« Cela fait six mois que le chat n’est plus de ce monde, » dit la vieille dame à l’homme qui avait recueilli Félix.

La veille du Nouvel An, on a plus que jamais envie de croire aux miracles. C’est une histoire à la fin vraiment mystique que je veux partager avec vous aujourd’hui.

Dans le studio où vivait Jean-Pierre Moreau, ça puait les nouilles instantanées bon marché et la solitude usée.

Le maître des lieux était assis près de la fenêtre, dans l’unique fauteuil encore valide, et regardait la rue déserte.

— Et maintenant ? grogna-t-il pour lui-même. De quoi vas-tu vivre ?

Il était sans travail depuis six mois. Sa femme, Chantal, était partie chez le voisin un mois plus tôt. Elle avait tout pris, même Minette, la chatte qu’ils avaient recueillie au printemps dernier.

— Je ne veux plus te voir, lui avait-elle dit en partant. Tu sens l’alcool même le matin.

Et que pouvait-elle dire d’autre ? C’était la vérité.

Aujourd’hui, Jean-Pierre n’avait même pas touché à la bouteille – tout simplement parce qu’il n’avait plus d’argent. Ses derniers deux euros avaient servi à acheter ces fichues nouilles.

Soudain, un miaulement plaintif retentit dans la cage d’escalier.

— Encore le chat du voisin, dit Jean-Pierre en agitant la main.

Mais le miaulement ne cessait pas. Au contraire, il devenait de plus en plus insistant.

Jean-Pierre se leva, s’approcha de la porte, tendit l’oreille.

— Et qu’est-ce que tu veux ? grommela-t-il en ouvrant la porte.

Sur le palier, un chat gris était assis. Mouillé, ébouriffé, le poil sale. Autour du cou pendait un collier usé.

Le chat leva la tête et regarda Jean-Pierre droit dans les yeux.

— Va-t’en, fit Jean-Pierre d’un geste las. Je n’ai même pas de quoi me nourrir.

Mais le chat ne partit pas. Il s’approcha, se frotta contre ses jambes.

Jean-Pierre se pencha, examina le collier. Sur une petite plaque usée, on avait gravé : « GUSTAVE ».

— Gustave ? s’étonna Jean-Pierre. Drôle de nom pour un chat.

Et le chat, en réponse, miaula bruyamment, comme pour confirmer.

Les deux premiers jours, Jean-Pierre essaya de chasser l’intrus. Mais Gustave ne cédait pas. Il restait sous la porte, miaulait, grattait. Et quand Jean-Pierre sortait faire les courses, le chat le suivait comme son ombre.

— Quoi, tu t’es attaché à moi ? demanda Jean-Pierre au troisième jour, en regardant ses yeux gris.

Gustave ronronna en réponse.

— Bon, entre. Mais seulement temporairement. En attendant qu’on retrouve son maître.

Dans l’appartement, le chat se comportait bizarrement. Il n’explorait pas les lieux, comme le font d’habitude les animaux. Il alla directement à la fenêtre, sauta sur le rebord et resta immobile, à regarder la rue.

— Qu’est-ce que tu guettes ? s’enquit Jean-Pierre.

Gustave ne répondit pas. Il restait assis, le regard perdu au loin.

Une semaine plus tard, la vie de Jean-Pierre commença à changer.

D’abord, l’incroyable arriva – on l’appela de son ancien travail.

— Jean-Pierre Moreau ? entendit-il la voix familière de son chef. C’est Alain Dupont. Il faut qu’on parle.

Jean-Pierre devint froid. Sûrement, ils voulaient réclamer des dommages pour ce jour malheureux où il était arrivé ivre au boulot.

— Je vous écoute, répondit-il d’une voix rauque.

— Voilà. J’ai viré le maître d’œuvre Dubois. Irresponsable. Et demain, une commission vient inspecter, il faut livrer le chantier. Tu peux me dépanner ?

— Alain, je croyais que vous m’en vouliez.

— Mais non ! T’es un bon gars, c’est juste que la vie t’a mis à mal. Tu viendras demain ?

Jean-Pierre regarda Gustave. Le chat était sur le rebord et ronronnait, sans se retourner.

— Je viendrai, dit Jean-Pierre d’une voix ferme.

Le travail alla comme sur des roulettes. Ses mains se souvenaient de chaque geste, son œil repérait le moindre défaut. Le soir venu, le chantier était prêt.

— Ça alors ! s’extasia Alain Dupont. En une journée, t’as fait ce que Dubois martyrisait pendant une semaine.

— L’expérience, répondit modestement Jean-Pierre.

