– Je ne vais pas payer le mariage de votre reine ! Elle a des parents – qu’ils se saignent ! – a lancé froidement Sophie.

Alors voilà, Camille était à la fenêtre et regardait le bitume trempé. Trois nuits de suite, elle avait sorti un patient d’une opération hyper délicate, sans dormir ni manger, juste pour que le cœur de ce quinquagénaire se remette à battre bien régulier. Et quand, au matin du quatrième jour, il a ouvert les yeux, Camille s’est dit qu’elle avait fait son boulot. Maintenant, tout ce qu’elle voulait, c’était du silence. Du sable blanc. Le bruit des vagues. Avec Serge, ils avaient économisé pendant un an et demi pour ce voyage, en mettant de côté chaque centime possible. Sur le frigo, aimanté, y avait une photo d’eau turquoise découpée dans un magazine de voyages, et Camille souriait chaque fois qu’elle la regardait. Il restait deux mois avant les vacances.

La belle-mère a appelé le samedi matin d’un ton autoritaire pour dire que toute la famille se réunissait chez elle le soir. Camille a essayé de se défiler en invoquant la fatigue, mais Martine a coupé court : « C’est une affaire de famille, on ne discute pas. » Camille a soupiré et a mis la robe que Serge lui avait offerte pour leur anniversaire de mariage. Elle se disait que ça lui remonterait le moral.

La maison de la belle-mère sentait les tartes et une tension bizarre qui flottait dans l’air. Carine, la petite sœur de Serge, était sur le canapé à feuilleter un magazine de mariage. Le père, Victor, comme d’habitude, regardait la télé en silence. Martine s’affairait autour de la table, mais son regard était froid et jaugeur, exactement comme une proviseure avant une convocation de parents.

Quand ils se sont mis à table, Camille a voulu détendre l’atmosphère. Elle a sorti les photos sur son téléphone et montré un bungalow sur pilotis, au-dessus de l’eau.

— On a repéré un coin pour les vacances, Serge et moi, a-t-elle dit en s’efforçant d’avoir une voix légère. Imaginez, le matin tu te réveilles, et sous toi c’est l’océan. Transparent comme du verre. Des poissons de toutes les couleurs qui nagent juste sous tes pieds.

Serge a hoché la tête et renchéri :

— Oui, le vol est déjà réservé. Si tout va bien, on part dix jours en juin pour la Martinique.

Martine a posé sa fourchette lentement sur la table. Le bruit a résonné, métallique, définitif. Carine a levé les yeux de son magazine et a regardé sa mère avec une attente qui sentait le scénario préparé.

— C’est très mignon, a lancé Martine d’une voix glaciale. Mais on a une question plus importante. Carine se marie. Et le mariage doit être un vrai, avec de l’ampleur, comme il faut, pas dans un petit resto minable.

Camille a senti son ventre se serrer. Ses doigts ont agrippé le bord de la nappe. Elle a regardé Serge. Lui, il fixait son assiette, comme si le motif de la porcelaine le fascinait.

— On a fait un budget prévisionnel, a continué la belle-mère, la voix devenue professionnelle. Réception, animateur, photographe, décoration, robe d’une bonne couturière, rachat de la mariée, balade en bateau-mouche. Le tout, ça tourne autour de vingt-cinq mille euros. C’est une somme, mais c’est le plus beau jour de sa vie. On peut pas perdre la face devant la famille du futur mari.

— Vingt-cinq mille euros ? a répété Camille, la voix tremblante. Martine, c’est énorme.

— On le sait, a répondu la belle-mère en la fixant. C’est pour ça que toute la famille doit se serrer les coudes. Nous, avec Victor, on prend une partie. Les parents du marié mettent leur part. Et vous, Serge et toi, comme vous êtes les plus jeunes et les plus cools, vous devez mettre le principal. Cinq mille euros. C’est raisonnable par rapport à vos revenus.

Silence. Quelque part, dans la pièce à côté, une horloge faisait tic-tac. Carine regardait Camille d’un air de défi, comme pour dire : « Vas-y, ose râler. » Victor continuait à regarder la télé éteinte.

Camille a respiré un grand coup. Elle a repensé à ses gardes interminables, aux nuits de réa, à ses mains qui tremblaient de fatigue quand elle se servait un café dans la salle des internes. Elle a repensé à toutes ces économies, à chaque euro qu’ils avaient mis de côté en se privant de petits plaisirs, pour ce voyage. Et là, quelqu’un décidait à sa place où irait cet argent.

