Gérard appuya sur le bouton de sa télécommande, et la voiture fit un clin d’œil avec ses phares. Sur le capot de la Peugeot noire était couché un chat gris, et il se fichait royalement de l’alarme, du propriétaire et de tout ce qui se passait dans le parking souterrain à sept heures quarante du matin.
Le chat occupait le milieu exact du capot. Il avait allongé ses pattes avant, posé la tête dessus et fermé les yeux. On aurait dit non pas le capot d’une voiture étrangère, mais un rebord de fenêtre bien chaud chez lui. Sa fourrure grise sur la peinture noire faisait tache, et en même temps elle dégageait une telle assurance que Gérard, une seconde, oublia pourquoi il était descendu au parking.
Il était descendu pour une réunion d’affaires. Dans cinquante minutes, à l’autre bout de Paris, commençait un rendez-vous avec le fournisseur dont dépendait l’objectif trimestriel. La serviette lui tirait le bras. Lourde, en cuir, bourrée d’imprimés, de graphiques, de deux exemplaires du contrat avec des post-it sur chaque page à signer. Chacune de ces cinquante minutes était planifiée : parking, ascenseur, couloir, poignée de main. Et voilà qu’un chat rayé s’installait sur le capot, avec une tête à faire croire que c’était lui le patron.
Gérard se frappa la cuisse. Claqua des doigts. Lança un « pst » ferme mais discret. Le bourdonnement de la ventilation avalait tous les bruits contre les murs de béton, et le chat ne bougea pas. Il entrouvrit seulement un œil, jaune et rond, regarda en direction de Gérard, puis le referma. Avec l’air de quelqu’un qui ferme la porte à un démarcheur.
Le capot dégageait une faible chaleur : la veille, Gérard était rentré tard, presque minuit, et le moteur n’avait pas refroidi complètement pendant la nuit. Le chat avait apparemment trouvé l’endroit tiède et s’y était installé. La logique était compréhensible. Mais cette logique ne le soulageait pas, car les minutes filaient, et le chat restait. Et pas seulement : il restait avec un calme qui donnait envie à la fois de rire et d’appeler la fourrière.
Alexis, le gardien du parking, apparut au moment où Gérard composait déjà le numéro de son chauffeur. L’homme était large d’épaules, vêtu d’une veste d’uniforme à fermeture éclair, avec une barbe courte et irrégulière qui semblait dessinée. Il s’approcha, jeta un coup d’œil au capot, déboutonna le haut de sa veste.
Il dit que ce gris-là venait tous les matins. Depuis, enfin, plus d’une semaine. Il arrivait tôt, quand le parking était encore vide, se couchait sur le capot de la Peugeot et restait. Alexis l’avait chassé deux fois, une fois avec un balai, une autre à mains nues. Sans résultat. Dix minutes plus tard, le chat revenait et se recouchait exactement au même endroit. Comme si quelqu’un lui avait expliqué que ce capot était le sien, et que le chat l’avait cru.
Gérard baissa son téléphone. Sur sa voiture à lui ? Il y en avait une cinquantaine d’autres dans le parking. Alexis haussa les épaules, fit tourner son trousseau de clés entre ses doigts et confirma : seulement sur la vôtre. Il passait devant la BMW du directeur financier, devant la Mercedes argentée du service juridique, et sur la Peugeot il se couchait comme chez lui. Alexis avait même suggéré que le chat se repérait à l’odeur, mais ça ressemblait à une tentative d’expliquer ce qui ne s’expliquait pas.
C’était étrange, et Gérard n’aimait pas l’étrange. L’étrange ne rentrait pas dans l’emploi du temps, ne se laissait pas mettre en équation, n’avait pas de clause dans le contrat. Il posa sa serviette sur le sol en béton, retira son gant droit, s’approcha du capot.
Le chat était chaud. Son pelage était doux, propre, sans nœuds, sans ce luisant gras des chats errants. Pas un vagabond. Gérard passa la main sur son dos roux, et le chat se mit à ronronner. Le son venait du fond de lui, grave, régulier, comme un petit moteur au ralenti. Le chat tourna légèrement la tête et enfouit son front dans la paume de Gérard. Sans peur, sans flagornerie. Comme ceux qui sont habitués aux mains.
Alexis fit remarquer que l’animal était domestique, pas un chat de gouttière. Et ajouta : il a un collier, fin, en cuir, pas facile à voir sous la fourrure. Lui-même ne l’avait remarqué que le troisième jour, quand le chat l’avait laissé s’approcher.
Gérard écarta les poils épais sur le cou. Effectivement : une fine lanière de cuir, ramollie par le temps, avec une médaille métallique de la taille d’une pièce d’un euro. Les bords étaient usés, mais les lettres se lisaient.
***
Il approcha la médaille de ses yeux. Les lettres étaient petites, gravées en cercle. Une adresse, un numéro de rue, un numéro d’appartement. Sans téléphone, sans nom de propriétaire. Rien que l’adresse.
Sa main s’arrêta.
Gérard relut une fois. Puis une troisième. Les lettres n’avaient pas changé. Le métal de la médaille était froid sous ses doigts, et le chat cessa de ronronner, comme s’il attendait aussi quelque chose.
