— Pose les clés sur la table. Vite. — Chantal se tient dans l’encadrement de la porte de son appartement, les bras croisés. Elle tremble de rage.
Dans l’entrée, entourée de trois énormes sacs à carreaux, se tient Antoinette Pichon. L’ex-belle-mère. Elle tient dans ses mains le double des clés que Chantal, il y a trois ans, alors qu’elle était encore mariée à son fils Henri, a imprudemment donné « au cas où ».
— Je n’en ferai rien, Chantal, répond calmement Antoinette en retirant ses chaussures et en les rangeant soigneusement sur l’étagère. J’ai parfaitement le droit d’être ici. Mon fils a investi les meilleures années de sa vie dans cet appartement. Et d’ailleurs, tu vis trop bien après ton divorce. Il faut rétablir la justice.
— Quelle justice ? fait Chantal en s’avançant d’un pas, sentant la colère monter en elle. Henri n’a pas versé un seul euro pour ce crédit immobilier ! Nous avons divorcé il y a deux ans. L’appartement a été acheté avec l’argent de mes parents avant notre mariage, il n’avait qu’une part sur le papier, dont il s’est lui-même dessaisi en échange de la pension alimentaire. Vous n’êtes personne ici.
— Juridiquement, peut-être, reprend la belle-mère en rajustant sa coiffure devant le miroir de l’entrée, et en détaillant le visage de Chantal d’un œil critique. Mais moralement, Henri s’est retrouvé le bec dans l’eau. Il loue une chambre dans un foyer, vit de petits boulots. Et toi ? Regarde-toi. Tu as refait la déco, changé de voiture, mis ta fille dans une crèche privée. D’où vient l’argent, Chantal ? Sûrement que tu n’as pas tout reversé à ton ex-mari. Alors je suis venue m’installer un moment. Je vais t’aider avec ta petite, et en même temps contrôler les dépenses.
— La petite a six ans, vous ne l’avez vue que pour ses trois ans ! Chantal sort son téléphone. J’appelle la police tout de suite. Vous êtes dans un logement qui ne vous appartient pas, sans autorisation.
— Appelle, appelle, ricane Antoinette en se dirigeant d’un pas assuré vers le salon et en s’asseyant sur le canapé. Je dirai aux policiers que je suis venue voir ma petite-fille sur invitation de son père. Henri confirmera. On fait un scandale dans tout l’immeuble ? D’accord. Tu n’auras pas honte devant les voisins ? Toi qui es tellement respectable, chef de service dans ta boîte.
Chantal baisse son téléphone. La belle-mère touche là où ça fait mal : se lancer dans une histoire avec une vieille femme hargneuse devant les voisins, et surtout devant la petite Louise, qui est chez une amie pour l’instant, ne lui dit rien qui vaille. Il faut agir plus finement, mais ses nerfs lâchent.
— Vous avez exactement trente minutes pour rassembler vos sacs et partir, articule Chantal. Sinon, je fais changer les serrures tout de suite. Le serrurier arrive dans une demi-heure.
— Il n’arrivera pas, fait Antoinette en sortant de sa poche un napperon tricoté qu’elle pose sur la table basse. J’ai déjà parlé à votre concierge. Je lui ai dit que j’étais ta mère, venue en visite, et que tu voulais changer les serrures parce que tu traverses une passade de folie. Il m’a soutenue. Alors reste tranquille, Chantal. Nous avons une longue conversation devant nous.
Chantal entre dans le salon et s’assoit dans le fauteuil face à sa belle-mère. Ses mains tremblent encore, mais son esprit commence à s’éclaircir. Avec cette femme, impossible de discuter gentiment ; elle ne comprend que le langage de la force et de l’intérêt.
— Qu’est-ce que vous voulez vraiment, Antoinette ? demande Chantal d’un ton direct. Je ne crois pas que vous ayez traversé la banlieue avec trois sacs juste pour rétablir une justice imaginaire.
— Je veux que mon fils vive décemment, coupe la belle-mère. Tu lui as tout pris.
— Il a tout perdu aux paris sportifs ! crie Chantal, perdant patience. Vous savez très bien pourquoi nous avons divorcé. Il a emporté mes bijoux en or, mis l’ordinateur au clou, et vidé le compte épargne de l’enfant !
— Oh, arrête d’exagérer, fait la vieille d’un revers de main. Il était jeune, il a fait une bêtise. Tu aurais dû soutenir ton mari, pas demander le divorce et la pension. À cause de ta pension, il ne trouve pas de boulot stable : on lui prélève la moitié tout de suite.