— Je ne vais pas payer le mariage de votre princesse, a dit Camille, la voix si froide que Serge a enfin levé la tête. Elle a ses parents. Qu’ils se saignent.

Carine a poussé un cri. Martine a blêmi, mais s’est reprise rapidement. Elle a regardé Camille avec une expression de profond regret, comme on regarde un enfant qui a déçu.

— On pensait que tu faisais partie de la famille, a-t-elle martelé. Mais tu es une étrangère. C’est noté.

Camille s’est levée. Serge lui a attrapé le bras pour la faire rasseoir, mais elle a dégagé sa main et est allée dans l’entrée. Il l’a suivie en marmonnant des trucs apaisants, mais Camille enfilait déjà son manteau.

— On en reparle à la maison, a-t-elle lancé en sortant.

À la maison, Serge a essayé de calmer le jeu. Il tournait autour d’elle dans l’appartement et parlait, parlait, parlait. Que maman s’inquiète juste pour sa sœur. Que Carine rêve d’un beau mariage depuis toute petite. Que la famille doit s’entraider dans les moments difficiles.

— Un moment difficile ? s’est arrêtée Camille en se retournant brusquement. Serge, un mariage, c’est pas un moment difficile. C’est une fête qu’elle veut organiser à nos frais. On a économisé un an et demi. On rembourse un crédit immobilier. Je bosse à cent cinquante pour cent pour avoir un matelas de sécurité. Tu te rends compte de ce que tu dis ?

Serge s’est tu, mais pas longtemps. Quinze minutes après, il a remis le sujet sur le tapis. Camille est allée dans la chambre et a fermé la porte.

Le lendemain, ça a été l’ouragan. Carine a débarqué chez eux sans prévenir. Elle est entrée dans l’appartement les yeux rouges et s’est mise à hurler dès le pas de la porte.

— Tu veux foutre ma vie en l’air ! criait-elle en gesticulant. Tu es jalouse ! Tu peux pas supporter que j’aie un truc beau et bien fait, alors que toi t’as eu un petit mariage discret à la mairie !

Camille était dans la cuisine, les bras croisés, le visage de marbre.

— Carine, calme-toi, a-t-elle dit d’une voix posée. Personne ne te doit rien. Tu veux un mariage grandiose, c’est ton droit. Mais ceux qui paient, c’est ceux qui sont d’accord. Moi, je ne suis pas d’accord.

— Parce que t’es radine ! a crié Carine. Tu passes ta vie à compter l’argent des autres ! Tu as des économies ! Maman a dit que vous partiez à la Martinique ! Tu peux pas renoncer à tes vacances pour le bonheur de ta propre famille ?

— Ma famille ? a répété Camille, la voix métallique. Depuis qu’on se connaît, tu ne m’as jamais demandé comment j’allais. Tu appelles seulement pour emprunter de l’argent jusqu’à la fin du mois. Les gens qui tiennent à toi ne se comportent pas comme ça.

Carine est sortie en claquant la porte si fort que les fenêtres ont tremblé. Une demi-heure après, Martine a téléphoné.

— Tu as fait pleurer la petite, a-t-elle annoncé d’une voix glaciale. Elle est en pleine crise. Sa tension a monté. C’est ce que tu voulais ?

Camille n’a rien répondu, sachant que chaque mot serait utilisé contre elle.

— Je vous attends demain soir, a continué la belle-mère. On va régler ça civilement. J’espère que tu vas réfléchir et prendre la bonne décision.

Camille a raccroché et regardé son mari. Serge était sur son ordinateur dans un coin, faisant semblant de travailler. Elle savait que la conversation la plus dure était encore à venir.

Le soir, au lit, Serge s’est tourné et retourné longtemps, puis s’est assis et a allumé la lampe de chevet.

— Camille, il faut qu’on parle sérieusement, a-t-il commencé, hésitant.

— Je t’écoute.

— Tu vois, maman a raison. Carine rêve de ce mariage depuis toujours. Et son fiancé est bien, d’une famille respectable. Si on n’aide pas maintenant, ça va faire moche. Les gens vont dire que le frère a été radin pour sa sœur.

— Serge, a dit Camille en s’efforçant de rester calme, on n’a pas à se plier aux attentes des autres. On a nos projets, nos besoins. On n’est pas les Rothschild pour lâcher des sommes pareilles.

Il a baissé la tête et s’est tu. Camille a cru que c’était fini, elle allait éteindre la lumière quand Serge a lâché la phrase qui a tout brisé.

— J’ai déjà pris un crédit.