Rue des Tisserands, numéro quatorze, appartement six.
Il connaissait cet appartement. Il y avait grandi. Il avait changé le papier peint du couloir deux fois, adolescent. Il avait réparé la poignée de la porte-fenêtre avec du fil de fer, parce qu’elle tombait chaque printemps. De la fenêtre de la cuisine, on voyait l’école et un peuplier qui, chaque juin, recouvrait la cour de duvet.
Dans cet appartement vivait sa mère, Valérie. Avec qui il n’avait pas parlé depuis trois ans. Trois ans, deux mois et quelques jours, mais il ne comptait pas les jours, parce que si on compte, on se souvient, et si on se souvient, on n’est pas indifférent, et il se persuadait qu’il l’était.
La bouche sèche. Gérard se redressa, recula d’un pas, puis d’un autre. Le chat leva la tête et le regarda, et dans ce regard il n’y avait rien de félin. Seulement de la patience. Celle de quelqu’un qui n’est pas venu par hasard et qui est prêt à attendre aussi longtemps qu’il le faudra. Et il avait fallu, apparemment, plus d’une semaine.
Alexis demanda si tout allait bien, parce que le visage de Gérard était devenu gris. Gérard entendit sa propre voix comme si elle venait d’ailleurs. Il dit :
— Ça va. Je sais à qui est ce chat.
Les mots sonnaient calmes, mais ses doigts, qui venaient de tenir la médaille, tremblaient légèrement, et il cacha sa main dans sa poche.
Il s’installa au volant. Le chat se coucha sur ses genoux, parce qu’il n’y avait pas d’autre endroit pour le mettre. Gérard l’avait pris du capot avec précaution, à deux mains, comme on prend une chose fragile, et le chat n’avait pas résisté. Il s’était seulement blotti contre le veston et s’était remis à ronronner.
Gérard jeta la serviette sur le siège passager. La chemise avec les documents pour la réunion glissa de la fermeture entrouverte, s’étala en éventail sur le cuir. Deux exemplaires du contrat. Les graphiques de livraison. Le calcul de marge sur trois feuilles.
Encore une demi-heure plus tôt, il aurait ramassé chaque feuille et les aurait rangées dans l’ordre. Maintenant, il ne regarda même pas de ce côté.
Le chat s’installa, les pattes repliées, et la chaleur de son corps traversait le tissu du pantalon. Gérard resta ainsi une minute, peut-être deux, les mains sur le volant, sans démarrer. Dans l’habitacle, ça sentait le cuir et un peu le poil de chat, et cette odeur nouvelle transformait tout l’espace, faisait de la voiture non plus un outil de travail, mais autre chose. Quelque chose de vivant.
Trois ans. Ils s’étaient disputés à propos d’argent, comme ça arrive souvent. Gérard avait acheté un appartement à sa mère dans un immeuble neuf, et elle avait refusé de déménager. Elle avait dit qu’elle n’avait pas besoin de ses aumônes et qu’il avait oublié d’où il venait. Gérard avait répondu qu’il venait d’un endroit qu’il avait voulu quitter toute sa vie. Il avait claqué la porte.
Ensuite, il n’avait pas appelé pendant une semaine, puis un mois, puis il était trop tard. Parce qu’il aurait fallu expliquer son silence. Et expliquer, Gérard ne savait pas faire. Il savait signer des contrats, bâtir des chaînes d’approvisionnement, calculer la rentabilité à deux décimales. Il savait dire « on règle ça » et « allez-y » d’une façon qui faisait que les gens se levaient et obéissaient. Mais appeler sa mère et dire « pardon », il ne le pouvait pas, parce que ce mot restait coincé quelque part dans sa gorge sans en bouger.
Il sortit son téléphone. Ouvrit la conversation avec son associé. Tapa : « Serge, je reporte la réunion. Raisons familiales. » Son doigt resta suspendu au-dessus du bouton d’envoi. Le contrat dont dépendait le trimestre. Les primes des managers. La réputation. Tout ça pesait sur un plateau. Et sur l’autre plateau, il y avait un chat roux qui pesait tout au plus quatre kilos.
Gérard appuya sur « envoyer » et posa le téléphone écran contre la table. Une seconde plus tard, le téléphone vibra. La réponse de l’associé. Gérard ne la lut pas. Non pas parce que ce n’était pas important, mais parce qu’à cet instant précis, entre le volant de cuir et le chat gris sur ses genoux, autre chose comptait. Et pour la première fois depuis longtemps, il ne trouvait pas de mot pour le dire.
Il ouvrit la serviette. En sortit tous les papiers, les empila à côté de lui. La serviette devint vide et tiède à l’intérieur. Gérard souleva le chat et le déposa délicatement au fond. Le chat tourna un peu, s’installa, puis leva les yeux. De la serviette à huit cents euros dépassait une tête grise aux yeux jaunes, et l’expression de ces yeux disait que tout se passait comme prévu.
Gérard tourna la clé de contact.
