Jean rentrait de la chasse, furieux comme un taon dans une bouteille. Il jeta ses bottes sur le seuil – une à gauche, l’autre à droite. Sa veste vola vers le crochet, manqua sa cible, il ne daigna même pas la ramasser. Il passa dans la cuisine, fit claquer la bouilloire.
Sophie était dans le salon, à faire défiler son téléphone. Elle entendait son mari arpenter la pièce – lourd, nerveux, chaque pas comme un reproche. Le chien roux, Médor, couché à ses pieds, le museau sur les pattes. Oreilles baissées, queue immobile. Lui, il sentait toujours quand le maître était dans cet état-là, et il se faisait discret.
– Voilà, lança Jean depuis l’encadrement de la porte, les mains sur les hanches – son rituel quand il allait annoncer quelque chose de définitif, à son avis. – Ce chien ne vaut rien pour la chasse. Une vraie tête de mule. Je l’ai dressé, dressé – rien à faire. Le canard tombe, il reste assis. Le lièvre passe, il bâille. Il faut s’en débarrasser.
Sophie leva les yeux. Elle regarda son mari calmement, attentivement, comme on regarde quelqu’un qui vient de dire une énorme bêtise, mais qui ne s’en rend pas encore compte.
– S’en débarrasser ? répéta-t-elle, comme si elle goûtait le mot.
– Ben quoi ? Le nourrir pour rien ? Un chien de chasse doit chasser. Et celui-là… Jean agita la main vers Médor, qui se blottit encore plus contre la jambe de Sophie. – Demain, je l’emmène chez Robert, peut-être qu’il acceptera de s’en occuper. Sinon, je le largue sur la route.
« Larguer sur la route » – là, quelque chose claqua en Sophie.
Elle se leva sans un mot. Médor se redressa aussitôt, le regard anxieux levé vers elle. Sophie passa devant son mari, gagna l’entrée, ouvrit le placard et sortit une valise – grande, bleue, à roulettes. Celle avec laquelle ils étaient allés à Saint-Tropez, quand ils voyageaient encore ensemble.
Jean la suivit des yeux, mais ne dit rien. Il se dit que sa femme faisait du rangement de saison.
Mais Sophie ouvrit la moitié de l’armoire de Jean.
Les chemises – une, deux, trois, quatre. Avec soin. Caleçons, chaussettes – dans la poche latérale. Un jean de week-end, un de travail. Le pull gris, cadeau de sa mère. Le rasoir de la salle de bain. La brosse à dents.
Jean apparut sur le seuil de la chambre et resta muet quelques secondes. Puis il comprit.
– Qu’est-ce que tu fabriques ?
– Je te fais ta valise, répondit Sophie du même ton qu’elle disait « le dîner est sur la cuisinière » ou « il n’y a plus de pain ».
– Quelle valise ? Pourquoi ?
– Ben, tu as dit qu’il fallait se débarrasser. Alors je me débarrasse.
Jean cligna des yeux. Puis il s’assit au bord du lit, lentement, comme si ses jambes l’avaient lâché.
– À cause du chien ?
– Pas à cause du chien. À cause de toi.
Elle ferma la fermeture éclair et se redressa. Médor entra silencieusement et se coucha sur le seuil, comme s’il montait la garde.
– Je vais te dire, Jean, puisque la conversation est lancée. Tu traites Médor de bon à rien. Il ne sait pas chasser, aucun profit. Mais faisons les comptes : qui est vraiment utile ici ?
– Sophie, ne commence pas.
– Médor ne rapporte pas de canard, c’est vrai. Mais tous les matins, il m’accueille comme si j’étais partie six mois. Il pose sa patte sur mon genou quand je pleure. Et je pleure, Jean, souvent. Parce que tu rentres du boulot – et tu te plantes devant la télé. De la chasse – tu t’affales sur le canapé. La dernière fois que tu m’as parlé normalement, c’était quand la facture d’électricité était trop élevée. Trois phrases d’affilée, c’était un événement.
Jean ouvrit la bouche.
– Tu compares moi et un chien ?
– Je ne compare pas. Je constate. Médor est vivant. Il ressent. Il aime. Gratuitement, sans rien attendre. Il n’a pas besoin que je sois mince ou que je fasse la soupe. Il a besoin que je sois là. Toi, Jean, à quand remonte la dernière fois où tu t’es réjoui que j’existe ?