Camille s’est figée. L’air est devenu épais, comme de la colle.

— Qu’est-ce que tu as fait ? a-t-elle murmuré.

— J’ai souscrit un crédit à la consommation, a-t-il répété sans la regarder. Cinq mille euros. Sur cinq ans. Et j’ai viré l’argent à maman. Elle a déjà versé l’acompte pour la salle de réception.

Camille a senti le sang quitter son visage. Ses mains sont devenues glacées. Elle regardait son mari et ne le reconnaissait plus. L’homme avec qui elle vivait depuis cinq ans, celui en qui elle avait une confiance totale, venait de la trahir.

— Tu as pris un crédit sans mon accord ? a-t-elle demandé d’une voix sourde. Tu as dépensé notre argent commun pour le mariage de ta sœur ? Sans me consulter ?

— Bah, c’est pas pour toujours, a tenté Serge. On va rembourser. Cinq mille euros, c’est rien. On a de bons salaires, on va gérer.

— Ce n’est pas une question d’argent, a dit Camille en se levant et en marchant dans la chambre. C’est que tu as pris une décision pour nous deux. Tu as mis les intérêts de ta mère et de ta sœur avant ceux de notre couple. Tu as trahi notre confiance. Tu as rayé d’un trait tout ce qu’on a construit ensemble.

— Ne dramatise pas, a grimacé Serge. C’est une situation familiale normale. Tout le monde aide ses proches. Ma collègue a même pris un prêt immobilier pour aider son frère à se loger, et ils vivent très bien.

— Ta collègue l’a fait volontairement, a tranché Camille. Toi, tu m’as mise devant le fait accompli. Tu n’as même pas jugé utile de me demander mon avis.

Elle est sortie de la chambre et est allée dans le bureau. Son vieil ordinateur, qu’elle utilisait pour les dossiers médicaux, était là. Camille a ouvert le site de la banque, a fait des captures d’écran, a sauvegardé l’historique des opérations. Elle ne savait pas si ça servirait, mais son instinct lui disait que la guerre ne faisait que commencer.

Le matin, Camille n’a pas pris de petit-déjeuner. Elle s’est habillée et est partie en ville, disant à Serge qu’elle avait des courses. En réalité, elle est allée voir une avocate dont une collègue lui avait donné le numéro. Maître Sophie, une femme d’une cinquantaine d’années au regard perçant et au parler direct.

Camille a raconté toute l’histoire, sans rien omettre. Le crédit, la pression de la belle-mère, la crise de la belle-sœur. Elle a montré les captures d’écran et les relevés. L’avocate a écouté attentivement, noté quelques trucs, puis s’est renfoncée dans son fauteuil.

— Vous voulez sauver votre mariage ou protéger vos intérêts ? a-t-elle demandé sans détour.

— Je veux la justice, a répondu Camille. Et comprendre si ce que mon mari a fait est légal.

Maître Sophie a hoché la tête et expliqué. Un crédit souscrit par un seul époux sans accord de l’autre peut être contesté si l’argent n’a pas été utilisé pour les besoins du ménage. En théorie, ces dettes sont personnelles. Mais en pratique, si les remboursements sortent du budget commun, c’est plus compliqué. La banque, elle, s’en fiche, tant que les mensualités sont payées.

— Mon conseil, a dit l’avocate, rassemblez un maximum de preuves. Enregistrez les conversations avec la belle-famille. Gardez les messages. Montrez que l’argent est parti pour le mariage de la sœur, pas pour votre foyer. Si ça va jusqu’au divorce, ces preuves seront cruciales.

Camille est sortie du cabinet avec un poids lourd. Elle ne voulait pas divorcer. Elle aimait Serge. Mais elle comprenait qu’il n’y avait plus de retour en arrière. À l’instant où il avait viré l’argent à sa mère sans la consulter, il avait franchi une ligne impossible à effacer.

Le soir même, on a sonné à la porte. Camille a ouvert : Martine et Carine étaient là. La belle-mère tenait une boîte de gâteaux, la sœur se cachait derrière elle avec un air faussement penaud. Une comédie, Camille l’a vu tout de suite.

— On vient faire la paix, a annoncé Martine en entrant sans y être invitée. Arrête de bouder, Camille. La famille doit rester unie.

Serge est sorti de la chambre, l’air plein d’espoir. Camille a laissé les invitées passer au salon, et discrètement, elle a mis l’enregistreur de son téléphone en marche, posé sur l’étagère près des livres.

