La porte du jardin de Marcel ne fermait plus depuis l’été dernier. Le loquet avait cédé quand il l’avait poussée de l’épaule, les mains chargées de seaux. Depuis, le battant ne tenait que par une seule charnière, et le vent le faisait claquer la nuit, comme si quelqu’un entrait et sortait sans oser rester.
Marcel s’était habitué. Il s’habituait à tout, d’ailleurs. À la mort de sa femme, il y avait trois ans. Aux appels de son fils, une fois par mois, le dimanche, des conversations qui tenaient en quatre minutes pile. Au potager qui se remplissait de chiendent parce que son dos l’empêchait de se baisser et que demander de l’aide, c’était reconnaître qu’il n’y arrivait plus.
La chatte était arrivée en septembre. Grise, avec une tache blanche sur la poitrine et une oreille déchirée. Elle s’était assise devant le perron et avait regardé la porte. Pas un miaulement. Pas un frottement contre les jambes. Juste là, comme si elle venait pour une affaire et attendait d’être reçue.
Marcel était sorti, l’avait regardée et avait dit :
– J’ai déjà du mal à me nourrir moi-même.
La chatte n’était pas partie.
Il était rentré, avait sorti du frigo un morceau de cabillaud cuit, l’avait posé sur un journal et l’avait apporté sur le perron. La chatte avait mangé le poisson, s’était léché les babines et s’était rassise à la même place.
– Bon, reste là, si tu veux, avait dit Marcel.
En octobre, elle vivait dans la maison. Pas parce que Marcel l’avait invitée, mais parce qu’un matin il avait ouvert la porte et découvert la chatte endormie sur le paillasson de l’entrée. Comment elle était entrée, mystère. La porte était fermée. Puis il avait remarqué que le vasistas de la cuisine ne claquait pas tout à fait, et il avait compris.
Il n’avait pas réparé le vasistas.
Théo, le petit voisin, passait devant chez Marcel tous les jours. Il avait neuf ans, était en CE2 et rentrait de l’école par le chemin de traverse, parce que c’était plus court. La porte au loquet cassé se trouvait pile sur son trajet. Théo regardait toujours dans la cour – pas par curiosité, mais parce que derrière l’abri de Marcel poussait un vieux pommier, et à l’automne, par terre, il y avait des pommes jaunes, petites, acides, que Théo ramassait et mangeait quand même.
Maintenant il n’y avait plus de pommes. Mais l’habitude de regarder était restée.
Ce jeudi-là, Théo rentrait de l’école quand il vit Marcel sur le perron, un sac en toile dans les mains. Le sac bougeait.
Théo s’arrêta devant la porte. Le sac dans les mains de Marcel tressautait, et quelque chose grattait à l’intérieur, un bruit sourd, comme des ongles sur du bois.
Marcel ne vit pas le garçon. Il descendit du perron, traversa la cour jusqu’à sa vieille Renault 4, couverte d’une croûte de boue, garée contre le grillage. Il ouvrit la portière arrière, posa le sac sur la banquette, puis rentra dans la maison.
Théo resta immobile. Son cœur battait comme s’il avait couru, alors qu’il était planté là. Il avait vu la chatte chez Marcel. Grise, avec la tache blanche. Parfois elle s’asseyait sur le rebord de la fenêtre et regardait la rue. Un jour, Théo lui avait fait coucou, et la chatte avait penché la tête, comme si elle n’avait pas compris.
Le sac. La chatte dans le sac. Théo savait ce que ça voulait dire. Mamie Mireille racontait qu’autrefois, à la campagne, on noyait les chatons dans la rivière. Pas par méchanceté, mais parce qu’il n’y avait personne pour les nourrir. Elle disait ça d’un ton tranquille, comme elle parlait du temps, et ce soir-là Théo n’avait pas pu s’endormir avant minuit, tellement il imaginait le sac qui s’enfonçait dans l’eau noire.
