– Alors, qu’est-ce qui reste après la fête ? Il faut que je nourrisse ma fille ! – La tante, d’un air d’avidité inquiète, inspectait la table.

– Alors, qu’est-ce qui reste après la fête ? Il faut que je nourrisse ma fille ! – La tante scrutait la table avec une avidité inquiète.

Nicolas regarda la sœur de sa mère, Véronique Lefèvre, et retint de justesse une réplique cinglante. Les invités étaient encore attablés quand elle sortit déjà trois boîtes en plastique de son sac.

Sur le grand plat, il restait quelques morceaux de viande rôtie, à côté des salades et une tarte presque entière.

– Tante Nico, on n’a même pas pris le café, rappela Nicolas. Attendez au moins la fin de la soirée.

– Mais je ne vous dérange pas, prenez votre café. Je prends un peu pour que Thérèse mange après son travail. Elle finit à vingt et une heures, la pauvre, elle n’aura même pas le temps de se faire à dîner, ma pauvre chérie.

Thérèse avait vingt-neuf ans. Elle vivait seule et gagnait très bien sa vie.

Véronique tendit la main vers la viande, mais Pierre Martin poussa le plat vers les invités.

– Les gens mangent encore. Quand tout le monde sera parti, on verra ce qu’il reste.

– Pierre, tu chipotes pour un morceau de viande ? s’indigna la tante.

Nicolas remarqua que sa mère détournait le regard. Julie Martin avait toujours évité de voir les habitudes de sa cadette.

Dès que quelqu’un de la famille s’énervait, elle les suppliait de ne pas être mesquins et de ne pas gâcher les relations pour de la nourriture.

Cela se passait presque à chaque fête. Véronique arrivait avec une mauvaise boîte de chocolats ou les mains vides, et s’asseyait la première à table. Elle choisissait les meilleurs morceaux, demandait qu’on lui passe les salades, puis après le dîner, sortait ses boîtes.

Une fois, elle avait emporté la moitié de la tarte avant même que les hôtes aient eu le temps de la couper. Une autre fois, elle avait exigé qu’on lui emballe quatre parts de plat chaud – soi-disant pour que sa fille Thérèse en offre à ses amies.

Pierre s’était alors mis en colère, mais sa femme l’avait vite entraîné dans la cuisine.

– Pierre, ne commence pas devant les invités, pour l’amour du ciel ! Véronique va se fâcher, elle ne nous appellera plus pendant un mois.

– Et alors, qu’elle se taise un an ! Pourquoi on devrait nourrir en plus sa grande fille ?

– Oh, ça va, de toute façon la nourriture resterait ! C’est pas la peine ! Qu’elle prenne.

Nicolas se taisait seulement pour sa mère. Son frère cadet, Arthur, essayait aussi de ne pas s’en mêler, même si après chaque repas de famille il râlait que la tante emportait plus dans son sac que trois invités réunis.

Le soixantième anniversaire de maman approchait. Nicolas décida de lui offrir quelque chose de vraiment précieux – il avait économisé plusieurs mois.

Chez le bijoutier, il choisit des boucles d’oreilles en or avec de petites pierres claires. Arthur vit la photo sur le téléphone et s’enflamma : il trouva dans le catalogue un pendentif de la même collection.

Pendant qu’elle enfilait les boucles d’oreilles d’une main tremblante, Arthur lui présenta le pendentif. En voyant que c’était un ensemble, maman fut très émue, les prit dans ses bras et se mit à pleurnicher comme d’habitude qu’ils avaient trop dépensé.

– Laisse voir, – Véronique s’empara sans gêne des écrins. Elle examina longuement le poinçon, gratta le fermoir avec son ongle. – Vous avez dépensé une fortune, non ? Les pierres, c’est pas du verre ?

– C’est de l’or, tout est marqué, coupa Nicolas. L’essentiel, c’est que maman aime.

