— Tu vis trop bien après ton divorce, a lancé mon ex-belle-mère, et elle a décidé de « rétablir la justice »

J’ai posé les clés sur la table. Vite. » Véronique se tenait dans l’encadrement de la porte de son appartement, les bras croisés. La colère la faisait trembler.

Dans l’entrée, entourée de trois immenses sacs à carreaux, se tenait Antoinette Lefèvre. L’ex-belle-mère. Elle serrait dans sa main le double des clés que Véronique, trois ans plus tôt, alors qu’elle était encore mariée à son fils Yves, avait imprudemment confié « au cas où ».

« Je n’en ferai rien, ma petite Véronique », répondit Antoinette d’un ton calme, en retirant ses chaussures et en les rangeant soigneusement sur l’étagère. « J’ai tout à fait le droit d’être ici. Mon fils a investi les plus belles années de sa vie dans cet appartement. Et franchement, tu vis beaucoup trop bien depuis le divorce. Il faut rétablir la justice. »

— Quelle justice ? fit Véronique en s’avançant, sentant la rage monter en elle. Yves n’a pas versé un centime de ce crédit immobilier ! Nous avons divorcé il y a deux ans. Cet appartement a été acheté avec l’argent de mes parents avant notre mariage, il n’avait qu’une part symbolique, qu’il a lui-même abandonnée contre la pension alimentaire. Vous n’avez rien à faire ici.

— Juridiquement, peut-être, répondit la belle-mère en rajustant sa coiffure devant le miroir de l’entrée et en examinant le visage de Véronique d’un œil critique. Mais moralement, Yves se retrouve sur la paille. Il loue une chambre de bonne, vit de petits boulots. Et toi ? Regarde-toi. Tu as refait la décoration, changé de voiture, mis ta fille en crèche privée. D’où vient cet argent, Véronique ? Sans doute n’as-tu pas tout rendu à ton ex-mari. Alors je suis venue m’installer. Je vais t’aider avec la petite, et en même temps surveiller les dépenses.

— La petite a six ans, vous ne l’avez pas vue depuis son troisième anniversaire ! s’écria Véronique en sortant son téléphone. J’appelle la police tout de suite. Vous êtes chez moi sans autorisation.

— Appelle, appelle, ricana Antoinette en s’avançant d’un pas sûr vers le salon et en s’asseyant sur le canapé. Je dirai aux agents que je suis venue voir ma petite-fille à l’invitation de son père. Yves confirmera. On fera un scandale dans tout l’immeuble, d’accord ? Tu n’auras pas honte devant les voisins ? Toi qui es si respectable, chef de service dans ton entreprise.

Véronique baissa son téléphone. La vieille dame avait touché juste : elle ne voulait pas d’une scène avec une femme aussi hargneuse sous les yeux des voisins, et surtout devant Lise, six ans, qui était justement chez une amie. Il fallait agir avec plus de finesse, mais ses nerfs lâchaient.

— Vous avez exactement trente minutes pour rassembler vos bagages et partir, articula Véronique lentement. Sinon, je fais changer les serrures sur-le-champ. Le serrurier arrive dans une demi-heure.

— Il n’arrivera pas, rétorqua Antoinette en sortant de sa poche un napperon tricoté qu’elle étala sur la table basse. J’ai déjà parlé au gardien de l’immeuble. Je lui ai dit que j’étais ta mère, venue en visite, et que tu voulais changer les serrures à cause d’un coup de folie passager. Il m’a soutenue. Alors assieds-toi tranquillement, ma petite Véronique. Nous avons une longue conversation devant nous.

Véronique entra dans le salon et s’installa dans un fauteuil face à sa belle-mère. Ses mains tremblaient encore, mais dans sa tête un plan commençait à se dessiner. Avec cette femme, impossible de négocier en douceur : elle ne comprenait que le langage de la force et de l’intérêt.

— Qu’est-ce que vous voulez vraiment, Antoinette ? demanda Véronique d’une voix directe. Je ne crois pas que vous ayez traversé la banlieue avec trois sacs juste pour rétablir je ne sais quelle justice.

— Je veux que mon fils vive décemment, coupa la belle-mère. Tu lui as tout pris.

— Il a tout perdu aux paris sportifs ! s’écria Véronique, perdant patience. Vous savez très bien pourquoi nous avons divorcé. Il a vidé mes bijoux en or, mis l’ordinateur au clou, et siphonné le livret d’épargne de notre fille !

— Oh, arrête de charger la barque, fit la vieille dame en agitant la main. Il était jeune, il a fait une bêtise. Tu aurais dû soutenir ton mari, pas demander le divorce et la pension. À cause de cette pension, il ne trouve pas de travail stable : on lui prélève la moitié de son salaire.