— L’expérience, c’est bien. Reviens travailler. Mais une condition : pas une goutte d’alcool sur le lieu de travail.

— Compris.

De retour chez lui, Jean-Pierre s’approcha immédiatement de Gustave.

— Alors, mon vieux, comment ça va ? J’ai retrouvé du boulot. Maintenant, je vais te nourrir.

Le chat se tourna et regarda Jean-Pierre. Dans ses yeux jaunes passa comme une lueur d’approbation.

Une autre semaine plus tard, un nouveau miracle se produisit.

Jean-Pierre rentrait du travail quand il aperçut une silhouette familière à l’entrée de l’immeuble. Chantal. Elle était debout avec une valise et pleurait.

— Qu’est-ce qui se passe ? s’approcha-t-il.

— Jean-Pierre, sanglota-t-elle. Je peux venir chez toi ? Marc m’a mise dehors. Il a dit qu’il s’était assez amusé.

Jean-Pierre regarda sa femme en pleurs. Un mois plus tôt, il l’aurait suppliée à genoux de revenir. Maintenant, il ne ressentait que de la pitié.

— Entre, dit-il doucement. Tu veux du thé ?

— Oui. Et ce chat, à qui est-il ? s’étonna Chantal en voyant Gustave sur le rebord.

— À moi maintenant. Il s’appelle Gustave.

— Tu te souviens de Minette ? Je l’ai emmenée chez maman. Marc n’aime pas les chats.

— Je vois.

Ils s’assirent dans la cuisine et burent du thé. Chantal raconta sa vie avec Marc, s’excusa, demanda pardon. Jean-Pierre écoutait et pensait que, bizarrement, il n’y avait aucune colère. Seulement de la fatigue.

— Jean-Pierre, on recommence à zéro ? dit-elle. Je sais que j’ai été idiote. Mais on s’aimait, autrefois.

Jean-Pierre regarda Gustave. Le chat était toujours dans la même position, les yeux fixés sur la fenêtre.

— Tu sais, Chantal, dit-il lentement, je te pardonne. Je te comprends même. J’avais vraiment sombré dans l’alcool à l’époque. Mais je ne peux pas tout recommencer.

— Pourquoi ? le regarda-t-elle, étonnée.

— Parce que j’ai changé. Et toi aussi. Nous sommes devenus des étrangers.

Chantal se remit à pleurer plus fort.

— Mais je peux te laisser dormir ici, ajouta Jean-Pierre. Demain, on t’aidera à trouver un appartement. J’ai un boulot maintenant, je pourrai t’aider financièrement un moment.

Cette nuit-là, ils dormirent dans des pièces séparées. Gustave ne quitta pas Jean-Pierre : il resta couché près de lui à ronronner toute la nuit.

Le matin, alors que Chantal s’apprêtait à partir, elle s’arrêta sur le seuil.

— Jean-Pierre, tu as vraiment changé. Tu es devenu plus fort, je trouve.

— Peut-être.

Un mois plus tard, Alain Dupont proposa à Jean-Pierre de devenir chef de chantier.

— Tu vois bien comment les gars t’écoutent. Ils te respectent. Et ils travaillent mieux avec toi.

— Je vais réfléchir, répondit Jean-Pierre.

Chez lui, il s’approcha de Gustave.

— Qu’est-ce que t’en dis, mon vieux ? J’accepte ?

Le chat se tourna et le regarda. Dans ses yeux, il y avait comme une tristesse.

— Qu’est-ce que t’as ? s’inquiéta Jean-Pierre. Tu es malade ?

Gustave miaula doucement, d’une façon particulière. Pas comme d’habitude.

Cette nuit-là, Jean-Pierre se réveilla d’une sensation étrange. Le chat était couché sur l’oreiller à côté de lui, le regardant droit dans le visage.

— Qu’est-ce que t’as, Gustave ?

Le chat tendit une patte et toucha doucement la joue de Jean-Pierre.

— Gustave, tu me fais peur.

Au matin, Jean-Pierre se réveilla seul.

Gustave avait disparu.

Jean-Pierre fouilla tout l’appartement, toute la cage d’escalier, la cour. Il colla des avis avec la photo de Gustave, appela tous les refuges. Nulle part.

— C’est impossible ! criait-il en arpentant les rues. Les fenêtres étaient fermées ! La porte était verrouillée !

Mais Gustave s’était volatilisé, comme s’il n’avait jamais existé.

Pendant trois jours, Jean-Pierre ne put rien avaler. Il restait assis près de la fenêtre, attendant. Peut-être qu’il reviendrait ?