Le silence dans la pièce pesait comme du linge humide sur une corde – lourd, trempé, inconfortable.
Jean regarda la valise. Puis sa femme. Médor leva la tête et le regarda sans rancune, sans colère. Il regarda, simplement. Les chiens ne savent pas garder la rancune, leur cœur est trop grand pour ça.
– Je ne le pensais pas vraiment, dit Jean. J’ai parlé sous le coup de l’émotion. Les copains se moquaient.
– Les copains se moquaient. Et toi, pour ne pas perdre la face devant eux, tu as décidé de jeter un être vivant. Qui te fait confiance. Qui court vers toi quand tu rentres. Et lui, il ne sait pas que tu veux le larguer. Il croit que tu es quelqu’un de bien.
Jean se passa les mains sur le visage. Sa barbe de deux jours piquait – pas rasé depuis la chasse.
– Et alors, cette valise, c’est sérieux ?
Sophie se tut. Dehors, des moineaux se disputaient dans un tilleul. Le frigo ronronna puis se tut.
– Sérieux, Jean. Il ne s’agit pas de Médor. Médor est la goutte d’eau. Tu parles d’un être vivant avec des mots comme « se débarrasser », « larguer sur la route ». Et si demain je ne te plais plus – tu te débarrasses de moi ? Tu me ramènes chez ma mère – « elle ne sert plus, reprenez-la » ?
– Tu exagères.
– C’est toi qui exagères. Depuis longtemps. Tu ne vois plus que tout autour de toi est vivant. Je suis vivante. Médor est vivant. On n’est pas des outils. Pas un fusil qu’on revend parce qu’il tire mal. On est une famille. Et une famille, on ne la jette pas.
Jean resta assis, et il se sentit comme il ne s’était pas senti depuis longtemps. Avant, c’était simple : lui parlait, sa femme acquiesçait. Pas parce que Sophie était sans caractère. Elle savait se taire – patiemment, en femme qui tient la maison. Elle protégeait, lissait les angles. Et lui s’était habitué à pouvoir dire n’importe quelle bêtise – et que rien n’arrive.
Eh bien, parfois, ça arrive.
Médor s’approcha de Jean et lui poussa la main de son nez humide. Simplement parce qu’il voyait que l’homme allait mal. Et quand on va mal, il faut être près. Médor le savait, pas avec sa tête – avec ses tripes, avec tout son poil roux.
Jean regarda le chien. Le nez humide, les yeux marron, la queue qui remuait timidement – comme pour dire : alors, on fait la paix ?
Et là, ça le prit. Pas jusqu’aux larmes – un homme, tout de même. Mais quelque chose bascula en lui, comme un bateau sur une vague – plouf, et on se retrouve de l’autre côté.
– Sophie. Range la valise.
– Pourquoi ?
– Parce que, dit-il en caressant la tête de Médor, je suis un imbécile.
– Ça, je le sais. La question : est-ce un imbécile qui apprend, ou un à qui on peut enfoncer un pieu dans le crâne ?
Jean esquissa un sourire. Même maintenant, elle savait trouver les mots.
– Il apprend. Pardon. Pour Médor. Et pour tout.
Sophie revint vers la valise, l’ouvrit. En sortit le rasoir et la brosse à dents, les posa sur la table de nuit.
– Les chemises, tu les ranges toi-même.
Jean hocha la tête. Il se pencha vers Médor et lui gratta derrière l’oreille.
– Alors, mon bon à rien, dit-il d’une voix qui trembla un peu. On continue ensemble ?
Médor remua la queue si fort qu’il faillit renverser le lampadaire. Il sauta, lécha le nez de Jean, puis s’assit et regarda les deux humains avec cette expression que seuls les chiens ont : du bonheur absolu, immérité, sans conditions.
À la chasse suivante, Jean partit sans Médor. Il revint avec deux canards et un paquet d’os à moelle du marché.
– C’est pour qui ? demanda Sophie, même si elle savait déjà.
– Pour le bon à rien, grogna Jean. Et il sourit.
Sophie rangea la valise tout en haut du placard. Pas tout au fond, non. Juste assez accessible.
Au cas où.







