Il tendit la main, souhaitant caresser l’animal menaçant, mais la chatte sursauta sur le côté et rampa bizarrement loin de lui, loin de la main tendue…
— Regardez-le ! – cria presque la directrice de l’école. – Les parents ont été convoqués, et lui n’a même pas honte !
Antoine regarda droit dans les yeux de la directrice enragée. Sur le visage du garçon de dix ans, pas l’ombre d’un remords pour son méfait. D’un air las, il écouta en silence les questions de Mme Faure.
— Brûler le registre de classe ! – la voix de la directrice monta dans les aigus.
— Attends-moi derrière la porte ! – ordonna son père d’une voix sévère.
Le garçon sortit du bureau du directeur en claquant bruyamment la porte. Il s’en fichait si on le punissait encore. Il ne pouvait pas agir autrement, il avait donné sa parole…
Quant aux parents, ils l’oublieraient bientôt, repartis pour une nouvelle expédition.
Le soir même, au conseil de famille, il fut décidé d’envoyer Antoine chez son grand-père à la campagne pour tout l’été. Peut-être lui trouverait-il un moyen de maîtriser le jeune rebelle…
***
— Voici ton emploi du temps, – Marcel Legrand, ancien militaire, montra à son petit-fils une feuille couverte d’une écriture régulière. – À la campagne, on ne perd pas son temps à faire l’imbécile ; tout le monde veut manger et boire.
— Je suis un esclave ? – laissa échapper Antoine en lisant la longue liste de tâches.
Marcel Legrand sourit, appréciant le regard guerrier que son petit-fils lui lança. Hier, son fils lui avait amené Antoine, ne cessant de se plaindre de son comportement. Bagarres constantes à l’école, mécontentement des professeurs et de la directrice – tout cela lui prenait du temps pour ses recherches scientifiques. Les parents d’Antoine étaient partis en expédition, soulagés de laisser leur fils rebelle à son grand-père.
Les jours s’écoulèrent lentement, remplis de tâches inhabituelles…
Antoine se levait avec les coqs, aidait son grand-père à nourrir Blanchette la vache tachetée, les quatre cochons et Archibald le cheval bai. Aller chercher de l’eau, ranger le bois fendu, sarcler les planches de légumes…
Les corvées ne s’arrêtaient jamais, mais Antoine avait promis de ne pas se plaindre.
— Il me surveille ? – demanda-t-il un jour, jetant un regard méfiant sur le chien favori de son grand-père, Médor, un gros chien qui le suivait comme une ombre lorsqu’il quittait la ferme.
— Il sent que tu n’es pas d’ici, il a peur que tu te perdes, – répondit son grand-père avec une pointe d’ironie.
Antoine adorait aller à la pêche. Le garçon apprit vite à manier la canne, et au bout de deux semaines, Marcel Legrand le laissa partir seul à la rivière.
La meilleure prise était tôt le matin, quand il faisait encore frais. Antoine aimait s’asseoir au bord avec sa canne et regarder le soleil se lever, illuminant tout autour. Il ne verrait jamais ça en ville !
Un matin, alors qu’il était installé au bord d’une petite rivière pittoresque, Antoine remarqua un mouvement dans les hautes herbes.
Quelque part, une grenouille coassait fort, un chien aboya aussitôt. Des bruits familiers, mais…
L’herbe bougea de nouveau, et le garçon décida d’aller voir.
Marchant prudemment parmi les hautes herbes, Antoine scruta la pénombre matinale, mais ne vit rien. Pensant avoir rêvé, il voulut retourner à ses cannes, mais il entendit alors un gémissement à peine audible.
Se penchant, il écarta les hautes herbes de ses mains, et une chatte lui siffla sur un ton menaçant, les oreilles plaquées. Ses yeux avertissaient de garder ses distances, et son sifflement exprimait une menace évidente.
— Oh ! – laissa échapper Antoine, surpris. – Pourquoi tu siffles ?