La conversation a commencé calmement. Martine servait le thé, parlait de la météo, de l’importance de pardonner. Carine restait silencieuse à tripoter son gâteau. Camille attendait l’attaque.

— Comprends, Camille, a dit la belle-mère d’une voix onctueuse, on est tous une famille. Tu devrais être reconnaissante qu’on t’ait acceptée. Serge aurait pu trouver une fille plus docile, mais il t’a choisie. Et toi, tu agis comme si on était tes ennemies.

— Je ne vous considère pas comme des ennemies, a répondu calmement Camille. Je ne comprends juste pas pourquoi je devrais payer le mariage de votre fille de ma poche.

— Parce que tu vis avec mon fils ! a lancé Carine d’un ton sec. Tu profites de son argent, de son appartement. D’ailleurs, l’appart a été acheté avec un crédit qu’il rembourse. Qui es-tu pour faire ta loi ici ?

Camille a regardé sa belle-sœur longuement, puis Serge. Lui, tête baissée, silencieux.

— L’appart a été acheté avec un crédit qu’on rembourse ensemble, a dit Camille posément. Et les travaux, c’est avec mes économies personnelles. Alors garde tes suppositions.

— Les filles, ne vous disputez pas ! a coupé Martine. Faisons les choses en adulte. Camille, on comprend tes sentiments. Mais mets-toi à notre place. Victor a le cœur fragile. Il a besoin d’un bon cardiologue, de médicaments chers. On ne peut pas tout prendre en charge pour le mariage. Et Carine attend un bébé, elle ne doit pas stresser. Tu es médecin, tu sais à quel point c’est sérieux.

— Donc je dois payer le mariage parce que votre mari est malade et votre fille enceinte ? a résumé Camille.

— Tu dois aider la famille, a tranché Martine. Ou tu n’en fais pas partie ?

Là, Carine a craqué. Elle s’est levée d’un bond et s’est mise à hurler, postillonnant :

— Tu as foutu mon mariage en l’air ! Tu ne penses qu’à toi ! T’es qu’une poule stérile qui jalouse mon bonheur ! Tu n’auras jamais d’enfants, alors tu veux gâcher ma fête !

Le silence est retombé, lourd. Serge a blêmi. Martine a feint la surprise, mais Camille a vu la satisfaction dans ses yeux. Cette réplique avait été répétée.

Camille s’est levée doucement, a pris le téléphone sur l’étagère, a arrêté l’enregistrement et l’a glissé dans sa poche.

— La conversation est terminée, a-t-elle dit d’une voix glaciale. Je vous demande de quitter mon appartement.

— C’est aussi le mien ! a répliqué Serge.

— Justement, a dit Camille en se tournant vers lui. Alors on va en discuter tous les deux, sans témoins.

Une fois la porte refermée, Camille a lancé l’enregistrement. Les voix ont empli la pièce, et Serge écoutait, le visage changeant. Quand la phrase sur la « poule stérile » a retenti, il a tressailli. Mais à la fin, il a dit tout autre chose que ce qu’elle attendait.

— Tu as enregistré ma famille ? Tu les as espionnés ? Tu te rends compte de ce que ça fait ?

— Je me suis protégée, a répondu Camille calmement. Maintenant j’ai des preuves que tes proches m’insultent et essaient de me soutirer de l’argent.

— Ils n’essayaient pas ! a crié Serge. Ils demandaient de l’aide ! humainement ! Et toi tu transformes ça en affaire criminelle !

Il arpentait la pièce, se prenant la tête. Et Camille a soudain compris qu’elle avait en face d’elle un étranger. Pas le gars du premier rendez-vous au cinéma. Pas l’homme qui lui tenait la main quand elle sortait de l’hôpital après une garde. Un autre. Brisé, dépendant de l’approbation de sa mère, prêt à sacrifier sa femme pour rester le bon fils.

— Tu dois t’excuser, a continué Serge en s’arrêtant. T’excuser et payer au moins la moitié. Comme ça, maman va se calmer. Elle pardonne vite. On arrangerait tout.

— Je ne paierai rien, a dit Camille. Et je n’ai rien à me faire pardonner.

— Alors on va devoir parler sérieusement de notre avenir, a-t-il dit d’une voix dure. Si tu ne respectes pas ma famille, je ne vois pas pourquoi on continuerait.

À ce moment, le téléphone de Camille a sonné. Un message de Carine : un lien vers une robe de mariée hors de prix, avec en dessous : « Tu pourrais bien te fendre, tu ne vas pas t’appauvrir. Et soit, je te pardonne si tu fais les choses bien. »

Camille a montré le message à Serge. Il a lu, puis s’est détourné.