Le quatrième jour, on l’appela. Une femme dit qu’elle ne parlerait du chat qu’en rendez-vous.

Une heure plus tard, elle était sur le pas de la porte :

— Jean-Pierre Moreau ? Je m’appelle Hélène Martin. Je viens pour l’avis. Au sujet du chat.

— Vous avez vu Gustave ? s’anima Jean-Pierre.

— Je peux entrer ? J’ai du mal à rester debout longtemps.

Jean-Pierre la fit entrer. Elle s’assit dans le fauteuil, soupira lourdement.

— Mon jeune ami, racontez-moi, je vous prie, à quoi ressemblait votre chat.

Jean-Pierre décrivit Gustave – gris, yeux jaunes, collier avec une plaque gravée.

Hélène Martin acquiesça.

— Et quand est-il arrivé chez vous ?

— Il y a deux mois. Sous la pluie. Mouillé, affamé.

— Je vois, fit la femme après un silence. Dites-moi, est-ce que votre vie a changé depuis son arrivée ?

— Oui, répondit honnêtement Jean-Pierre. Beaucoup. J’ai retrouvé un travail, j’ai réglé les choses avec ma femme. Tout s’est arrangé.

Hélène Martin sourit tristement.

— Vous savez, jeune homme. Gustave était mon chat. Il est mort il y a six mois. De vieillesse. Il avait quatorze ans.

Jean-Pierre resta figé.

— Qu’est-ce que vous dites ?

— Il a toujours été particulier. Depuis tout petit. Il sentait les gens. Je ne suis pas folle, si vous le pensez. Mais parfois, il arrive des choses qui ne s’expliquent pas.

— Mais comment, pourquoi…

— De son vivant, Gustave s’échappait souvent de la maison. Je le retrouvais dans les endroits les plus inattendus. On aurait dit qu’il savait où on avait besoin d’aide. Il allait vers les gens seuls, les malades. Il les aidait à surmonter leurs difficultés. Puis il revenait à la maison.

Jean-Pierre écoutait, n’en croyant pas ses oreilles.

— Après sa mort, je me suis souvent demandé – pourquoi ne pouvait-il pas rester ? Tant de gens ont encore besoin d’aide.

— Et vous pensez que… que c’était vraiment lui ?

— Et vous, vous croyez le contraire ? dit Hélène Martin en le regardant attentivement. Les chats ordinaires ne se comportent pas ainsi. Les chats ordinaires ne disparaissent pas d’appartements verrouillés.

Jean-Pierre s’approcha de la fenêtre.

— Qu’est-ce que je dois faire, maintenant ? demanda-t-il doucement.

— Vivre, répondit simplement Hélène Martin. Bien vivre. Gustave vous a appris à croire de nouveau en vous. C’était son cadeau.

— Et si je retombe ? Si je recommence à boire ?

— Vous ne recommencerez pas, dit la femme. Maintenant vous savez que vous êtes capable d’être autrement.

Après le départ d’Hélène Martin, Jean-Pierre resta longtemps assis près de la fenêtre. Le soleil se couchait, teignant le ciel de pourpre.

— Merci, mon vieux, murmura-t-il dans le vide.

Et soudain, il lui sembla – une brise légère agita le rideau. Comme si quelqu’un d’invisible avait miaulé en réponse.

Une semaine plus tard, Jean-Pierre accepta la proposition de devenir chef de chantier. Un mois après, il rencontra une femme dans le bus – elle transportait une chatte errante pour la soigner.

— Elle est belle, dit Jean-Pierre en regardant la chatte tricolore.

— Oui, mais elle n’a pas de maître, répondit la femme tristement. Je m’appelle Anna, au fait.

— Jean-Pierre. Et si je devenais son maître ?

— Vous ?

— Eh bien, si vous n’y voyez pas d’inconvénient.

Anna rit.

— D’accord. Comment l’appellerez-vous ?

Jean-Pierre regarda les yeux jaunes de la chatte.

— Augustine. En souvenir d’un bon chat.

Quelque part très haut dans le ciel, un chat gris nommé Gustave ronronnait d’aise. Son travail était accompli.

Jean-Pierre avait retrouvé la foi en la vie. Et la certitude que les miracles arrivent à ceux qui sont prêts à les accueillir.

Et ça, c’est sans doute la plus vraie des magies.

Vous allez dire que ça n’existe pas ? Peut-être. Mais je vous souhaite, dans les moments difficiles, de rencontrer votre propre « Gustave ».

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News 24 Justall
« Cela fait six mois que le chat n’est plus de ce monde, » dit la vieille dame à l’homme qui avait recueilli Félix.