Le froussard et le super teckelEnsemble, ils surmontèrent leur peur et sauvèrent le quartier d’une étrange menace venue du ciel.

Cher journal,

Je repense à tout ce chemin parcouru. Cléopâtre, elle, n’y voyait pas vraiment sa faute. Un jour, elle a filé après un chat, tiré sur la laisse un peu fort, et voilà que sa maîtresse est tombée. Mais non, Cléo ne l’avait pas fait exprès – les instincts, tu comprends. Pourtant, les humains sont étranges.

Moi-même, la vie m’a toujours donné des claques sur le nez : « Ne t’approche pas, tu n’as rien à faire ici, va te mettre dans un coin. » Et j’obéissais. La nature ne m’avait pas gâté : petit, maigrichon, faible. À l’école, on m’appelait « faiblard », et on me donnait des coups pour faire bonne mesure. Je n’avais guère d’amis, sauf un – Paul.

« Je grandirai, me disais-je, et tout ça s’arrêtera. Les adultes sont raisonnables. Pas de surnoms stupides, pas de tapes sans raison. »

Oh, comme je me trompais…

*****

Dans la vie adulte, les tapes étaient moins fréquentes. Les adultes ne se les distribuent pas à tout-va. Mais les surnoms… On m’a traité de « maigrichon », de « punaise », de « fretin », de « souriceau ». Je prenais mal, mais je n’osais pas répondre. À ma petite taille s’ajoutait une timidité immense. Pire que mon physique, elle m’a toujours gêné. Pas de nouvelles relations. Je ne voyais que mon vieux copain Paul, et ma mère, tant qu’elle vivait.

Les années ont passé. Je travaillais comme magasinier dans une supérette, et je n’envisageais même pas de vie privée, même si l’équipe était à quatre-vingt-dix pour cent féminine. Les dames me regardaient comme un « enfant du régiment ». Elles me protégeaient, me nourrissaient de plats maison. « Pauvre petit, si chétif », disaient-elles. Et à quarante ans, je me suis retrouvé orphelin. Elles me plaignaient.

Jusqu’au jour où j’ai rencontré Marianne. Une femme avec un grand F. Impossible de ne pas la remarquer ! Grande, des formes généreuses, une voix puissante. Magnifique ! Je suis tombé amoureux en secret. Je n’osais même pas l’approcher. Que représentais-je pour elle ? Une puce, un papillon de nuit, une molécule. Mais la vie a un drôle d’humour. Elle a décidé de réunir le petit timide et la grande Marianne. Le moyen était classique : combien de sauveteurs tombent amoureux de sauvés ? Beaucoup. Et Marianne m’a sauvé un jour.

Voilà : j’étais à la caisse, derrière laquelle trônait la magnifique Marianne. Je blêmissais, rougissais, nerveux, je passais mon paquet de lait d’une main à l’autre. Deux jeunes voyous arrivent avec des bouteilles d’alcool, me poussent de l’épaule : « Tu passes derrière nous, pépé. On est pressés. » D’habitude, je les aurais laissés faire, mais pas ce jour-là – Marianne me regardait ! J’ai couiné : « Les gars, faites la queue. Moi aussi j’ai une pause limitée. » L’un d’eux a posé sa bouteille sur le tapis. L’autre m’a poussé doucement : « Reste à distance, pépé. » J’ai rougi, ouvert la bouche, mais Marianne a tonné : « À votre tour ! Et vos papiers, jeunes gens. Peut-être que je n’ai pas le droit de vous vendre de l’alcool ! » Ils ont paniqué : « Allez, on a sept enfants à nourrir chez nous… » « Ne me racontez pas d’histoires. Soit vous prouvez votre majorité, soit vous rentrez chez maman et papa. » Le vigile, M. Pierre, s’est approché. Les gars sont partis en maugréant. Marianne a dit : « Quels morveux ! » Puis, plus doucement : « Viens, Sacha, je te passe. Tu dois manger, t’es bien trop maigre. Même les petits voyous t’embêtent. » J’ai balbutié merci. J’aurais voulu disparaître sous le sol. « Plus aucun espoir qu’elle me regarde maintenant », pensais-je.

Mais tout s’est renversé. Dès ce jour, Marianne a changé d’attitude. Sourires, œillades, elle m’apportait des repas maison. Les autres femmes se sont effacées. J’ai entendu un jour des chuchotements : « Notre souriceau est devenu le trophée de Marianne. » « Tant mieux, qu’elle le garde, il se remplira peut-être. » Le titre de trophée ne m’a pas trop dérangé : « Alors je lui suis cher, elle tient à moi. De là à l’amour, il n’y a qu’un pas. Pour l’instant, mon amour suffira. » Encouragé, j’ai invité Marianne à sortir. Elle a accepté. Mot après mot, rendez-vous après rendez-vous, ce fut une romance, puis le mariage.