La tante dévisagea sa sœur, puis se tourna vers son neveu avec un petit sourire :

– Alors, Nicolas. Dans trois mois, c’est mon anniversaire. J’attends le même ensemble. Mais avec des pierres vertes, des émeraudes ou quelque chose ! Ça ira avec mes yeux.

Un silence tomba sur la table. Nicolas crut d’abord à une mauvaise plaisanterie, mais la tante tournait sérieusement la boîte dans ses mains.

– Pourquoi diable devrais-je vous acheter de l’or ? demanda-t-il directement.

– Comment ça, « pourquoi » ? Véronique haussa les sourcils, surprise. Je suis la sœur de ta mère ! Moi aussi j’ai droit à des cadeaux coûteux.

Nicolas repensa en un éclair à ses anniversaires d’enfant. De sa tante, il recevait généralement des chaussettes, une tasse, ou un paquet de madeleines « Lait caillé ».

Pour ses dix-huit ans, elle était venue avec une carte vide, puis lui avait demandé de la traverser Paris en voiture – l’essence lui avait coûté plus cher que son « cadeau ». Mais maintenant, elle parlait avec autant d’assurance que si elle avait financé ses études.

– Vous n’êtes pas ma mère, dit Nicolas d’une voix posée. Que vos proches vous choisissent des cadeaux.

– Thérèse traverse une période difficile, répliqua instantanément la tante. Je ne vais pas exiger de l’or de ma fille. Mais toi, tu as de l’argent, tu pourrais montrer du respect pour tes aînés.

Maman essaya d’apaiser les choses, même si son visage trahissait sa gêne :

– Véronique, arrête de plaisanter. On va commander le café, on apporte le gâteau.

– Des plaisanteries ? Julie ? Alors la mère a droit à de l’or, et la tante se fait mettre de côté ? J’attends l’ensemble pour mon anniversaire ! Arthur aussi, qu’il mette la main au portefeuille, puisque vous êtes tous si riches.

Arthur posa sa fourchette et ricana :

– Et pourquoi on devrait financer vos caprices ?

– Parce que la famille doit traiter tout le monde pareil ! Julie a des boucles ET un pendentif ! Bon, si vous ne voulez pas me les offrir, je prends le pendentif ! Julie, les boucles te suffisent !

Véronique tendit la main directement vers le cou de sa sœur. Maman se recula. Nicolas eut un déclic – toute la frustration accumulée pendant des années jaillit d’un coup.

– Vous essayez sérieusement de lui arracher son cadeau ? Nicolas saisit la main de sa tante. Vous lui avez déjà offert quelque chose qui coûte plus cher qu’un torchon de cuisine ?

– Ne me manque pas de respect ! grinça Véronique. Mes revenus ne sont pas les mêmes. Et puis, l’important, c’est l’attention !

– Mais vous êtes un expert pour compter l’argent des autres. Vous venez à chaque fête les mains vides, vous vous goinfrez la première, et ensuite vous emportez la bouffe dans des boîtes !

– Et vous vous cachez toujours derrière Thérèse, une grande gamine de vingt-neuf ans capable de s’acheter son dîner toute seule !

Le visage de la tante se marbra de taches rouges. Elle repoussa sa chaise bruyamment et se tourna vers sa sœur :

– Julie ! Tu entends comment ton morveux me parle ? Fais-le taire ! Il te déshonore devant tout le monde !

Maman regarda son fils, puis sa sœur, perdue. Nicolas attendit la phrase habituelle :

– Nicolas, arrête, ne t’embête pas…

Mais cette fois, ce fut le père qui parla.

– Nicolas a raison, dit-il d’une voix ferme. Je me suis tu seulement pour Julie. Tu viens chez nous non pas comme chez ta famille, mais comme dans une cantine gratuite avec service à emporter.

– Ah, c’est comme ça ? Vous vous êtes ligués ? Véronique se tourna vers son neveu cadet. Toi aussi, tu vas compter combien de parts j’ai mangées ?

