Vous cherchez qui? MarieFélicité, encore assise sur le rebord de la petite véranda, fit signe à Nicolas, et tous deux se penchèrent sur le visiteur. Je viens voir MarieFélicité! Je suis sa petitefille, plus précisément son arrièrepetitefille. Je suis la petitefille dAlexandre, le fils aîné de MarieFélicité.
MarieFélicité était installée sur un banc de pierre, baigné par les premiers rayons du soleil, savourant les jours doux qui annonçaient enfin le retour du printemps. Seul un dieu le savait comment elle avait survécu à cet hiver rigoureux.
«Un autre hiver, je ne le supporterai plus!», se disait-elle, avant dexpirer un souffle de soulagement. Elle navait plus peur de lhiver, au contraire: elle attendait ce moment avec impatience. Les pois chiches étaient amassés depuis longtemps, les vêtements dété achetés. Rien ne la retenait davantage dans ce monde.
—
Autrefois, elle avait eu une grande famille: son mari, François Jacques, un homme de grande taille, et quatre enfants trois garçons et une fille. Ils vivaient en harmonie, sentraidaient, se disputaient à peine. Les enfants, un à un, grandirent puis séparpillèrent aux quatre coins de la France.
Les deux aînés entrèrent à luniversité, puis partirent travailler à Lyon et à Bordeaux. Le cadet, médiocre à lécole, devint plus tard un entrepreneur prospère ; son commerce le mena à létranger, où il sinstalla définitivement. La fille, elle, quitta le hameau pour Paris, se maria rapidement et sinstalla en ville.
Au début, les visites étaient fréquentes: lettres, puis appels téléphoniques dès que le portable devint courant. Un à un, les petitsenfants vinrent rendre visite. MarieFélicité remplissait de temps à autre une vieille valise usée et partait séjourner chez lun de ses enfants qui faisait le babysitter.
Peu à peu, les petitsenfants devinrent autonomes. Les appels se firent plus rares, puis sarrêtèrent. Venir à la maison ne faisait plus partie des projets; travail, famille, enfants qui grandissaient
Le seul motif qui la fit revenir au vieux mas fut la nouvelle du décès du père de François, Monsieur Jacques. On aurait pu croire quun homme robuste vivrait jusquà cent ans, mais la réalité fut tout autre.
Après les funérailles, les enfants se dispersèrent à nouveau. Dabord, ils appelaient leur mère, puis les appels cessèrent. MarieFélicité tenta de les joindre ellemême, mais rapidement elle comprit que les jeunes navaient plus de temps pour elle. Ainsi sécoulèrent dix années, ponctuées chaque année dun appel sporadique, et pendant une semaine, elle souriait à ellemême, seule sur le banc.
Un jour, alors quelle était de nouveau sur la véranda, une voix lappela:
Bonjour, tante Marie! Un jeune homme se tenait derrière la clôture, le sourire aux lèvres. Vous ne vous souvenez pas de moi?
MarieFélicité plissa les yeux:
Nicolas! Tu?
Oui, tante! sécria le garçon, et pénétra dans la cour.
Nicolas était le fils des voisins, des gens qui ne pouvaient passer une journée sans un bon repas partagé. MarieFélicité le rappelait comme le petit affamé qui venait toujours frétiller autour delle. Par compassion, elle le nourrissait, lui donnait les vêtements qui restaient aux enfants, et le laissait dormir chez elle quand ses parents organisaient une fête.
Ses parents ne vécurent pas longtemps. Ils disparurent, et Nicolas fut confié à un foyer. Depuis ce jour, MarieFélicité ne le revit plus, mais le regrette encore.
Où étaistu passé, Nicolas? sexclama la vieille femme.
Dabord à la crèche, puis jai fait mon service militaire, ensuite jai étudié. Maintenant je suis revenu dans notre petite patrie. Je vais relever le village!
Relever le village? secoua la main MarieFélicité. Tout le monde est parti.
Rien, je ne disparaîtrai pas!