Il tendit la main, voulant caresser l’animal agressif, mais la chatte bondit de côté et rampa étrangement loin de la main tendue.
À ce moment, le jour se leva, et Antoine vit des taches de sang sur le pelage clair de l’animal. Une image de son passé récent lui revint – quatre adolescents maltraitaient un chat rayé à l’oreille droite gelée…
Antoine frissonna, chassant ce souvenir douloureux. La chatte était blessée, elle avait besoin d’aide !
Il ne pouvait pas l’attraper à mains nues, elle était furieuse et visiblement souffrait. Regardant autour de lui, il ne trouva rien de convenable. Il portait une veste légère contre la fraîcheur matinale.
Enlevant sa veste, le garçon s’approcha de la chatte qui sifflait :
— Minou-minou-minou ! Je veux seulement t’aider… Minou-minou-minou !
De ses dernières forces, la chatte tenta de fuir, mais Antoine fut plus rapide. La recouvrant de sa veste, il l’enveloppa doucement et la pressa contre sa poitrine. Puis il courut à toutes jambes vers la maison, oubliant ses cannes…
— Papi, est-ce que la chatte va s’en sortir ? – demanda pour la centième fois le petit-fils, inquiet en regardant la porte de la cuisine d’été.
— Ne t’inquiète pas, Mme Moreau est vétérinaire, elle connaît les plaies, – Marcel Legrand caressa la tête de son petit-fils. – Va d’abord chercher tes cannes, et quand tu reviendras, on aura des nouvelles…
Antoine hocha la tête et courut vite à la rivière chercher ses cannes. Il était si pressé qu’il pouvait à peine reprendre son souffle en rentrant.
À ce moment, sur le seuil de la cuisine d’été, apparut la silhouette frêle d’Angélique Moreau. La vieille femme dit quelque chose à Marcel Legrand, qui eut un sourire joyeux.
— Comment va-t-elle ? – laissa échapper Antoine.
— Tout ira bien, – répondit Angélique Moreau. – On dirait qu’elle a été mordue par un chien… J’ai soigné les blessures, maintenant occupe-toi d’elle.
— Je vais tout faire ! – s’écria Antoine, et des larmes de joie et de soulagement apparurent dans ses yeux…
Ce soir-là, le garçon ne quitta pas la chatte endormie, lui improvisant un lit avec une boîte et une vieille couverture. Après avoir placé des gamelles de nourriture et d’eau à côté, il s’assit et regarda la chatte dormir.
— Tu vas passer la nuit ici ? – demanda Marcel Legrand.
— Je peux ? – demanda Antoine avec espoir.
— On ferait mieux de la rentrer dans la maison, – proposa son grand-père.
La chatte fut transportée dans la chambre où dormait Antoine, et on mit la boîte près de son lit.
En l’examinant de près, la robe de la chatte était beige clair avec des rayures à peine visibles.
Antoine s’assit au bord du lit, continuant à observer sa protégée endormie.
— Je te regarde, mon petit-fils, et je suis étonné, – dit pensivement Marcel Legrand, s’asseyant sur une chaise dans un coin de la pièce. – Tu n’es pas paresseux, tu es intelligent, responsable, et la bonté ne t’est pas étrangère. Alors pourquoi fais-tu ta révolution ?
Antoine regarda son grand-père, haussant les épaules en réponse.
— Ton dernier exploit avec le registre de classe… – insista son grand-père. – Tu ne l’as pas brûlé sans raison ?
— J’ai donné ma parole, et quand on donne sa parole, on doit la tenir, – bougonna Antoine.
Tendant la main, il caressa doucement la tête de la chatte endormie.
— À qui as-tu donné ta parole ? – les soupçons de Marcel Legrand étaient confirmés, car il ne croyait pas à la culpabilité de son petit-fils.
