— Les déménageurs arrivent dans une demi-heure, — lança mon mari Vincent en évitant mon regard et en tripotant nerveusement les clés de la voiture. — Marine, ne commence pas, d’accord ?
Je me figeai, le panier à linge dans les mains. À l’intérieur, les chemises de mon mari reposaient confortablement, attendant de faire connaissance avec notre nouvelle machine à laver argentée, achetée trois jours plus tôt.
— Quels déménageurs, Vincent ? — demandai-je calmement, bien qu’un mélange familier d’incompréhension et de rage commence à bouillonner en moi.
— Ben… pour la machine. J’ai promis à maman. Tu sais, la sienne est complètement fichue, elle essore une fois sur deux. Et nous, on a deux salaires, on pourra en racheter une. Maman, elle a besoin de rien, juste qu’on la traite humainement.
Je posai lentement le panier par terre. Ma nouvelle machine à laver. Mon bijou à entraînement direct, moteur silencieux et fonction vapeur. J’avais économisé six mois sur mes primes et mes congés payés parce que l’ancienne ne se contentait pas de mal essorer : elle faisait des exorcismes sur le linge et sautait dans la salle de bains comme un tracteur blessé, menaçant de défoncer le mur des voisins. Et maintenant que régnait enfin une ère de silence et de propreté, Françoise avait décidé que « traiter humainement » signifiait confisquer notre confort à son profit.
Françoise, ma belle-mère, avait un talent incroyable. Elle se prenait pour une experte en tous domaines, de la géopolitique au détachage.
Pas plus tard que la semaine dernière, nous avions eu le plaisir de discuter lessive.
— Vos lessives modernes, c’est du poison pur ! — tonnait-elle, assise dans notre cuisine, remuant son thé d’un air hautain. — Une vraie ménagère lave au savon de Marseille et à la moutarde. La moutarde purifie l’aura du tissu ! Votre chimie, elle tue le système immunitaire.
— Françoise, — répondis-je paisiblement mais avec netteté, — la moutarde ne décompose pas les taches organiques. Pour ça, on ajoute des enzymes dans la lessive, des protéines. Elles agissent strictement à quarante degrés, et dans l’eau bouillante elles se dénaturent. Votre savon, dans une eau dure, forme un dépôt de calcium sur la résistance. C’est pour ça que votre vieille machine est morte, la résistance a grillé à cause du tartre.
Ma belle-mère vira au rouge tomate.
— Tiens, la chimiste de service ! J’ai vécu, moi, et tu crois pouvoir faire la leçon à une femme d’expérience, espèce d’ingrate !
Elle claqua la porte avec autant de pompe que si elle fermait les portes du Paradis devant le nez des pécheurs. Et voilà que cette adversaire des technologies modernes réclamait ma nouvelle machine bourrée d’électronique.
— D’accord, Vincent, — dis-je en m’appuyant au chambranle, les bras croisés. — Des déménageurs, soit. Maman, c’est sacré.
Vincent soupira de soulagement. Il s’attendait à une crise de nerfs, une dispute, de la vaisselle cassée. Il ignorait qu’une institutrice de vingt ans d’expérience ne crie pas. Elle met un zéro dans le carnet et convoque les parents. Dans ce cas, la vie elle-même.
— Merci, Marine, je savais que tu comprendrais ! — s’affaira-t-il. — Je vais rapporter l’ancienne machine de maman pour nous…
— Non, — coupai-je. — Ça prendrait de la place. Donnez-la à la ferraille.
— Et dans quoi on lave ?
— Comment ça ? — souris-je gentiment. — À la main, mon cher. Mais il y a un détail. Je travaille à l’école à temps plein et je corrige des cahiers jusqu’à minuit. J’ai acheté cette machine pour me libérer de l’esclavage domestique. Tu as disposé de ma solution en la donnant à ta mère. Alors le problème du linge sale, c’est le tien.
— Oh, arrête ! — ricana Vincent en ouvrant déjà la porte aux déménageurs. — Je laverai, ce n’est rien ! Nos grands-mères lavaient au lavoir, et ça allait. Je me débrouillerai !
Ce fut son erreur fatale.
Les trois premiers jours, Vincent savoura son statut de « bon fils ». Françoise appelait chaque soir pour se vanter auprès des voisins du fils en or qu’elle avait élevé. Pendant ce temps, le panier de linge sale dans la salle de bains se remplissait silencieusement et inexorablement.
Le samedi matin, Vincent sortit de la chambre en s’étirant, s’attendant à son petit-déjeuner. Sur la table l’attendait une omelette, et à côté, une bassine en plastique bleu, un pain de savon noir et un paquet de bicarbonate de soude.
— C’est quoi ça ? — s’alarma-t-il.