Marcel sortit de nouveau. Cette fois, il tenait un carton. Il le posa sur la banquette arrière à côté du sac, s’installa au volant et démarra. La Renault toussa, crachota, puis sortit de la cour par le portail resté ouvert.
Théo se colla contre le grillage pour que la voiture ne l’accroche pas. Marcel passa sans tourner la tête.
Le garçon courut chez lui.
Sa mère, Élise, était dans la cuisine en train de couper des oignons. Les yeux rouges, mais pas de larmes, de l’oignon. Théo entra dans le couloir sans se déchausser et lâcha d’une traite :
– Maman, Marcel a mis la chatte dans un sac et il est parti avec !
Élise posa son couteau.
– Quelle chatte ?
– La grise, avec la tache blanche ! Elle vivait chez lui ! Il l’a fourrée dans un sac et dans la voiture !
– Théo, enlève tes chaussures, tu vas salir tout le…
– Maman ! Il est allé la noyer ! Ou la jeter dans la forêt !
Élise s’essuya les mains sur le torchon. Elle regarda son fils. Il se tenait là, la veste déboutonnée, le cartable sur une épaule, et sa lèvre inférieure tremblait. Il ne pleurait pas, mais c’était tout juste.
– Théo, assieds-toi. On ne sait pas où il est allé. Peut-être chez le vétérinaire.
– On ne met pas un chat dans un sac pour aller chez le vétérinaire ! On prend une cage !
Et là, Élise ne trouva rien à répondre. Parce que son fils avait raison. Pour le vétérinaire, on n’utilise pas un sac.
– Bon, dit-elle. Je parlerai à Marcel quand il rentrera.
– Et si c’est trop tard ?
– Théo.
– Et si c’est trop tard, maman ?
Élise ôta son tablier.
– Prépare-toi. On y va.
Elle ne savait pas pourquoi elle faisait ça. Marcel était voisin depuis vingt ans. Un homme calme, peu bavard, qui avait travaillé comme mécanicien dans une usine et qui maintenant, à la retraite, réparait les petits trucs du voisinage pour quelques euros symboliques. Il ne buvait pas. Il ne faisait pas d’histoires. Depuis la mort de sa femme, il était devenu encore plus silencieux, comme si on avait baissé le volume de plusieurs crans. Élise lui apportait des pots de confiture à Noël, et chaque fois il disait la même chose : « Oh, fallait pas, Élise, vraiment. » Il prenait quand même. Et la fois d’après, il redisait « fallait pas ».
Pas le genre à noyer les chats.
Mais le sac bougeait. Théo l’avait vu.
Élise sortit la voiture du garage. Théo monta à côté, boucla sa ceinture et regarda par la fenêtre, comme si la chatte pouvait se trouver quelque part sur la route. Ils n’avaient aucune idée de la direction prise par Marcel. Vers la rivière ? Vers la forêt ? Vers la nationale ?
– La rivière, dit Théo avec assurance.
– Pourquoi la rivière ?
– Parce que Mamie disait que c’était toujours à la rivière.
Élise tourna vers la rivière. Pas parce qu’elle croyait aux histoires de sa mère. Mais parce qu’elle n’avait pas d’autre plan, et que Théo la regardait comme les enfants regardent quand ils attendent que l’adulte répare tout.
La route vers la rivière traversait un champ, puis un petit bois de bouleaux, puis descendait brusquement vers un vieux pont de bois, qu’on n’empruntait que l’été. Sinon, on faisait le détour par Saint-Rémy, huit kilomètres de plus mais de l’asphalte.
La Renault de Marcel n’était pas au pont.
– Il n’est pas là, dit Élise.
Théo ne répondit pas. Il regardait la rivière. Elle n’avait pas gelé, parce que février était doux, et l’eau coulait, grise et marron, avec des taches sombres près des berges.
– Rentrons, dit doucement Élise.
– Par Saint-Rémy, demanda Théo.