— Dans la cave de l’immeuble près de l’école, vit un chat errant que je nourrissais et à qui je parlais, exactement comme toi avec Médor, – raconta Antoine en reniflant. – Je rêvais de le ramener à la maison, mais mes parents ne voulaient même pas en entendre parler… J’ai donné ma parole à Gribouille que je le protégerais toujours.
— Et que lui est-il arrivé, à ce chat ? – demanda doucement son grand-père, retenant son souffle.
— Des garçons plus âgés de l’école l’avaient maltraité, – la voix d’Antoine trembla. – J’ai demandé qu’ils arrêtent, ils ont accepté, à condition que je brûle le registre de classe…
— Les salauds ! – laissa échapper le vieil homme. – Où est ce chat maintenant ?
— Une femme l’a recueilli, m’a dit le concierge, – Antoine caressa de nouveau la chatte. – J’aimerais tant savoir comment va Gribouille…
— Tu as bien agi ! – son grand-père caressa la tête de son petit-fils. – Tu as tenu ta parole, c’est bien, mais pourquoi n’avoir rien raconté à tes parents ?
— Ils ne m’ont pas demandé, – répondit simplement Antoine.
Les jours passèrent… Les plaies sur le corps de Zéphyrine – c’est ainsi qu’Antoine avait nommé la chatte – se refermèrent. La chatte cessa de siffler et de regarder les gens d’un air soupçonneux.
Zéphyrine acceptait les soins de celui qui lui avait sauvé la vie. Bientôt, la chatte, embellie et notablement engraissée, vint dormir sur le lit d’Antoine.
Le rêve du garçon s’était réalisé, mais souvent, dans ses rêves, il voyait Gribouille le chat rayé à l’oreille gelée. Le chat se frottait doucement contre ses jambes et ronronnait bruyamment quand Antoine le prenait dans ses bras.
— Où es-tu ? – demandait Antoine en rêve au chat rayé, mais sans obtenir de réponse.
Juillet passa, puis août…
Antoine attendait que ses parents viennent le chercher, mais à la place, son grand-père annonça qu’il devait aller en ville pour affaires. Après avoir réglé les tâches matinales, Marcel Legrand laissa la ferme à son petit-fils et partit prendre le train.
Il revint le soir, fatigué mais content. Il félicita son petit-fils pour l’ordre dans les affaires et, avec un sourire mystérieux, l’appela dans la maison, où il avait apporté une grande boîte.
— Viens ici, mon petit-fils, – Marcel Legrand désigna le canapé. – Regarde qui est venu avec moi de la ville.
Antoine entra dans la pièce et regarda le canapé. Le garçon cligna plusieurs fois des yeux, craignant que ce ne soit une hallucination.
— Gribouille ! – s’écria le garçon, prenant délicatement le chat rayé à l’oreille gelée dans ses bras. – Papi, tu es le meilleur !
Le chat avait l’air en bonne santé et bien nourri. Plus tard, Marcel Legrand confia à son petit-fils que son acte l’avait impressionné, et il avait décidé de retrouver le chat rayé en demandant de l’aide à l’école d’Antoine.
Il s’avéra que le concierge avait contacté un refuge pour prendre le chat errant, craignant pour sa vie.
Début septembre, les parents d’Antoine arrivèrent avec la nouvelle qu’ils devaient repartir pour une longue expédition, et que le garçon devrait vivre quelque temps chez son grand-père.
Les parents eurent du mal à reconnaître dans cet enfant joyeux et épanoui l’ancien rebelle.
— Papa, tu as fait un miracle ! – s’exclama le père d’Antoine.
— Apprenez à écouter votre enfant, – dit Marcel Legrand avec autorité.
Quant à Antoine, il fut ravi de rester vivre avec son grand-père et de ne pas avoir à se séparer de Gribouille et de Zéphyrine.
Le rebelle était devenu le maître le plus attentionné et le plus responsable pour ses animaux.
J’ai appris qu’un enfant a besoin d’être entendu, non puni, et qu’une parole donnée est sacrée.