— Ton matériel, — dis-je en buvant mon café. — Tes chemises de travail, ton survêtement après la salle, et nos draps. Une housse de couette deux places, Vincent. Elle attend tes mains fortes. Tu avais promis.
Vincret ricana, prit la bassine et disparut dans la salle de bains. Le bruit de l’eau était rassurant.
Le thriller psychologique commença quarante minutes plus tard. J’étais dans le fauteuil avec ma tablette quand j’entendis une respiration lourde et hachée. Je jetai un œil par la porte entrouverte.
Vincent, rouge comme une écrevisse cuite, se tenait près de la baignoire dans des nuages de vapeur. La housse de couette trempée en coton épais pesait dans les dix kilos. Elle se tortillait, glissait des mains, refusait de s’essorer. L’eau en coulait en filets troubles. Les jointures de mon mari étaient déjà blanches.
— Alors, l’expérience des grands-mères ne t’aide pas ? — demandai-je avec sollicitude. — Tu dois d’abord la tordre en torsade, puis essorer. Et n’oublie pas de rincer à trois eaux, sinon la lessive reste sur le tissu et ça gratte.
— Je… j’y arrive… — haleta Vincent en essayant de faire passer le monstre de tissu par-dessus le bord de la baignoire.
Le soir du samedi, il ne pouvait plus se redresser. La peau de ses mains était fripée et rouge. Le linge pendait dans tout l’appartement, dégoulinant sur des journaux étalés, créant une ambiance de taudis des années trente. Vincent était assis sur le canapé, le regard vide, comme un homme ayant connu la vanité de l’existence.
À ce moment, son téléphone sonna. Sur l’écran apparut : « Maman ». Vincent, grimaçant à cause de ses doigts écorchés, mit le haut-parleur.
— Vincent ! — hurla la voix indignée de Françoise. — Votre nouvelle saleté m’a tout fichu en l’air ! Elle couine, clignote en rouge et a verrouillé la porte ! J’ai mis ma doudoune, la veste de grand-père et deux couvertures en laine, et cette garce affiche une erreur et ne tourne pas !
Je m’approchai du micro.
— Françoise, — dis-je de mon ton le plus doux d’institutrice. — Les machines modernes ont un capteur de poids. Une doudoune imbibée pèse quinze kilos, plus les couvertures. La limite du tambour est de sept kilos. Vous allez arracher les amortisseurs et décentrer le tambour. Il faut en sortir la moitié.
— Tu me racontes des histoires avec tes capteurs ! — glapit ma belle-mère. — Vous m’avez refilé une machine défectueuse pour vous débarrasser de moi ! Vous m’avez bradé un produit invendable, les bienfaiteurs ! Je vais appeler un réparateur pour faire un constat, et je porterai plainte contre votre magasin pour préjudice moral !
Elle s’indignait si fort et si passionnément qu’on l’aurait crue juchée sur une tribune syndicale devant un congrès de belles-mères flouées.
Vincent regarda lentement ses mains écorchées, puis le téléphone. Ensuite, il regarda la housse de couette qui gouttait du séchoir, qu’il avait essorée pendant une demi-heure. Dans ses yeux, quelque chose cliqua. Le mécanisme de la soumission filiale aveugle lâcha et se démonta en rouages.
— Maman, — dit Vincent d’une voix basse mais métallique. Ma belle-mère se tut à l’autre bout. — Pas de réparateur. Demain matin, je viens avec les déménageurs et je récupère la machine.
— Comment ça, tu la reprends ? Et moi, je lave avec quoi ?
— Dans une bassine, maman. Avec de la moutarde. L’aura sera parfaite.
Il raccrocha et jeta le téléphone sur le canapé. Le silence tomba dans l’appartement, seulement troublé par le bruit régulier des gouttes qui tombaient.
— Des déménageurs demain matin, alors ? — demandai-je en retournant à mes corrections.
— À neuf heures précises, — répondit-il durement en se massant les reins.
Le lendemain, la belle argentée retrouva sa place légitime dans notre salle de bains. Vincent branchait les tuyaux avec une telle tendresse qu’on aurait dit qu’il montait un appareil de circulation sanguine. Françoise, mortellement offensée, ne nous appela pas de tout le mois.
Je ne fis pas de leçon, ne dis pas « je te l’avais bien dit ». Je me contentai de charger les nouvelles chemises de mon mari, de mettre une capsule aux enzymes, de sélectionner le programme « quarante degrés » et d’appuyer sur « Départ ». La machine ronronna doucement en aspirant l’eau.
La justice avait triomphé — sans cris, sans scènes. Uniquement grâce à la gravité, au coton mouillé et à une logique implacable. Et depuis ce jour, avant de dire à sa mère « bien sûr, prends-la », Vincent se frotte toujours machinalement les mains, en se rappelant le poids d’une housse de couette trempée.