Mais la vie conjugale m’a déçu. Marianne s’est imposée comme chef de famille. Et pour elle, un chef devait tout décider, tout contrôler, et avait le droit de punir. Combien de fois m’a-t-elle réprimandé pour une lampe mal accrochée, un sol mal essuyé, une assiette oubliée ? Je supportais. Je l’aimais, ma sauveuse. J’espérais qu’on s’adapterait. Les illusions se sont brisées sur une seule gifle. « Bon à rien, faiblard ! » criait-elle ce soir-là. « Tu es incapable de faire quoi que ce soit de bien ? Tu te tais ? Dis-moi où je peux trouver une autre tasse pareille ! C’était celle de ma grand-mère, ma préférée ! Tes mains sont tordues ! » Et elle m’a frappé. J’ai vu clair : « Assez de coups, j’en ai eu assez dans mon enfance. » Nous avons divorcé dans les cris. J’ai juré de ne plus jamais tomber amoureux.

*****

Cléopâtre, elle aussi, avait souffert. Pourtant, elle était magnifique : noire, longue, douze kilos de bonheur. Mais personne n’en voulait. Le premier propriétaire n’aimait pas son allure : « C’est un teckel hors norme, un bâtard. » Il l’a refilée à un copain. Celui-ci plaisanta : « Un teckel géant ? Ta mère a fauté avec un basset. Et quel aboiement ! Elle gardera la maison. » Mais Cléo aboyait n’importe quand. « Tu es stupide, tu manges trop, tu piétines les fleurs. Il te faut un autre maître. » Une vieille dame l’a prise, gentille mais lente. Cléo jura d’être bonne, mais… un jour, elle a tiré sur la laisse après un chat, la dame est tombée. « Je ne peux plus, ma vie est en danger ! » a-t-elle crié au téléphone. Elle a cherché un autre foyer.

Une famille est arrivée : un homme, une femme, un enfant. « Cléo, ne fais pas de mal à André ! Sinon gare à toi ! » André, quatre ans, voulait la chevaucher. Cléo se débattait, grognait. La mère criait, le père menaçait de la donner. Un jour, un ami est venu voir le père. C’était un petit homme maigre, prénommé Sacha. « Tiens, Paul, tu as un chien ? Moi, j’ai enfin divorcé. » « Félicitations. Moi, je voudrais divorcer de cette chienne. Mal élevée, méchante, elle grogne sur André. Je vais la donner. » Sacha a regardé Cléo avec compassion : « Pourquoi tout de suite ? Tu l’as éduquée ? Punir ce n’est pas éduquer. Il faudrait un éducateur canin. Moi, les coups ne m’ont jamais corrigé. » Paul a eu une idée : « Prends-la, Sacha. Tu es seul, libre. Tu pourras l’éduquer à ta guise. » Sacha hésita. Cléo remua la queue : « Il me plaît, cet homme. Pas d’enfants, et lui-même est atypique. Je veux y aller. » Ils sont partis ensemble.

Avec Cléo, tout fut plus simple qu’avec mon ex-femme. Elle n’était pas méchante, ne criait pas pour rien, ne donnait pas de coups. Si elle ne comprenait pas du premier coup, elle comprenait au second. Et elle m’aimait ! J’étais tout pour elle. Nous sommes allés à l’école canine, nous avons promené, appris, joué. J’étais heureux que le destin m’ait poussé à revoir Paul ce jour-là.

« Les chiens valent mieux que les humains, pensais-je. Cléo le prouve. Intelligente, belle, obéissante – enfin, presque, mais ça s’arrange. » Mais j’ai vite découvert qu’il existe aussi des humains formidables : gentils, attentifs. Avant, je ne savais pas où ils se cachaient. Maintenant, je le sais : les parcs à chiens en sont pleins. Grâce à Cléo, j’ai rencontré beaucoup de monde, je me suis lié d’amitié avec certains. Et qui sait ? Un jour, peut-être, je retomberai amoureux d’une maîtresse de spitz ou de dogue. Pas tout de suite, mais je n’exclus rien.

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Le froussard et le super teckelEnsemble, ils surmontèrent leur peur et sauvèrent le quartier d’une étrange menace venue du ciel.