– Je peux vous rappeler comment vous avez pris de la nourriture à mon anniversaire avant même que les invités s’assoient à table, grommela Arthur. Et ensuite vous avez fait la tête parce qu’on ne vous avait pas donné le gâteau entier à emporter.

– Des ingrats ! hurla la tante. Julie, qu’as-tu élevé ? Aucun respect pour les aînés !

Elle attrapa son sac, en sortit les boîtes en plastique et commença à y fourrer rageusement les tranches de charcuterie.

– Si je vous dérange, au moins je prendrai de quoi nourrir Thérèse ! Elle n’y est pour rien !

Nicolas s’approcha calmement, intercepta le récipient et reversa la charcuterie sur le plat.

– Aujourd’hui, c’est l’anniversaire de maman, pas un centre de distribution humanitaire ! Vous n’emporterez rien d’ici.

– Rends-moi ça, imbécile ! cria Véronique. Vous m’avez humiliée, privée de cadeau, et maintenant vous voulez m’affamer ? Rends la viande, c’était pour Thérèse !

Les invités restaient figés, certains réprimant un rire. Nicolas regarda sa mère – il craignait qu’elle ne se mette à pleurer.

Mais maman dégrafa lentement le fermoir de son cou, rangea soigneusement le pendentif dans son écrin de velours, et leva les yeux vers sa sœur.

– Tu sais, Véronique… Je suis fatiguée. Fatiguée de calculer à chaque fête combien de nourriture tu as fourrée dans tes poches.

– Fatiguée de faire taire mon mari et mes fils pour qu’ils supportent tes caprices, juste pour ne pas se brouiller. Nicolas a raison ! Tu as pris notre gentillesse pour de la faiblesse.

La tante resta bouche bée. Une telle riposte de la part de sa sœur si conciliante, elle ne l’avait pas prévue.

– Tu… tu prends leur parti ? Je suis ta propre sœur !

– Ce ne sont pas des étrangers, Véronique. Ce sont mon mari et mes enfants ! Prends tes affaires et va-t’en.

– Alors donnez au moins le chaud pour ma fille ! réclama la tante, moins fort mais toujours hargneuse.

Le père sortit son téléphone en silence, commanda un taxi, puis poussa vers elle le sac en tissu.

– Reprends ton sac et ce bazar. Le reste reste sur la table.

– Je ne remettrai plus les pieds chez vous ! Radins ! cracha la tante en ramassant ses affaires.

La porte du restaurant claqua. Maman resta quelques secondes à regarder la sortie, puis soupira lourdement.

– Maman, pardon, murmura Nicolas en s’asseyant près d’elle. Je ne voulais pas gâcher ta fête. Mais ça a débordé.

– Tu n’as rien gâché, mon fils, dit-elle avec un faible sourire en lui caressant la main. J’étais naïve, il fallait la remettre à sa place depuis longtemps.

…Quelques jours plus tard, la tante débarqua comme si de rien n’était. Nicolas était dans la cuisine quand le téléphone de sa mère sonna. La voix forte de Véronique résonna dans le haut-parleur :

– Julie, salut. Il reste de la bouffe après l’anniversaire ?

Maman ferma les yeux, expira, mais cette fois sa voix ne trembla pas.

– Véronique, même s’il en reste, je ne te le donnerai pas. Tu ne viendras chez nous que quand tu apprendras à respecter les hôtes, au lieu de considérer notre maison comme un restaurant gratuit.

Pour l’anniversaire de sa tante, Nicolas se contenta d’envoyer un SMS le matin. Pas d’or, bien sûr, personne n’en envoya.

Véronique attendit longtemps qu’on l’invite à la prochaine fête de famille, mais maman la raya simplement de la liste des invités. Et pour longtemps, sans doute…

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News 24 Justall
– Alors, qu’est-ce qui reste après la fête ? Il faut que je nourrisse ma fille ! – La tante, d’un air d’avidité inquiète, inspectait la table.