La rue des Tisserands ressemblait presque à ce qu’elle était trois ans plus tôt. On avait repeint le banc devant l’entrée d’une autre couleur, installé un nouvel auvent au-dessus de la porte, et près de l’interphone était affichée une liste des appartements, imprimée sur ordinateur et plastifiée de travers, avec une bulle d’air dans un coin. Gérard composa le six, et la porte claqua sans demander d’explication. Peut-être sa mère avait appuyé sur le bouton. Peut-être la serrure était simplement défectueuse. Il ne chercha pas à savoir.
L’odeur dans la cage d’escalier était la même. Pommes de terre à l’eau. Un peu de plâtre humide. Et quelque chose de domestique qui n’a pas de nom mais qui vous serre les côtes quand vous le reconnaissez. Gérard n’était pas venu depuis trois ans, mais il se souvenait de beaucoup de choses. Il se souvenait sur quelle marche poser le pied pour qu’elle ne grince pas. Il se souvenait que la rampe du premier étage branlait. Il se souvenait de tout ce que sa tête avait soigneusement évité pendant trente-six mois.
Il montait lentement. La serviette avec le chat dans la main droite, la gauche glissant sur la rampe. Au premier étage, d’une porte venait une musique douce, une radio avec des parasites. Quelqu’un faisait revenir des oignons, et l’odeur flottait dans l’escalier, se mêlant aux pommes de terre.
Sur le palier entre le premier et le deuxième, il y avait une poussette couverte d’une toile cirée. Autrefois, c’était sa poussette à lui, puis son vélo, puis plus rien, puis il était parti. La peinture de la rampe s’écaillait par endroits, laissant voir une couche ancienne, verte, épaisse, avec de petites fissures. Gérard se rappelait ce vert. Enfant, il le grattait avec son ongle, et sa mère le grondait : « Encore les mains sales, encore les ongles noirs, quel supplice tu es. » Mais il grattait, non par ennui. Il aimait l’idée que sous une couche il y en avait une autre, et il essayait d’atteindre la toute première, celle qu’on avait posée quand la maison avait été bâtie. Le commencement.
Deuxième étage. La porte était recouverte de similicuir marron, creusé autour de la poignée. Dans le coin du haut, une petite couronne de fleurs séchées était fixée, qui n’était pas là avant. Gérard s’arrêta devant la porte. Le chat bougea dans la serviette et poussa un petit miaulement. Comme pour dire : allez, assez attendu.
Il appuya sur la sonnette. La sonnette était la même, à deux tons, avec un grésillement sur la seconde note.
Silence derrière la porte. Puis des pas, petits, traînants. Et une pause. Longue, pesante, comme si la personne de l’autre côté hésitait.
Le verrou tourna.
Valérie se tenait dans l’encadrement. Petite, un mètre cinquante-six, dans un tablier à pois minuscules. Le même tablier. Ou un semblable, acheté en remplacement parce que l’autre était usé. Elle regardait son fils de bas en haut et se taisait.
Gérard se taisait aussi. Tous les mots qu’il avait rassemblés dans la voiture, disposés dans l’escalier, essayés sur chaque marche, avaient disparu. Il n’en restait aucun.
Elle baissa les yeux. Sur la serviette. De la serviette émergeait une tête grise, et le chat, en voyant sa maîtresse, miaula et tenta de sortir, griffant le cuir.
Valérie murmura :
— Félix.
Elle se tut. Puis répéta plus bas :
— Félix, mon petit malheur.
Elle releva les yeux vers Gérard.
— Tu es quand même venu.
Et on ne savait pas de qui elle parlait. Du chat, qui chaque matin quittait la maison et rentrait pour le déjeuner. Ou du fils, qui était parti trois ans plus tôt et n’était jamais revenu. Peut-être des deux, parce que tous deux arrivaient avec la même serviette, et c’eût été drôle si ce n’avait été si juste.
De l’appartement venait un air chaud. Ça sentait les pommes de terre. Au fond, la télé bourdonnait, et les voix étaient familières, parce que sa mère regardait toujours la même chaîne. Gérard se tenait sur le seuil, la serviette à la main, d’où dépassait le chat gris.
La serviette qui, le matin encore, contenait des contrats, des graphiques, des devis. Tout ce qu’il avait considéré important était resté sur le siège en cuir de la voiture. Et ce qui comptait vraiment pesait quatre kilos et ronronnait.
Valérie s’écarta. Elle ne dit pas « entre ». Elle ne dit pas « enfin ». Elle s’écarta simplement.
Gérard franchit le seuil. Sans enlever ses chaussures, sans poser la serviette. Sa mère regarda ses chaussures, et une seconde, sur son visage passa cette expression avec laquelle elle disait autrefois : « Les chaussures à la porte, combien de fois faudra-t-il le répéter ? » Mais elle ne dit rien. Elle secoua seulement la tête, comme on secoue la tête quand on renonce aux règles, parce qu’il y a des choses plus importantes que les règles.
Dans la cuisine, la bouilloire se mettait à siffler. Une bouilloire ordinaire, à sifflet, comme dans son enfance. Et ce sifflement ressemblait à une voix qui l’avait appelé pendant trois ans, et qui enfin s’était fait entendre.







