Jeanne Martin posa la bouilloire. Simple habitude. Six heures du matin, la bouilloire, la tasse, le perron. Et ainsi chaque jour.
L’eau frémit. Jeanne sortit sur le perron, s’assit sur la marche. Le jardin offrait son tableau familier : les carrés d’oignons, la clôture branlante que Pierre avait toujours promis de réparer, le portail aux gonds rouillés. Et la gamelle.
Une gamelle en plastique bleue, fendue sur le bord. Vide. Propre. Juste au seuil.
Depuis un an déjà.
La voisine Sophie, venant chercher du sel ou simplement pour râler, accrochait toujours son regard à cette gamelle.
– Jeanne, enlève-la, voyons. Pourquoi te faire du mal ? Il n’y a pas de chien. Depuis un an, il n’y en a pas.
Mais Jeanne ne l’enlevait pas. Et elle n’aurait su dire pourquoi.
Douce avait disparu pendant l’orage. Un orage terrible, celui de juillet, quand le ciel se déchirait en deux et que le vent hurlait à faire croire que le toit allait s’envoler. Le matin, Jeanne sortit dans le jardin – le portail grand ouvert. Le loquet avait été arraché. Et Douce n’était plus là.
Jeanne l’avait cherchée. Mon Dieu, comme elle l’avait cherchée. Elle avait collé des avis sur chaque poteau. Elle avait parcouru les rues, appelé. Elle avait regardé dans chaque recoin, chaque chantier. Elle avait demandé aux voisins, téléphoné au vétérinaire, même tenté la gendarmerie une fois – on l’avait regardée comme une folle.
Un mois. Deux mois. Trois.
Puis elle avait cessé de chercher. Mais elle n’avait pas enlevé la gamelle.
Douce lui avait été offerte par Sophie – six mois après l’enterrement de Pierre. Un chiot, roux, avec un plastron blanc, de grandes oreilles. Des yeux comme deux soucoupes. Sophie l’avait posé sur le seuil et dit simplement :
– Prends-le, Jeanne. Toute seule, c’est dur.
Le premier soir, le chiot était resté sur les genoux de Jeanne, et elle lui caressait la tête en parlant tout haut :
– Eh bien… on va disparaître à deux maintenant.
L’habitude de parler à voix haute lui était restée. Même après Douce. Mais il n’y avait plus personne pour écouter.
Jeanne finit son café. Elle se leva, se massa les reins. Près du portail, quelque chose grinça doucement. Elle tendit l’oreille.
Silence.
« Les chats », pensa-t-elle. Et elle rentra.
Le soir, elle était assise devant la télévision. Une série quelconque – de celles où tout le monde crie, claque les portes et découvre qui a trompé qui. La télé remplaçait les voix dans cette maison où personne ne parlait plus depuis longtemps.
Quelque chose fila derrière la fenêtre.
Jeanne écarta le rideau.
Près de la clôture, dans le crépuscule, se tenait un chien. Immobile. Il regardait la maison. Et contre sa patte, blotti, un petit ballot.
Jeanne enfila un gilet et sortit sur le perron.
Le chien ne s’enfuit pas.
Les chiens errants tressaillent, reculent, rentrent la queue. Mais celui-là restait. Seulement, il inclina un peu la tête – sur le côté, comme font les chiens quand ils écoutent.
Jeanne fit un pas. Un autre.
Un chien roux. Avec une tache blanche sur le poitrail.
Jeanne agrippa la rampe du perron.
– Douce ?
Sa voix se cassa. Cela sortit bas, rauque – presque un murmure. Mais le chien entendit. Il battit de la queue.
Et de derrière lui, en trébuchant sur ses pattes, sortit un chiot. Petit. Roux. Avec un plastron blanc.
Son portrait craché.
Douce s’approcha, enfouit son museau humide dans les genoux de Jeanne. Comme si c’était hier. Le chiot resta en arrière, se cachant derrière sa mère, jetant un œil.
Jeanne caressa la tête de Douce et pleura. En silence, sans un son. Les larmes coulaient seules – elle ne les essuyait même pas. Sous ses doigts, le pelage chaud, emmêlé. Et les côtes. On pouvait les compter. Et sur le flanc, une cicatrice. Longue, rose, guérie.
– Douce… D’où viens-tu ? Où étais-tu ?
Douce ne répondit pas. Elle se serra plus fort et ferma les yeux.
