– Je cherche un chien très âgé, – implorait une femme au refugeLe bénévole, surpris, lui demanda pourquoi elle voulait un chien en fin de vie plutôt qu’un jeune animal plein d’énergie.

La volontaire Catherine leva les yeux du registre d’accueil et fixa la visiteuse. En trois ans passés au refuge « Le Copain », elle avait entendu toutes sortes de demandes. On demandait des petits, des affectueux, des « qui ne perdent pas leurs poils » et des « qui s’entendent avec les enfants ». Un homme avait exigé un chien « aux yeux tristes, pour une séance photo ». Mais là, c’était une première.

– Il me faut un chien très vieux, dit la femme.

– Très vieux, jusqu’à quel âge ? précisa Catherine, prudente.

– Le plus vieux que vous ayez. Dix ans, douze ans. Plus il est âgé, mieux c’est.

La femme se tenait au comptoir, une sacoche en tissu à la main. Petite, maigre, la soixantaine bien entamée. Ses cheveux tirés en arrière formaient un chignon serré d’où s’échappait une mèche. Aux pieds, des baskets usées avec de la terre incrustée ; sur les épaules, une veste kaki délavée aux coutures. Son visage était calme, sans sourire, mais sans tension non plus. Le visage ordinaire de quelqu’un qui sait exactement pourquoi il est venu.

– Attendez une minute, je vérifie auprès de Marine Dubois, dit Catherine, et elle se rendit à l’arrière-boutique.

Marine Dubois, la directrice du refuge, coupait du pain pour le repas du soir. Le couteau frappait la planche à découper avec la régularité d’un métronome. Sur la table voisine, une casserole de bouillie refroidie et une pile de gamelles en aluminium.

– Une femme est là. Elle demande le chien le plus vieux.

Marine Dubois arrêta le couteau.

– Le plus vieux ?

– Oui. Elle dit : plus il est âgé, mieux c’est.

– Bizarre. Fais-la entrer.

* * *

La femme s’appelait Marguerite Lefèvre. Elle s’assit sur la chaise du bureau de la directrice, posa son sac sur ses genoux et croisa les doigts. Ses mains étaient sèches, nerveuses, avec des ongles courts et de petites crevasses sur les jointures. Des mains de quelqu’un qui travaille beaucoup – lave, lessive, creuse, soigne.

– Madame Lefèvre, vous êtes consciente qu’un vieux chien demande des soins particuliers ? dit Marine Dubois d’une voix douce mais prudente. Des frais vétérinaires, une alimentation spéciale, souvent des maladies chroniques. Les articulations, les reins, le cœur. Ce n’est pas facile et ce n’est pas donné.

– Je le sais.

– Vous avez de l’expérience avec les animaux ?

– Oui.

– Racontez-moi, si vous voulez.

Marguerite Lefèvre marqua un silence. Elle regarda par la fenêtre où l’on voyait une rangée de boxes et un bout de clôture à la peinture verte écaillée. Quelque part derrière les boxes, l’autoroute grondait.

– J’ai actuellement Comte. Il a quatorze ans. Un croisé labrador avec je ne sais quoi de poilu. Je l’ai pris au refuge de Lyon il y a deux ans. On allait l’euthanasier parce qu’il a de l’arthrite aux pattes arrière et que personne n’en voulait. Avant Comte, il y avait Titou, un bâtard, aveugle des deux yeux. Une cataracte avancée. Je l’ai pris à onze ans. Il a vécu dix-huit mois chez moi. Avant Titou, Nana, une vieille bergère avec une dysplasie de la hanche. Nana est restée huit mois.

Elle énumérait calmement, sans pathos, comme si elle lisait une liste de courses. Mais chaque nom, elle le prononçait un peu plus lentement que les autres mots. Comme si elle accordait à chacun une seconde de présence supplémentaire.

Marine Dubois posa son stylo et retira ses lunettes.

– Alors vous prenez délibérément des chiens âgés ?

– Oui.

– Puis-je vous demander pourquoi ?

Marguerite Lefèvre la regarda droit dans les yeux. Ses yeux gris, paisibles, sans défi ni explication.

– Parce que personne d’autre ne les prendra. Tout le monde veut des chiots. Ou des jeunes, trois ans maximum. Et le vieux chien reste dans son box à attendre. Il ne comprend pas pourquoi. Il a aimé quelqu’un toute sa vie, a dormi à ses pieds, l’a accueilli à la porte. Et puis un jour il se retrouve ici. Le maître est mort, a déménagé, ou a simplement décidé que ça suffisait. Et il ne lui reste peut-être qu’un an, deux ans. Je ne veux pas que cette année-là, il la passe sur un sol en béton.

Le bureau devint silencieux. On entendait, derrière le mur, un chien aboyer – sourd, régulier, sans colère. Juste de la solitude.

– Venez, dit Marine Dubois en se levant. Je vais vous montrer quelqu’un.

Les boxes étaient alignés sur deux rangées, couverts d’ardoise. Ça sentait le chien, le granulé et l’eau de Javel dont on lavait le sol le matin. Des flaques clapotaient sous les pieds – il avait plu la nuit, et l’eau s’accumulait dans les ornières laissées par la brouette à nourriture.