— Il a trente-deux ans, jeune ? ricana amèrement Véronique. Et il ne paie plus sa pension depuis six mois, sa dette dépasse les deux cent mille euros. De quoi parlez-vous, à la fin ?

— Justement, je suis là pour ça, dit Antoinette en se penchant en avant. Faisons un marché. Tu nous cèdes la moitié de cet appartement. Ou tu le vends, tu t’achètes plus petit, et tu donnes la différence à Yves pour qu’il se loge. Et tu retires ta demande de pension. En échange, je repars et tu ne me revois plus.

Véronique regardait son ex-belle-mère, incrédule. L’audace de cette femme n’avait pas de limites.

— Vous êtes folle ? murmura-t-elle. Je devrais donner une part de mon appartement à un homme qui a volé sa propre fille ?

— Sinon, je te rendrai la vie impossible, menaça Antoinette. Je m’installe dans la petite chambre. Je vivrai ici, j’emmènerai ma petite-fille à l’école, je lui raconterai quelle mère égoïste elle a. J’appellerai les services sociaux, je dirai que tu négliges ton enfant, que tu travailles jour et nuit. On verra bien comment tu chantes.

À cet instant, un bruit de porte se fit entendre dans l’entrée. C’était Catherine, l’amie de Véronique, qui ramenait Lise.

— Maman ! s’écria la petite fille en courant dans le salon, mais elle s’arrêta net en voyant la vieille femme inconnue. Qui c’est ?

— C’est ta grand-mère Antoinette, ma Lise, susurra la belle-mère d’une voix mielleuse en ouvrant les bras. Je suis venue te rendre visite.

Lise se réfugia contre sa mère, effrayée. Catherine, ayant vite compris la situation en apercevant les sacs à carreaux, s’approcha de Véronique.

— Qu’est-ce qui se passe, Véronique ? chuchota-t-elle. C’est qui ?

— Mon ex-belle-mère, répondit Véronique à voix basse. Elle est venue pour me spolier. Elle veut l’appartement.

Catherine fronça les sourcils et se tourna vers Antoinette.

— Madame, vous avez perdu la tête ? Dégagez d’ici, ou j’appelle la police.

— Et toi, tu es qui pour me donner des ordres ? aboya la belle-mère. Une copine ? Alors tais-toi. C’est une affaire de famille.

— Lise, va dans ta chambre jouer un moment, s’il te plaît, demanda Véronique à sa fille. L’enfant obéit.

Véronique se tourna vers Catherine :

— Cat, occupe-toi d’elle, s’il te plaît. Il faut qu’on parle seules.

Catherine acquiesça et se dirigea vers la chambre, fermant la porte derrière elle.

— Donc, du chantage ? dit Véronique en se levant et en s’approchant de la fenêtre. Vous croyez que j’ai peur des services sociaux ou de vos scandales ?

— Tu as peur, répondit Antoinette d’un ton assuré. Tu es une femme respectable, tu tiens à ta réputation. Tu n’as pas besoin d’ennuis au travail. Moi, je suis retraitée, je n’ai rien à perdre. Je te suivrai partout.

— Très bien, dit soudainement Véronique d’une voix calme. Faisons ainsi. Puisque vous êtes venue pour « aider » et « rétablir la justice », commençons tout de suite. Yves me doit six mois de pension alimentaire. Cela fait deux cent quarante mille euros. Plus les charges impayées depuis l’époque où il habitait ici sans payer – soixante mille supplémentaires. Total : trois cent mille euros. Donnez-moi ça.

Antoinette resta un instant décontenancée, mais retrouva vite son aplomb.

— Je n’ai pas cet argent. Je suis retraitée.

— Et moi, je n’ai pas d’appartement à donner, rétorqua Véronique. Vous êtes venue représenter votre fils, alors payez pour lui. Ou vous pensiez vous installer ici, vous mettre à mon cou, manger mes courses et dicter vos conditions ?

— Je vous aiderai au ménage, à la cuisine ! s’écria la belle-mère.

— Je n’ai pas besoin d’une cuisinière, dit Véronique en s’approchant des sacs dans l’entrée et en poussant l’un d’eux du pied. Reprenez vos affaires et partez. De votre plein gré.

— Non ! cria Antoinette en se levant d’un bond et en courant vers Véronique. Je ne pars pas ! Tu dois partager ! Mon fils souffre à cause de toi !