Cette nuit-là, Douce resta à sa vieille place – contre la porte, sur le paillasson. Comme si elle n’était jamais partie. Comme si ces trois années n’avaient été qu’un rêve. Le chiot se blotit près d’elle, le nez enfoui dans son flanc.
Jeanne était assise à la table de la cuisine, la joue dans la main.
Elle regardait les chiens et ne pouvait s’en détacher.
Elle prit son téléphone. Deux heures du matin. Thomas allait râler. Mais elle ne pouvait pas attendre le matin. Ni une minute de plus.
– Maman ? – une voix ensommeillée, inquiète. – Qu’est-ce qui se passe ?
– Douce est revenue.
Silence au bout du fil.
– Maman… Quelle Douce ? Elle a disparu.
– Elle est revenue, Thomas. Et avec un chiot. Son portrait craché.
– Tu es sûre ? Ce n’est pas juste un chien qui lui ressemble ?
– Thomas. Je reconnais mon chien.
Il se tut. Puis dit prudemment :
– Bon, maman. On en parle demain, d’accord ?
Jeanne raccrocha. Elle regarda Douce. Celle-ci ne dormait pas – elle la regardait. De ses yeux sombres, fatigués, qui comprenaient tout.
Le lendemain matin, Jeanne emmena Douce et le petit chez le vétérinaire. Le jeune assistant l’examina longuement, en silence. Il palpa les pattes, regarda la gueule, toucha la cicatrice.
– La cicatrice est ancienne. Guérie, mais sérieuse – une déchirure. Les dents sont usées, il manque une canine. Les coussinets sont râpés, calleux.
Il retira ses gants et regarda Jeanne.
– Où elle était, je ne peux pas le dire. Mais elle a beaucoup marché, Jeanne. Ces pattes-là ne viennent pas d’une vie de salon. Et le chiot a environ trois mois. En bonne santé, costaud.
Jeanne hochait la tête et pensait à autre chose. Une année entière. Quelque part, elle avait vécu, eu peur, fui. Peut-être que quelqu’un l’avait recueillie – et abandonnée à nouveau. Peut-être qu’elle avait rejoint des meutes. Et puis elle était revenue.
Dans l’après-midi, Camille appela. Pour la première fois en deux mois. La voix retenue, prudente. Comme toujours ces deux dernières années.
– Maman, c’est vrai ? Thomas m’a raconté.
– C’est vrai.
– Et le chiot, il lui ressemble vraiment ?
– Comme une goutte d’eau.
Un silence. Jeanne entendait sa fille respirer. Puis Camille dit doucement, presque timidement :
– Je viendrai ce week-end. Pour les voir.
Jeanne raccrocha et resta longtemps avec le téléphone à la main. Juste debout. Au milieu de la cuisine. Et Douce, allongée près de la porte, la regardait – paisible, patiente. Comme si elle savait que cela arriverait.
Camille arriva le samedi, vers midi. Elle sortit de la voiture, s’arrêta devant le portail – comme pour rassembler son courage. Ou se rappeler sa dernière visite. Elle poussa le portail, entra dans le jardin et vit Douce.
Celle-ci était couchée sur le perron, les pattes avant tendues. Le chiot jouait à côté, mordillant un bout de bois, grognant comiquement, secouant la tête. En entendant les pas, Douce leva la tête. Elle n’aboya pas. Elle regarda simplement.
Camille s’accroupit lentement, tendit la main. Douce renifla ses doigts – longuement, attentivement. Et appuya sa tête contre la main, comme avant. Elle la reconnaissait.
Le chiot bondit aussitôt, enfouit son museau humide dans la paume de Camille, la lécha. Camille rit – un rire court, surpris. Puis se tut.
– Maman…
Jeanne se tenait dans l’embrasure de la porte. Elle hocha la tête.
Camille releva les yeux. Ils brillaient.
– Elle t’a retrouvée. Après un an.
Jeanne ne répondit pas.
Le soir, elles étaient à la cuisine. Elles parlaient de Douce. Pas des rancunes, pas de Thomas, pas des mots dits deux ans plus tôt et qui, depuis, les séparaient comme un mur. Du chien. Comment il avait disparu, comment Jeanne l’avait cherché, comment elle avait cessé. Comment la gamelle était restée sur le seuil toute l’année.
– Tu ne l’as vraiment pas enlevée ? demanda Camille.
– Pourquoi ?
Jeanne haussa les épaules.
– Je ne sais pas. Je n’ai pas pu.
Camille se tut. Elle reposa sa cuillère.
– Elle aurait pu rester n’importe où, maman. Un an, ce n’est pas une semaine. Elle a vécu quelque part, elle a eu un chiot. Et pourtant elle est revenue ici.