— Il a trente-deux ans, quel jeune ? ricane Chantal amèrement. Et il ne paie plus la pension depuis six mois, il a une dette de plus de deux cent mille euros. De quoi parlez-vous ?
— Justement, je suis là pour ça, fait Antoinette en se penchant en avant. Trouvons un arrangement. Tu remets la moitié de l’appartement à Henri. Ou tu le vends, tu t’en achètes un plus petit, et tu lui donnes la différence pour qu’il s’achète un logement. Et tu retires ta demande de pension. En échange, je pars et je ne t’embête plus.
Chantal regarde son ex-belle-mère, incrédule. L’impudence de cette femme n’a pas de limites.
— Vous êtes folle ? demande doucement Chantal. Je devrais donner une part de mon appartement à un homme qui a volé son propre enfant ?
— Sinon, je te rends la vie belle, menace Antoinette. Je m’installe dans la petite chambre. Je vivrai ici, j’emmènerai ma petite-fille à l’école, je lui dirai quelle mère égoïste elle a. J’appellerai les services de protection de l’enfance, je dirai que tu abandonnes ta fille, que tu travailles jour et nuit. On verra comment tu chantes.
À cet instant, la porte d’entrée s’ouvre dans un bruit de clés. C’est Camille, l’amie de Chantal, qui ramène Louise.
— Maman ! s’écrie la petite Louise en entrant dans le salon, mais elle s’arrête en voyant une vieille dame inconnue. Qui c’est ?
— C’est ta grand-mère Antoinette, ma chérie, fait la belle-mère d’une voix mielleuse, en ouvrant les bras. Je suis venue te rendre visite.
Louise se serre contre sa mère, effrayée. Camille jette un coup d’œil à la situation, aperçoit les sacs dans l’entrée, et s’approche vite de Chantal.
— Chantal, qu’est-ce qui se passe ? chuchote-t-elle. C’est qui, ça ?
— L’ex-belle-mère, répond Chantal à voix basse. Elle est venue me déposséder. Elle exige l’appartement.
Camille fronce les sourcils et se tourne vers Antoinette.
— Madame, vous avez perdu la tête ? Fichez le camp d’ici avant que j’appelle les flics.
— Et toi, t’es qui pour me donner des ordres ? rétorque la belle-mère. Une copine ? Tais-toi donc. C’est une affaire de famille.
— Louise, va jouer dans ta chambre, s’il te plaît, demande Chantal à sa fille. La petite obéit et s’éloigne.
Chantal se tourne vers Camille :
— Camille, reste avec elle, s’il te plaît. Il faut qu’on parle toutes les deux.
Camille hoche la tête et va dans la chambre, fermant la porte derrière elle.
— Donc, du chantage ? Chantal se lève et s’approche de la fenêtre. Vous croyez que j’ai peur de la protection de l’enfance ou de vos scandales ?
— Tu as peur, affirme Antoinette avec assurance. Tu es une femme bien, tu tiens à ta réputation. Tu n’as pas besoin d’ennuis au travail. Moi, je suis retraitée, je n’ai rien à perdre. Je te suivrai partout.
— Très bien, dit soudain Chantal d’un ton calme. Faisons comme ça. Puisque vous êtes venue aider et rétablir la justice, commençons tout de suite. Henri me doit six mois de pension. Ça fait deux cent quarante mille euros. Plus les charges de copropriété qu’il n’a pas payées quand il vivait ici – soixante mille euros de plus. Total : trois cent mille euros. Payez.
Antoinette hésite une seconde, mais retrouve vite son aplomb.
— Je n’ai pas cet argent. Je suis retraitée.
— Et moi, je n’ai pas d’appartement à donner, rétorque Chantal. Puisque vous êtes venue représenter votre fils, payez pour lui. Ou vous pensiez débarquer ici, vous asseoir sur mon dos, manger mes provisions et dicter vos conditions ?
— Je vais t’aider au ménage ! crie la belle-mère. Cuisiner, nettoyer !
— Je n’ai pas besoin d’une cuisinière, répond Chantal en s’approchant des sacs dans l’entrée et en donnant un coup de pied dans l’un d’eux. Prenez vos affaires et partez. De votre plein gré.
— Non ! Antoinette bondit du canapé et court vers Chantal. Je ne pars pas ! Tu dois partager ! Mon fils souffre à cause de toi !
— À cause de moi ? Chantal se retourne brusquement, les yeux plissés. Votre fils souffre à cause de sa paresse et de sa bêtise. Et à cause de vous, parce que vous lui avez toujours fait son lit et justifié chacun de ses actes minables. C’est un homme adulte, et vous allez encore lui chercher des appartements à extorquer. Vous ne trouvez pas ça ridicule ?