— C’est juste l’émotion, a-t-il marmonné. Elle est pas méchante.

Sans un mot, Camille est allée dans la chambre, a ouvert l’armoire et a sorti les affaires de Serge. Chemises, jeans, pulls, elle les a pliés soigneusement dans un grand sac de voyage. Serge la regardait, les yeux écarquillés.

— Qu’est-ce que tu fais ?

— Je prépare tes affaires, a-t-elle répondu sans se retourner. Tu vas chez ta mère. Là-bas, on t’aime et on t’apprécie. Moi, j’ai besoin de réfléchir.

— Tu ne peux pas me mettre dehors ! C’est notre appartement à tous les deux !

— C’est pour ça que c’est toi qui pars, a dit Camille en fermant le sac et en le posant dans le couloir. Moi, je reste. Si tu veux, tu peux aller au tribunal pour le partage. Mais pour l’instant, tu ferais mieux d’aller chez ta mère.

Elle a ouvert la porte d’entrée et attendu en silence. Serge a hésité, puis a attrapé le sac et est sorti sur le palier.

— Tu vas le regretter, a-t-il lancé. Tu brises notre famille.

La porte s’est refermée. Camille s’est adossée au mur, les yeux fermés. L’appartement était silencieux. Seulement le goutte-à-goutte de l’évier de la cuisine. Elle est allée serrer le robinet, puis s’est assise sur un tabouret. Aucune pensée, juste une fatigue immense, profonde, comme après une réanimation où le patient est mort malgré tous les efforts.

Les deux semaines qui ont suivi ont été un vrai cauchemar. Martine appelait tous les jours, changeant de tactique, entre menaces et faux apitoiement. Tantôt elle promettait de faire partager l’appartement par la justice et de laisser Camille sans rien, tantôt elle plaignait cette pauvre belle-fille perdue qui avait besoin d’être remise dans le droit chemin. Parfois elle disait que Serge trouverait une vraie femme et que Camille finirait seule.

Carine n’était pas en reste. Sur les réseaux sociaux, elle postait des messages sur la difficulté de préparer un mariage quand des proches mettent des bâtons dans les roues. On envoyait à Camille des captures d’écran, et chaque nouveau post faisait plus mal. Pas de noms, mais tout le monde comprenait.

Le pire est arrivé une semaine plus tard. Martine s’est présentée devant l’appartement de Camille avec Serge et deux types inconnus. Elle exigeait qu’on ouvre la porte pour « rendre à son fils son logement légitime ». Camille n’a pas négocié. Elle a appelé la police.

Un brigadier est arrivé vingt minutes plus tard, un agent d’âge mûr au visage fatigué, mais au regard perçant. Il a écouté les deux parties et a demandé à tout le monde de se calmer. Martine a joué la victime, racontant comment sa belle-fille avait mis son mari à la rue. Serge approuvait en silence. Les deux acolytes, présentés comme des cousins, rouspétaient bruyamment.

Camille a calmement invité le brigadier à entrer pour discuter. Elle lui a montré les documents du crédit immobilier où les deux époux étaient co-emprunteurs, les relevés bancaires prouvant que les mensualités venaient de sa carte à elle, puis a lancé l’enregistrement où Carine hurlait « poule stérile » et Martine exigeait de l’argent pour le mariage.

Le brigadier a écouté, a pâli, puis est retourné sur le palier où les parents continuaient de faire du bruit.

— Mesdames, messieurs, je vous préviens officiellement, a-t-il dit d’une voix forte. Si vous ne cessez pas de faire pression sur cette dame, vos actes pourront être qualifiés d’extorsion. Code pénal, article 312-1. Ça peut mener à de la prison ferme. Je vous conseille donc de partir et de régler ça civilement, par voie de justice.

Martine a ouvert la bouche pour protester, mais le brigadier a levé la main.

— J’ai dit. C’est tout. Circulez.

Les parents sont partis en lançant des regards noirs à Camille. Serge est parti le dernier, l’air perdu, comme s’il n’avait jamais cru que ça irait aussi loin.

Puis est venu le jour du divorce. Camille est venue à la mairie en tailleur bleu strict. Serge est arrivé avec sa mère, qui a passé toute la cérémonie à soupirer et secouer la tête en signe de désapprobation. Personne n’a parlé de réconciliation. L’officier d’état civil a rapidement acté les papiers, partagé les biens selon le contrat de mariage, et prononcé la séparation. Camille gardait l’appartement, en s’engageant à rembourser seule le crédit restant. Serge récupérait la voiture.