Ils prirent par Saint-Rémy.
Ils virent la Renault sur le chemin du retour, garée sur le bas-côté à la sortie du village, devant un long bâtiment bas avec une pancarte « Clinique vétérinaire ». La pancarte était vieille, les lettres décolorées, on lisait « Clinique vétérin… » à peine. À côté de la porte, une feuille A4 était scotchée, mais de loin on ne distinguait rien.
Élise s’arrêta.
– Théo, attends dans la voiture.
– Non.
– Je viens avec toi.
Elle ne discuta pas.
À l’intérieur, ça sentait l’eau de Javel et quelque chose de sucré, comme dans les pharmacies. Derrière le comptoir, une femme en blouse bleue écrivait dans un registre. Dans le couloir, les chaises étaient vides. Derrière une porte fermée marquée « Consultation », une voix. Élise la reconnut tout de suite.
Marcel.
Elle s’approcha et s’arrêta. Théo se colla à elle, la main agrippée à son bras.
La porte était entrouverte.
Marcel était assis sur un tabouret devant une table en métal. Sur la table, sur une alèze propre, la chatte. Grise, avec la tache blanche. Vivante. Le vétérinaire, un jeune homme à lunettes, lui palpait le ventre. La chatte restait tranquille, seule la queue remuait.
– Depuis quand ? demanda le vétérinaire.
– Trois jours. Elle ne mangeait plus. Elle se cachait. Sous l’abri, je l’ai eue à peine à sortir.
– Dans quoi vous l’avez amenée ?
– Dans un sac. J’ai pas de cage. J’en aurais acheté une, mais au magasin du coin ils n’en ont pas, et aller en ville… J’ai fait des trous dans le sac pour qu’elle respire. Et j’ai mis un vieux pull pour qu’elle soit au chaud.
Le vétérinaire hocha la tête. Il appuya sur le ventre de la chatte et resta un moment.
– Marcel, votre chatte n’est pas malade. Votre chatte attend des petits. Dans une semaine, peut-être dix jours.
Marcel enleva sa casquette. Se passa la main sur le front. La remit.
– Des petits ?
– Trois ou quatre, d’après ce que je sens. Elle est jeune, en bonne santé, la mise bas devrait bien se passer.
– Je croyais qu’elle mourait, dit Marcel à voix basse. Elle ne mangeait pas. Elle se cachait. La nuit, elle miaulait doucement, comme si elle se plaignait. Je pensais que c’était la fin.
Le vétérinaire sourit.
– Pas la fin. Plutôt le début.
Marcel regarda la chatte. Elle tourna la tête et plissa les yeux vers lui, comme si elle disait : « Alors, t’as compris ? »
Il tendit la main et la caressa entre les oreilles. Une fois. Deux fois. La chatte plaqua ses oreilles et se mit à ronronner, et le bruit vibrait sur la table métallique.
Derrière la porte, Théo retenait son souffle. Il avait tout entendu. Élise posa une main sur son épaule et sentit le garçon se détendre, comme si on lui avait retiré la tige qui le tenait raide depuis une heure.
Elle poussa la porte.
Marcel se retourna. Il vit Élise. Il vit Théo. Il parut surpris.
– Élise ? Qu’est-ce que tu fais là ?
Élise ouvrit la bouche et la referma. Parce que dire « on croyait que tu noyais la chatte » était honteux, stupide et impossible. Mais Théo prit les devants.
– Marcel, j’ai vu que vous aviez mis la chatte dans un sac. J’ai cru que vous alliez… enfin…
Il n’acheva pas. Marcel regardait le garçon, et sur son visage se lisait quelque chose de lent et de compliqué, comme s’il assemblait des mots épars pour former une image.
– Tu as cru que j’allais la noyer ?
Théo acquiesça.
Marcel resta silencieux. Puis il se leva, s’approcha du garçon et s’accroupit. Ses genoux craquèrent, il fit une grimace, mais ne se releva pas.