– Revenue, confirma Jeanne.
Camille dit doucement, sans la regarder :
– Maman, je pensais que tu dépérissais toute seule. Thomas est loin, moi… – elle hésita. – C’est idiot. Deux ans à bouder. Idiot et…
Elle n’acheva pas. Jeanne ne demanda rien. Elle se leva, versa deux tasses de tisane.
Cette nuit-là, tout le monde dormait. Sauf Jeanne.
Elle sortit sur le perron. Mai, tiède, humide. Cela sentait le cerisier et la terre mouillée. Douce leva la tête – la regarda, remua la queue, et reposa son museau sur ses pattes. Le chiot dormait à côté, roulé en boule. Une petite boule chaude et rousse.
Jeanne s’assit sur la marche. Elle posa la main sur la tête de Douce. Celle-ci colla son oreille contre la paume.
Une année entière, Douce. Une année sans toi. Où es-tu allée ? Qui t’a blessée – cette cicatrice… Peut-être que quelqu’un t’a recueillie. Peut-être qu’on t’a chassée. Et tu as marché quand même, jusqu’à la maison. Avec tes pattes usées, ton flanc douloureux.
Douce soupira – profondément, de tout son corps de chien. Et posa sa tête sur les genoux de Jeanne.
Le lendemain, Camille aidait au potager. Jeanne montrait où était planté quoi, et Camille écoutait distraitement, hochant la tête. Le chiot s’emmêlait dans ses pattes – tantôt dans un carré d’oignons, tantôt avec la bêche, tantôt attrapant le tuyau d’arrosage entre ses dents et tirant, s’arc-boutant sur ses quatre pattes. Petit, mais têtu. Tout sa mère.
Camille rit. Jeanne resta figée, la binette à la main. Dans ce jardin, on n’avait pas ri ainsi depuis longtemps. Depuis la mort de Pierre, peut-être.
– Maman, dit Camille en s’essuyant les yeux. – Comment on l’appelle ?
– Qui ?
– Eh bien, le chiot. Il ne va pas rester sans nom.
Jeanne regarda la boule rousse qui mâchonnait le tuyau en grognant – sérieusement, férocement, comme un vrai fauve.
– Lucien, peut-être ? Il est tout doré.
Camille acquiesça.
– Lucien. C’est bien.
Le soir, Camille se préparait à partir. Elle boucla son sac, sortit vers la voiture. Douce était assise près de Jeanne sur le perron. Lucien, à côté d’elle, comme d’habitude.
Camille serra sa mère longtemps, fort. Si fort que Jeanne sentit sa fille frémir légèrement.
– Je viendrai, maman.
Jeanne hocha la tête. Elle ne dit pas « on verra » ni « bien sûr, ma chérie ». Elle hocha la tête. Parce qu’elle y croyait.
Un mois passa.
Lucien avait grandi, s’était étoffé, élargi des pattes – et il courait dans le jardin à faire trembler les carrés d’oignons. Jeanne avait déjà replanté deux fois ses oignons, parce que cette tornade rousse les considérait comme l’endroit idéal pour creuser. Elle le grondait mollement, pour la forme. Lui s’asseyait, la tête penchée, avec un air innocent si parfait que Jeanne levait la main :
– Bon, creuse. De toute façon, je n’arrive pas à te suivre.
Douce suivait le chiot d’un pas calme, tranquille.
Un matin, Jeanne sortit sur le perron avec sa tasse de café. Son regard habituel – les carrés, la clôture, le portail. Sur le seuil, deux gamelles : l’une bleue, fendue sur le bord, et l’autre neuve, verte.
Son téléphone sonna. Camille.
– Maman, je viens samedi. J’apporte un os à Lucien, un gros, un os à moelle. Un boucher du marché me le tient, c’est arrangé.
– Viens, dit Jeanne. – Je ferai une tarte aux pommes, comme tu aimes.
– Aux pommes, c’est parfait, – la voix de Camille était chaude, familiale. Comme autrefois. Il y a très longtemps.
Jeanne raccrocha. Douce était couchée à ses pieds – chaude, paisible. Lucien guerroyait au milieu du jardin avec un bâton. Elle comprit soudain que, pour la première fois depuis un an, elle ne comptait plus les jours, plus les mois, plus le temps écoulé depuis que tout était devenu silencieux. Parce que le silence avait pris fin.
Deux gamelles sur le seuil. Et une fille qui viendrait samedi.