— N’insulte pas mon fils ! La vieille lève la main pour gifler Chantal.
Chantal attrape son poignet en l’air. Sa prise est de fer.
— Si vous levez encore la main sur moi dans ma propre maison, je dépose une plainte pour agression, dit Chantal d’une voix basse et menaçante. Maintenant, écoutez-moi bien, Antoinette.
Elle lâche le poignet de sa belle-mère. La vieille respire bruyamment, une lueur de peur apparaît dans ses yeux.
— Vous prenez vos sacs et vous partez, continue Chantal. Dans cinq minutes, si vous êtes encore là, j’appelle mon avocat. Nous avons déjà discuté de la situation des dettes d’Henri. Il a une part dans votre maison de campagne de la vallée de la Loire, que vous avez mise à son nom. Je fais saisir cette part pour les arriérés de pension. On la vend aux enchères. Vous voulez ça ? Que des inconnus viennent habiter chez vous à la campagne ?
Antoinette pâlit.
— Tu ne feras pas ça. Henri disait que tu ne voulais pas te mêler de procès.
— Henri est un idiot, coupe Chantal. Il me jugeait d’après la Chantal qui pleurait dans l’oreiller pendant qu’il gaspillait l’argent du ménage. Cette Chantal-là a disparu il y a deux ans. Devant vous, il y a une femme qui élève seule son enfant, dirige un service commercial et sait compter. Si vous ne partez pas, demain matin mon avocat dépose une requête pour saisir les biens d’Henri. Et ses seuls biens, c’est sa part dans votre maison et votre résidence secondaire.
La belle-mère reste figée. La logique des paroles de Chantal la frappe d’un coup. Le chantage sur l’appartement a échoué, et la perspective de perdre la maison de campagne à cause des dettes de son fils est bien réelle.
— Tu es un serpent, Chantal, siffle Antoinette, mais sans son assurance d’avant.
— Je suis ce que je suis, répond Chantal en ouvrant la porte d’entrée. Le chrono est lancé. Cinq minutes.
La belle-mère s’agite dans l’entrée. Tout son combat s’est évaporé. Elle enfile ses chaussures à la hâte, s’emmêle dans les lacets.
— Henri saura quelle garce tu es, marmonne-t-elle en attrapant le premier sac. Il te prendra la garde de l’enfant.
— Qu’il essaie, dit Chantal d’un ton indifférent. Avec ses revenus et ses dettes. On ne lui confierait même pas un chat.
Antoinette sort deux sacs sur le palier. Le troisième, Chantal le pousse du pied dehors.
— Les clés, tend la main Chantal.
La belle-mère jette le trousseau par terre avec rage. Les clés roulent en tintant sur le carrelage. Chantal les ramasse calmement.
— Et ne remettez plus jamais les pieds ici. Vous ne verrez pas Louise tant qu’Henri n’aura pas remboursé la totalité de sa dette, jusqu’au dernier centime. Et si vous commencez à traîner devant l’école, j’engage un vigile et je porte plainte pour harcèlement. Vous m’avez comprise ?
Antoinette ne répond pas. Elle halète en essayant de prendre ses trois énormes sacs d’un seul coup. La porte de l’ascenseur s’ouvre, elle y entre en grommelant.
Chantal claque la porte et tourne la serrure à double tour. Ses genoux flanchent, elle s’adosse à la porte et glisse lentement au sol. Son cœur bat à tout rompre.
De la chambre sort Camille, suivie timidement de Louise.
— Partie ? demande Camille en s’accroupissant devant Chantal.
— Partie, souffle Chantal en souriant. Elle ne reviendra pas. Elle a eu peur pour sa maison de campagne.
— Maman, pourquoi grand-mère criait comme ça ? demande Louise en s’approchant pour enlacer sa mère.
Chantal serre sa fille contre elle, le nez enfoui dans ses cheveux doux. Toute la colère et la tension s’évanouissent, ne laissant qu’un sentiment de soulagement et de victoire absolue.
— Tout va bien, mon lapin, dit doucement Chantal en se relevant. Grand-mère s’était juste trompée d’adresse. Elle ne nous embêtera plus. Viens, on va boire un thé avec la tarte que Camille a apportée.
Camille fait un clin d’œil à Chantal et se dirige vers la cuisine. La vie reprend son cours normal et paisible, et aucun fantôme du passé ne pourra plus jamais le briser.