– Théo. Je n’aurais jamais fait ça. Tu entends ? Jamais.
– Je sais. Maintenant je sais.
– Le sac, c’est parce que je n’ai pas de cage. Elle n’aime pas qu’on la tienne, elle se débat. Dans le sac, elle est dans le noir, c’est calme. J’ai mis un vieux pull en dessous pour que ce soit doux.
– J’ai vu le sac bouger. J’ai eu peur.
Marcel posa une main sur l’épaule du garçon. Sa paume était large, lourde, avec des cals jaunes.
– Tu as bien fait d’avoir peur, dit Marcel gravement. Tu as bien fait de courir. Si ç’avait été vrai, tu serais arrivé à temps.
La chatte, sur la table, avait cessé de ronronner et les regardait, comme si elle comprenait de quoi ils parlaient. Le vétérinaire notait quelque chose en silence.
Élise se tourna vers la fenêtre. Dehors, la première neige tombait, fine et sèche, et le lampadaire devant la clinique ressemblait à un soleil pâle dans un nuage blanc.
Le carton que Marcel avait mis dans la voiture après le sac était posé à côté de la table, ouvert. Dedans, une vieille serviette, une gamelle d’eau couverte d’un sac plastique pour ne pas renverser, et un sachet de croquettes pour chat. Celles qui ne se vendaient que dans l’unique épicerie du coin, chez Tante Lucie, et qui coûtaient cher. Marcel les avait achetées d’avance.
Ils rentrèrent dans le noir. Théo était assis à l’arrière et ne disait rien. Il ne dormait pas, juste il se taisait, comme un adulte qui n’a plus de mots mais encore des pensées.
– Maman, dit-il alors qu’ils approchaient de la maison, je peux aller chez Marcel quand les chatons seront nés ?
– Si ça ne le dérange pas.
– Il ne sera pas dérangé.
Élise ne demanda pas d’où venait cette certitude. Parce qu’elle avait vu le regard que Marcel avait posé sur le garçon dans le cabinet du vétérinaire, et dans ce regard il y avait quelque chose qu’elle n’avait pas remarqué chez son voisin depuis longtemps. Pas de la gratitude. Quelque chose de plus simple et de plus important. Comme si, pour la première fois en trois ans, on l’avait vu non pas par-dessus la clôture, mais de près.
Les chatons naquirent neuf jours plus tard. Quatre. Trois gris et un blanc, avec une tache sombre sur le dos, pareille à une éclaboussure.
Théo vint le soir même. Marcel ouvrit la porte et le laissa entrer sans un mot. Le garçon s’assit par terre devant le carton où la chatte était couchée avec ses petits, et resta là une demi-heure, sans bouger.
– Celui-là, il te ressemble, dit Marcel en montrant le blanc. Aussi remuant que toi.
– Il dort.
– Attends un peu.
Marcel répara la porte du jardin. Théo l’aida, tenant la charnière pendant que Marcel serrait les vis. Le nouveau loquet, c’est Élise qui l’avait acheté. Elle l’apporta dans un sac, avec un pot de confiture. Marcel dit : « Oh, fallait pas, Élise, vraiment. » Mais il fixa le loquet le jour même.
Maintenant la porte fermait bien, et le vent ne la faisait plus claquer la nuit. Mais Théo passait quand même tous les jours après l’école. Il ouvrait, entrait, refermait derrière lui. Le loquet claquait net, sec, comme un point à la fin d’une phrase.
Le chaton blanc, Théo le prit chez lui quand il fut assez grand. Il l’appela Blanchet. Marcel entendit le nom, ricana doucement et ne dit rien. Seulement il caressa la chatte assise sur le rebord de la fenêtre, qui regardait le garçon emporter son fils à travers la cour.
La chatte suivit Blanchet des yeux jusqu’à la porte. Puis elle se détourna et se roula en boule sur le rebord.