Les chiens réagissaient différemment. Les jeunes se jetaient contre le grillage, gémissaient, sautaient, fourraient leur museau entre les barreaux. Un mâle efflanqué, à la queue coupée, restait immobile et frappait le métal de sa patte avant, régulièrement, obstinément, comme s’il cognait à une porte fermée.

Marguerite Lefèvre marchait et regardait. Sur les jeunes, elle ne s’attardait pas. Ne ralentissait même pas.

Marine Dubois s’arrêta devant l’avant-dernier box.

– Voilà. Doudou. Treize ans. Amenée il y a un mois. Son maître est mort, sa fille a dit : « On n’en veut pas, l’enfant a des allergies. » Ils l’ont laissée dans le couloir du refuge, dans un carton de télévision.

Doudou était couchée tout au fond, sur un morceau de carton. Grande, fauve, les babines pendantes, les yeux troubles. Les oreilles tombantes, avec des reflets roux. Le museau gris – entièrement, du nez au front, comme saupoudré de farine. Les pattes arrière étirées maladroitement, en biais, et on voyait que se lever lui demandait un effort. À côté, une gamelle d’eau intacte.

Marguerite Lefèvre s’approcha du grillage et s’accroupit.

– Doudou.

La chienne leva la tête. Pas question de se lever. Elle leva juste la tête et regarda. Les yeux humides, fatigués, avec du rouge aux conjonctives. La queue remua une fois, lourdement, avec effort, puis s’immobilisa.

– Elle a des problèmes rénaux, dit Marine Dubois à voix basse. Et au cœur. Une cardiomyopathie. Le vétérinaire dit un an, peut-être dix-huit mois. Et encore, avec de bons soins et des médicaments constants.

Marguerite Lefèvre ne se retourna pas. Elle regardait Doudou, et Doudou la regardait. Puis la chienne, lentement, avec un effort visible, se hissa sur ses pattes avant, tira ses pattes arrière et fit trois pas vers le grillage. Elle vint coller son nez contre les barreaux. Le nez était chaud et sec.

Marguerite Lefèvre glissa ses doigts entre les barreaux et caressa le chanfrein de Doudou, du nez au front, lentement, comme on caresse un enfant endormi. La chienne ferma les yeux.

– Je la prends, dit Marguerite Lefèvre.

Les formalités prirent une demi-heure. Catherine remplissait les papiers, apposait les tampons, jetait des coups d’œil par la fenêtre vers Marguerite Lefèvre, assise sur un banc dans la cour, tenant Doudou en laisse. La chienne s’était collée contre sa jambe, immobile. Seul son nez bougeait – il reniflait le genou, le bord de la veste, les lacets des baskets, les doigts de la main posée sur son dos.

– Marine Dubois, chuchota Catherine. Elle est normale, cette femme ? Enfin…

Marine Dubois s’approcha de la fenêtre et regarda dans la cour.

– Normale, Catherine. Plus que normale.

– Mais pourquoi des vieux chiens ? Ils… enfin… ils vont bientôt mourir. Ça fait toujours mal. On s’habitue, et puis…

Marine Dubois resta silencieuse. Elle croisa les bras sur sa poitrine. Puis elle dit, sans quitter la fenêtre :

– Tu sais, je travaille dans ce refuge depuis vingt ans. J’ai vu des centaines de gens. Ils viennent, ils choisissent, ils emportent. La moitié rappelle un mois après : « Reprenez-le, il mord les meubles. » Ou : « On déménage, on peut pas l’emmener. » Ou ils ne répondent plus au téléphone, tout simplement. Mais cette femme, elle ne choisit pas. Elle prend ceux que tout le monde a abandonnés. Ceux que personne ne regarde même. C’est tout autre chose, Catherine.

Catherine baissa les yeux et se tut. Elle signa la dernière page, mit la date et sortit dans la cour.

– Madame Lefèvre, tout est prêt. Voici la fiche pour les médicaments de Doudou. Le vétérinaire a détaillé le protocole. Comprimés pour les reins, matin et soir, avec la nourriture. Le cardiaque une fois par jour, à jeun. Et une visite de contrôle dans deux semaines, chez notre docteur ou chez le vôtre.

Marguerite Lefèvre prit les papiers, les plia soigneusement en quatre et les rangea dans son sac. Elle en sortit un vieux collier – large, doux, en toile usée, avec une lourde boucle. Elle le passa à Doudou.

– Celui-ci lui conviendra mieux. Ça ne presse pas le cou. J’en achète de pareils pour tous les miens.

Catherine regarda s’éloigner la femme et la chienne. Marguerite Lefèvre marchait lentement, réglant son pas sur la démarche traînante de Doudou. Doudou boitillait à côté, légèrement appuyée sur la patte arrière gauche. À la barrière, Marguerite Lefèvre s’arrêta, se pencha et ajusta le collier. Puis elle dit quelque chose à Doudou tout bas, du bout des lèvres, si bien que Catherine ne l’entendit pas. Doudou leva son museau gris et lui lécha la main.

