RéticuleRéticule en main, elle traversa la place en ignorant les regards admiratifs.

Margaux Delorme s’assit sur le banc, après avoir vérifié qu’il était propre, pour ne pas risquer la moindre poussière sur sa robe claire. Elle tenait à la main un petit sac blanc tout neuf. Ici, dans la maison de cure d’Aix-les-Bains, on avait pris l’habitude, après le dîner, d’enfiler l’une de ses plus belles tenues pour aller flâner dans le parc. Beaucoup de curistes arboraient aussi leurs plus beaux atours. Une dame avait confié : « Où sortir ses robes, sinon en cure ? À la maison, on n’a aucun endroit où aller. »

Du coin de l’œil, Margaux vit Georges arriver, s’installer nonchalamment près d’elle. « Et si nous nous taisions ensemble ? » dit-il d’une voix douce, presque pénétrante, qui semblait se fondre dans l’harmonie du paysage. Sous sa veste beige, sa chemise était d’un blanc impeccable; son pantalon, d’une netteté parfaite; ses cheveux sombres, coupés avec un soin de salon. Ses tempes argentées, loin de gâter son apparence, lui donnaient une contenance solide et rassurante.

Deux jours plus tôt, Margaux avait déjà remarqué qu’à chacune de leurs rencontres, il la regardait autrement que les autres femmes.

« Que c’est joliment dit : nous taire ensemble », apprécia-t-elle.

« Avec vous, Margot, même le silence est agréable. » Il se tourna à demi vers elle, comme pour l’envelopper entièrement de son attention. Margaux lui plut dès le premier regard.

Elle se tourna vers lui, offrant un regard chaleureux.

« Au fait, je vous attendais hier à la soirée dansante. Vous n’y étiez pas. Vous n’aimez pas danser ?

– Au contraire, j’aime danser, mais hier je suis allée marcher. L’air du soir est si frais qu’on a envie de respirer, encore et encore.

– Je ne savais pas que vous aimiez tant les promenades du soir, dit Georges. » Il effleura presque imperceptiblement la main de Margaux. Elle ressentit de légères ondes venues de ce contact. Ses yeux noisette se posèrent sur elle avec une espérance qui promettait davantage.

« Je vous propose, ce soir, une promenade sur un itinéraire que j’ai découvert moi-même. La vue y est magnifique, on aperçoit nettement les montagnes. Je n’avais personne à qui faire part d’une telle beauté… et maintenant, si, vous. » Il serra doucement la main de Margaux, comme pour donner le signal d’une cour plus insistante.

« Pourquoi pas, se dit-elle. Une simple promenade. Et puis, s’aventurer seule loin d’ici est moins prudent; à côté d’un homme, on se sent plus en sécurité. » Elle regarda passer près de leur banc un homme et une femme qui parlaient avec animation; visiblement, ils s’étaient connus dans ce lieu et passaient un bon moment ensemble.

« Vous avez une jolie main, Margot », murmura-t-il presque, en se penchant davantage pour admirer le profil de la jeune femme.

Elle ne lui demanda pas s’il était marié. Ici, la plupart des gens ne sont pas libres, et justifient leurs attachements par le désir de nouveauté. Pour l’instant, elle trouvait un plaisir étrange à être assise auprès d’un homme qui la distinguait, qui la préférait aux autres.

« Et si nous allions marcher tout de suite ? proposa Georges. Nous causerions, et ce soir, je vous invite au café. » Il lui offrit élégamment la main pour l’aider à se lever.

Elle accepta sans se faire prier, prit son sac blanc et glissa son bras sous celui de Georges. Après cinq pas, avec l’insouciance d’une jeune fille, elle fit balancer son sac au bout de ses doigts… et le laissa glisser. Le sac tomba dans une petite flaque laissée par la pluie. Margaux poussa un léger cri, surprise par le contraste : ce sac immaculé gisait dans la boue.

« Ce n’est rien, dit Georges, il sera comme neuf. » Il le ramassa avec précaution et le posa sur l’herbe. Margaux sortit des mouchoirs en papier et se mit à frotter. Mais des traînées grisâtres restèrent.

« Je vais le laver dans ma chambre », dit-elle.

« Alors je t’attends. Ou mieux : je t’attends après le dîner, au même endroit, d’accord ? » Il était déjà passé au tutoiement.

Elle acquiesça et repartit d’un pas pressé, tenant le sac à bout de bras pour ne pas se tacher. Elle lava ce sac blanc tout neuf, acheté spécialement avant son départ pour la cure. Toute trace de saleté avait disparu, et pourtant il lui semblait qu’il avait perdu sa fraîcheur, comme si quelque chose restait coincé dans le tissu.

Elle repensa à la proposition de Georges, à son regard qui promettait une suite, et ressentit un arrière-goût désagréable. Pour la première fois depuis le début de son séjour, une sensation trouble l’irritait. Elle compara soudain cette relation, apparemment sans danger, avec le sac tombé dans la boue.

Le téléphone sonna. « Maman, Bastien et Marius ne me laissent pas faire mes devoirs ! » entendit-elle, avec des rires en fond.

« Vous êtes en train de faire quoi, là-bas ? demanda-t-elle, comme ramenée à la réalité.

– Margaux, c’est moi », fit la voix d’Antoine. « Nous avons amené les petits. On a voulu faire une tarte, mais Solène râle que nous allons tout barbouiller.

– Antoine, va donc acheter une douceur aux enfants à la pâtisserie. Dès que je rentre, je fais une tarte, et peut-être même un gâteau.

– Reviens vite, tu nous manques, dit-il. Et moi plus que tout le monde. Si tu veux, je monte dans la voiture et je viens te chercher.

– Encore un peu, patientez. Vous me manquez aussi. Passe-moi Solène. »

Elle parla à sa fille, puis aux petits-enfants, et dit à Antoine qu’elle l’aimait. Ce n’est qu’ensuite qu’elle s’aperçut qu’elle allait être en retard pour le dîner. Elle se changea rapidement, reprit le sac, le tourna dans tous les sens, vérifia qu’il ne restait aucune trace. « Voilà, maintenant il est bien », se dit-elle, contente.

Et elle n’avait plus du tout envie de courir à une promenade avec ce Georges. Oui, elle avait compris : ce sac tombé dans la boue, c’était exactement l’image de ce qui aurait pu se passer. Elle réalisa combien son mari, ses enfants, ses petits-enfants lui manquaient. Elle était partie pour souffler un peu, et voilà que leur souvenir, leurs voix, leurs rires suffisaient à combler son cœur. Elle revit Antoine dans la cuisine, essayant maladroitement de la surprendre le 8 mars avec un chef-d’œuvre culinaire; c’était raté, mais si drôle et si tendre.

Elle ne prendrait pas le car. Elle demanderait à Antoine de venir la chercher à la fin de la cure; elle lui montrerait les beaux paysages, ils marcheraient ensemble. Et il n’était pas question de se salir le cœur avec un « petit sac ramassé dans une flaque ». Certaines taches ne partent pas, même avec toute l’eau du monde. Margaux venait de comprendre que la vraie valeur d’une vie ne se mesure pas à ce qui brille dehors, mais à ce que l’on protège, sans éclaboussures, à l’intérieur de soi.

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