— À cause de moi ? fit Véronique en pivotant brusquement, les yeux rétrécis. Votre fils souffre à cause de sa paresse et de sa bêtise. Et à cause de vous, parce que vous l’avez toujours couvé et justifié dans toutes ses saloperies. C’est un adulte, et vous venez encore lui quêter des appartements. Vous ne trouvez pas ça risible ?

— Ne parle pas de mon fils comme ça ! La vieille femme leva la main pour gifler Véronique.

Véronique lui attrapa le poignet en plein vol. Sa poigne était de fer.

— Si vous levez encore la main sur moi dans ma propre maison, je porte plainte pour agression, dit-elle d’une voix basse et menaçante. Maintenant écoutez-moi bien, Antoinette Lefèvre.

Elle lâcha le poignet de la belle-mère. La vieille dame haletait, une lueur de peur dans le regard pour la première fois.

— Vous prenez vos sacs et vous partez. Dans cinq minutes, si vous êtes encore là, j’appelle mon avocat. Nous avons déjà parlé des dettes d’Yves. Il possède une part sur votre maison de campagne en Seine-et-Marne, que vous avez mise à son nom. Nous saisissons cette part pour les arriérés de pension. On la vend aux enchères. Vous voulez ça ? Que des étrangers viennent s’installer dans votre maison ?

Antoinette blêmit.

— Tu ne feras pas ça. Yves disait que tu ne te lancerais pas dans des procès.

— Yves est un imbécile, coupa Véronique. Il me jugeait d’après celle qui pleurait dans son oreiller pendant qu’il flambait l’argent du ménage. Cette femme-là est morte il y a deux ans. Devant vous, il y a une mère qui élève seule son enfant, qui dirige un service commercial et qui sait compter. Si vous ne partez pas, demain matin mon avocat dépose une demande de saisie sur les biens d’Yves. Et il n’a qu’un bien : sa part dans votre maison et votre terrain.

La belle-mère resta figée. La logique des paroles de Véronique lui parvint instantanément. Le chantage à l’appartement avait échoué, et la perspective de perdre sa maison de campagne à cause des dettes de son fils était bien réelle.

— Tu es une vipère, Véronique, siffla Antoinette, mais sans l’assurance d’avant.

— Je suis ce que je suis, dit Véronique en ouvrant la porte d’entrée. Le temps presse. Cinq minutes.

La belle-mère s’agita dans l’entrée. Tout son feu de paille s’était éteint. Elle enfila ses chaussures en toute hâte, s’emmêlant dans les lacets.

— Yves saura quel monstre tu es, marmonna-t-elle en attrapant le premier sac. Il te prendra la garde de ta fille.

— Qu’il essaie, répondit Véronique, impassible. Avec ses revenus et ses dettes ? On ne lui confierait même pas un chat.

Antoinette traîna deux sacs sur le palier. Véronique poussa le troisième du pied dehors.

— Les clés, ordonna Véronique, la main tendue.

La belle-mère jeta le trousseau par terre avec rage. Les clés tintèrent sur le carrelage. Véronique les ramassa calmement.

— Et ne revenez jamais. Vous ne verrez pas Lise tant qu’Yves n’aura pas remboursé la totalité de sa dette. Si vous rôdez près de l’école, j’engage un garde et je vous attaque pour harcèlement. C’est compris ?

Antoinette ne répondit pas. Elle soufflait lourdement en essayant de saisir ses trois énormes sacs à la fois. La porte de l’ascenseur s’ouvrit, et elle y entra, maugréant entre ses dents.

Véronique claqua la porte, tourna la serrure à double tour. Ses jambes cédèrent, elle s’adossa au battant et glissa lentement jusqu’au sol. Son cœur battait à tout rompre.

Catherine sortit de la chambre, suivie timidement par Lise.

— Partie ? demanda Catherine en s’accroupissant devant Véronique.

— Partie, souffla Véronique en souriant. Elle ne reviendra plus. Elle avait trop peur de perdre sa maison.

— Maman, pourquoi grand-mère criait comme ça ? demanda Lise en s’approchant et en passant ses bras autour du cou de sa mère.

Véronique serra sa fille contre elle, le nez enfoui dans ses cheveux doux. Toute la colère et la tension s’évanouirent, ne laissant qu’un sentiment de soulagement et de victoire absolue.

— Tout va bien, ma chérie, dit-elle doucement en se relevant. Grand-mère s’était juste trompée d’adresse. Elle ne nous embêtera plus. Allons plutôt boire du thé avec le gâteau qu’a apporté Catherine.

Catherine fit un clin d’œil à Véronique et se dirigea vers la cuisine. La vie reprenait son cours normal et paisible, et aucun fantôme du passé ne pourrait plus jamais le briser.

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