontré les copains, ils m’ont dit avoir entendu… enfin, Diane raconte à tout le monde que je ne lui suis pas vraiment utile, qu’elle est avec moi juste comme ça, en attendant de trouver quelqu’un de « mieux ». Et elle me disait en face qu’elle m’aimait, que j’étais le seul…

Sa voix trembla. Élise s’assit à côté de lui, posa la main sur son épaule :

— Alors, mon fils, il ne fallait pas tomber amoureux d’une fille comme ça. Elle n’a pas compris ce qu’est le vrai. Ne m’en veux pas, mais une mère voit toujours qui vient avec un cœur sincère et qui vient seulement pour regarder.

— Je l’ai appelée moi-même hier, — continua Mathieu. — Je lui ai dit que je savais tout. D’abord, elle a prétendu que c’était faux, que les copains avaient tout mélangé. Et puis, maman, elle s’est emportée et a dit : « Eh bien quoi, si j’ai pensé ça ? Qu’est-ce que tu voulais ? Je suis jeune, je dois choisir. Tu n’es ni le plus beau ni le plus riche, mais je suis encore avec toi, non ? »

Élise étouffa un cri et serra son fils contre elle :

— Mon Dieu… Pardonne-lui, mon fils, ne lui garde pas rancune, la vie remettra tout à sa place.

— Oui, maman. Je ne veux pas être une roue de secours. Qu’elle cherche son « mieux » ailleurs.

Mathieu ne parla plus de Diane. Et le lendemain, quand elle arriva en courant dans leur cour et l’appela, disant :

— Mathieu, pardonne-moi, j’ai dit n’importe quoi, — il l’écouta et rentra dans la maison.

Élise jeta un coup d’œil par la fenêtre, secoua la tête et murmura :

— Trop tard, ma fille. Tu as dit ce que tu pensais. Maintenant, vis avec ça.

Diane resta un moment, puis s’en alla. Et jamais elle ne revint. L’été continua son cours. Fin juillet, Mathieu partit en ville : il devait faire un stage dans une entreprise de construction sur un chantier. Il y alla volontiers : il avait besoin de se changer les idées, de changer d’air. Et là, sur le chantier, il rencontra Véronique.

Véronique travaillait dans le même bureau comme répartitrice. Petite, avec de jolies boucles châtain clair, elle parlait doucement mais avec assurance. Elle riait comme une clochette et ne demandait jamais combien il avait d’argent ni où il était allé la veille. Elle s’intéressait à lui : comment s’était passée sa journée, s’il était fatigué, de quoi il avait rêvé. Mathieu la regardait et n’en croyait pas son bonheur.

Six mois plus tard, il lui demanda sa main. Véronique n’hésita pas une seconde : elle dit « oui » avec une joie si sincère que le cœur de Mathieu s’emballa.

— Je n’ai pas regretté une seule fois d’avoir accepté, — lui chuchota-t-elle plus tard, à la mairie, quand il lui passa la bague au doigt.

Élise, au mariage, pleurait presque de bonheur. À côté d’elle, ses vieilles amies et voisines disaient d’une seule voix :

— Quel beau couple ! Et la mariée est si douce, si discrète, on voit tout de suite qu’elle a bon cœur.

Deux ans plus tard naquit Étienne, un solide bambin aux yeux bleus, qui devint aussitôt le chouchou de sa grand-mère. Mathieu et Véronique venaient au village tous les week-ends. Étienne courait dans la cour, cueillait des fleurs pour sa mamie, et le soir s’asseyait sur ses genoux pour écouter des histoires.

Un jour, en automne avancé, Élise était assise dans la cuisine, et Mathieu l’aidait à éplucher des pommes de terre. Dehors, une bruine tombait, et autour de la table, Véronique tenait Étienne dans ses bras.

— Maman, — dit soudain Mathieu, — tu te souviens de l’histoire avec Diane ?

— Je m’en souviens, mon fils, — soupira-t-elle.

— Eh bien, je suis content que ça se soit passé comme ça. Si elle ne m’avait pas trahi, je n’aurais jamais rencontré Véronique. Et nous n’aurions pas Étienne, — il regarda sa femme et son fils, et ses yeux s’illuminèrent.

Élise sourit, s’essuya les mains sur le torchon et caressa la tête de son petit-fils :

— Alors tout ce qui arrive arrive pour le mieux. Tu l’as dit toi-même : tu ne voulais pas être une roue de secours. Maintenant, pour Véronique et ton fils, tu es le principal. Et ça, mon fils, c’est le plus important.

Véronique ne demanda rien, elle connaissait cette histoire et n’était pas jalouse du passé. Elle prit simplement la main de son mari et dit doucement :

— Le bonheur aime le silence, Mathieu. Et nous ne le gaspillerons pas.

Élise regarda sa famille telle qu’elle était : sans secrets superflus, sans plans de rechange, seulement de l’amour qui vit non par les mots mais par les actes. Et elle sut que désormais tout irait bien. Toujours.

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