Ils sont sortis tous les trois du bâtiment. Martine a tout de suite commencé à discuter avec son fils, mais Camille n’a pas écouté. Elle a pris le bus et est rentrée chez elle, ressentant à la fois un vide et un incroyable soulagement.

Un mois a passé. Camille s’est plongée dans le boulot pour ne pas penser. Elle a recommencé à sourire, à voir des copines, et même à s’inscrire à la piscine, un rêve qu’elle avait depuis longtemps. Sur la place laissée par la photo de la mer turquoise sur le frigo, elle a collé un cliché de son dernier week-end chez ses parents.

Un samedi, en faisant ses courses au supermarché, elle était devant les yaourts quand elle a reconnu une voix derrière elle. Carine. Sa belle-sœur était à la caisse avec un caddie rempli de plats préparés bas de gamme, l’air fatigué et amaigri. Plus aucune trace du faste nuptial.

Carine l’a vue, s’est figée une seconde, puis a marché droit sur elle. Camille s’est préparée à une nouvelle scène.

— Alors, t’es contente ? a lancé Carine en s’arrêtant à deux pas. Sa voix était sourde, cassée. T’as foutu ma vie en l’air. J’espère que tu es heureuse.

Camille a regardé son ex-belle-sœur calmement. Ni colère, ni triomphe. Juste une petite tristesse, comme quand on voit quelqu’un qui a creusé son propre malheur.

— Je n’ai pas foutu ta vie en l’air, Carine, a-t-elle répondu d’une voix égale. Tu l’as fait toi-même quand tu as décidé que quelqu’un te devait quelque chose.

— Tu ne comprends pas, a reniflé Carine. Mon fiancé est parti. Quand il a su combien maman réclamait à ta famille, il a dit qu’il ne voulait pas se fourrer avec une famille comme ça. Il a dit qu’il ne voulait pas d’une femme comme moi. Le mariage est annulé. Et le crédit, c’est Serge qui le paye maintenant. Maman et papa se sont déchirés, papa est parti chez son frère, il dit qu’il n’en peut plus.

Camille a écouté en silence. Elle se rappelait les mots de l’avocate : un crédit souscrit sans accord du conjoint pour un besoin non familial devient une dette personnelle. Serge allait donc rembourser seul ces cinq mille euros, plus les intérêts, pendant cinq ans. Et la banque ne pourrait rien réclamer à Camille.

— Je suis désolée que ça ait tourné comme ça, a-t-elle dit sincèrement. Mais je ne pouvais pas faire autrement. Je ne dois pas payer les caprices des autres.

Carine a voulu répondre, mais Camille s’est déjà retournée vers la sortie. Elle entendait encore des cris derrière elle, mais elle ne distinguait plus les mots.

Trois jours plus tard, Camille était à l’aéroport avec une petite valise. À côté d’elle, Hélène, sa meilleure amie depuis la fac, souriait. Sur le tableau d’affichage, le numéro de vol et la destination : la Martinique. Sable blanc. Eau turquoise. Dix jours de silence et de paix, qu’elle méritait plus que personne.

— Ça va ? a demandé Hélène en plongeant son regard dans le sien. Tu ne regrettes pas ?

Camille a secoué la tête. Elle a repensé à tout : les gardes de nuit, les engueulades avec la belle-famille, la trahison de son mari, les audiences, les soirées seules dans l’appartement vide. Et elle a compris qu’elle ne regrettait rien. Tout ça ressemblait à une opération qu’il avait fallu faire pour enlever le tissu malade et laisser le corps guérir.

— Pas une seconde, a-t-elle répondu en souriant.

Dans la poche de son blouson, son téléphone vibrait, son coupé. Un message de Serge s’affichait : « On peut se parler ? J’ai tout compris. » Camille l’a lu, a réfléchi quelques secondes, puis a supprimé la conversation sans répondre. Elle a pris le bras d’Hélène, et elles sont allées ensemble vers le comptoir d’enregistrement.

L’avion a décollé à l’heure prévue. Sous l’aile, les nuages défilaient, pareils à de la crème chantilly, et loin, très loin en dessous, restaient les dettes, les crédits, les rancœurs et les mariages des autres, qu’elle ne paierait plus jamais.

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– Je ne vais pas payer le mariage de votre reine ! Elle a des parents – qu’ils se saignent ! – a lancé froidement Sophie.