Elles passèrent la barrière et tournèrent à droite, vers l’arrêt de bus.

Un mois plus tard, Marine Dubois reçut un message. Une photo : Doudou couchée sur une épaisse couverture à carreaux, les pattes allongées. À côté, une gamelle d’eau et un vieux canard en peluche borgne. Le museau était toujours aussi gris, mais les yeux plus clairs. Plus vifs. Sans cette opacité qu’on voyait dans le box. La queue, sur la photo, était floue. Apparemment, elle remuait.

Sous la photo, un texte : « Doudou est installée. La première semaine, elle avait peur, se serrait contre le mur. Puis une nuit, elle est montée sur mon lit et depuis elle y dort, même si je lui prépare un couchage en bas. Elle aime qu’on la gratte derrière l’oreille droite. La gauche, elle ne donne pas, sans doute douloureuse. Les reins sont stables, le vétérinaire est content. Comte s’est habitué, il n’est pas jaloux. Ils sont ensemble sur le balcon quand il y a du soleil. Merci. »

Marine Dubois lut. Puis relut. Elle verrouilla son téléphone, se renversa contre le dossier de sa chaise et regarda longuement le plafond, où s’étalait une vieille tache d’humidité.

Sur la table, une liste de chiens à transférer dans un autre bâtiment. Vingt-trois noms. Âge de deux à cinq ans. Jeunes, robustes, avec de bonnes chances. Chacun son histoire, chacun son espoir.

Et tout en bas, ajouté au crayon, il y avait Baron. Quatorze ans, mâle, croisé, ramené d’un appartement après le décès de sa maîtresse. Sourd de l’oreille gauche. Marche lentement. Mange peu. Dans la colonne « intérêt des visiteurs », un tiret.

Marine Dubois prit son téléphone et écrivit : « Madame Lefèvre, nous avons un Baron. 14 ans. Calme, tranquille. Si vous êtes prête, faites-moi signe. »

La réponse arriva quatre minutes plus tard. Pas une heure, pas un jour. Quatre minutes : « Je serai là samedi. Je prépare une place. »

Marine Dubois sourit. Rangea le téléphone dans la poche de sa blouse.

Derrière le mur, Baron aboya sourdement. Pas contre quelqu’un. Dans le vide, comme aboient les vieux chiens quand ils rêvent. De quelque chose du passé, du temps où la maison était encore une maison, et non un souvenir.

Marguerite Lefèvre arriva le samedi, comme promis. Elle entra au refuge à dix heures tapantes, dans les mêmes baskets, le même sac. Sur son visage, la même expression calme.

Catherine l’accueillit à l’entrée. Elle voulut dire quelque chose, mais se contenta d’un signe de tête et la conduisit au troisième box.

En chemin, elle n’y tint plus.

– Madame Lefèvre, je peux vous poser une question ?

– Allez-y.

– Vous ne trouvez pas ça dur ? Quand ils… s’en vont ?

Marguerite Lefèvre continua à marcher sans ralentir. Les baskets clapotaient dans les flaques familières.

– Si, c’est dur.

– Et pourtant vous en reprenez ?

– Oui.

Catherine se tut un instant. Puis, à voix basse :

– Pourquoi ?

Marguerite Lefèvre s’arrêta. Elle se tourna vers Catherine et la regarda calmement, sans offense ni emphase.

– Quand Nana mourait, elle était couchée sur mes genoux, sur un drap propre, et je lui caressais la tête. Toute la nuit. Elle aurait pu mourir ici, dans un box, sur du carton. Seule. Après, j’ai eu du mal. J’ai encore du mal quand j’y pense. Mais elle, non. Elle était paisible. Je l’ai vu. Dans ses yeux, dans sa respiration, dans la façon dont elle a relâché ses pattes. Il ne s’agit pas de moi, Catherine. Il s’agit d’eux.

Catherine détourna le visage et se frotta rapidement les yeux du dos de la main. Puis elle dit, d’une voix redevenue professionnelle :

– Venez. Baron vous attend.

Baron était couché au fond du box, sombre, lourd, le ventre affaissé, une barbe grise sous la mâchoire. En voyant les gens, il ne se leva pas. Il dressa une oreille, la droite, la bonne, et regarda. Avec cette expression qu’ont les vieux chiens quand ils n’espèrent plus rien, mais qu’ils n’ont pas encore cessé de remarquer.

Marguerite Lefèvre s’accroupit devant le grillage. Elle sortit de son sac un morceau de poulet enveloppé dans une serviette. Le tendit entre les barreaux.

Baron le renifla. Le prit avec précaution, des lèvres douces, comme on prend une chose fragile. Il mâcha lentement.

Marguerite Lefèvre lui caressa le front. Un poil rêche, une peau chaude, des excroissances de vieillesse aux sourcils.

– Voilà, dit-elle tout bas. On rentre à la maison.

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– Je cherche un chien très âgé, – implorait une femme au refugeLe bénévole, surpris, lui demanda pourquoi elle voulait un chien en fin de vie plutôt qu’un jeune animal plein d’énergie.