Ainsi commença une nouvelle vie pour MarieFélicité. Nicolas trouva un emploi chez Monsieur Charpentier, le plus grand fermier de SaintBenoît.
Dans ses moments libres, il réparait la vieille chaumière quil avait héritée, et noubliait jamais daider MarieFélicité aux travaux du jardin. Elle le taquinait, mais ne lappelait jamais «fils», ne le qualifiait pas de «petit garçon». Ils partagèrent trois années paisibles.
Je pars, tante! dit un jour Nicolas, comme pour sexcuser Monsieur Charpentier est devenu tyrannique. Il veut quon travaille sans jamais payer. Je vais chercher du travail ailleurs. Ne men veux pas.
Allez, Nicolas, bon voyage! répondit-elle, le cœur serré Que Dieu vous garde!
Encore une fois, MarieFélicité se retrouva seule. Parfois, la solitude la poussait aux larmes, mais elle continuait dattendre le moment de son départ, quoi quil advienne.
—
Bonjour, tante! Une voix familière retentit. MarieFélicité leva les yeux et reconnut le visage.
Nicolas! Cest vraiment toi?
Cest bien moi, tante! répondit un jeune homme grand, bien vêtu, qui franchit la porte du jardin. Je suis de retour!
Ah! Quelle joie! sexclama MarieFélicité, toute émue. Entre, entre, Nicolas! Je prépare le thé!
Le thé, cest parfait! répliqua Nicolas avec un sourire. Je viens juste de rentrer chez moi. Je navais pas prévu de te surprendre, je nai même pas de biscuits!
Une demiheure plus tard, la vieille dame et le jeune homme étaient assis à la table, buvant du thé dans de belles tasses dargile, leurs paroles senchaînant sans fin.
Je sens que je vais quitter ce monde, Nicolas, murmura MarieFélicité, les larmes à lœil.
Ne dis pas ça! sécria le jeune homme en riant. Jai gagné de largent, je vais développer ma ferme! Nous vivrons tous ensemble, à la maison de MarieFélicité, et les voisins seront jaloux!
Juste à ce moment, une voix de jeune fille claire interrompit le moment.
Quelquun estil à la maison? demanda une voix aiguë.
MarieFélicité regarda par la fenêtre et vit une jeune femme en petite veste, ses talons claquant sur le pavé.
Vous cherchez qui? demanda MarieFélicité, accompagnée de Nicolas, en savançant vers linvitée.
Je viens voir MarieFélicité! Je suis sa petitefille, plus précisément son arrièrepetitefille. Je suis la petitefille dAlexandre, le fils aîné de MarieFélicité.
Les deux adultes se regardèrent.
Je vous ai appelée, mais le téléphone était hors service! Jai donc décidé de venir sur le pouce!
Entrez! dit MarieFélicité, un peu déboussolée, tandis que Nicolas saisissait la valise de la jeune femme.
Elle sappela Bérangère, et, avec un sourire, déposa une petite boîte de friandises sur la table, racontant son histoire.
Je naime pas la ville. Je veux vivre au village! Mes parents ne comprennent pas. Mon grandpère Alexandre ma proposé de rester quelques mois ici. Il ma dit que, si je vivais au village, je ne sentirais plus le besoin de revenir à la ville. Il a appelé, mon père a appelé, moi aussi. Mais on na jamais pu se joindre. Pardonnezmoi! Je ne veux pas être une charge! Jai de largent! Mon père et mon grandpère ont même envoyé des invitations! Je resterai jusquà la session dexamen, je suis étudiante à distance, puis je partirai.
Reste autant que tu veux! conclut finalement MarieFélicité, les yeux pétillants. Je ne veux que ton bonheur!
Un mois passa. MarieFélicité observait Bérangère travailler le jardin avec adresse, très loin dêtre citadine. Avec laide de Nicolas, Bérangère creusa les platesbandes abandonnées, aménagea une serre, acheta des plants auprès des voisins et se mit à planter joyeusement.
Nicolas, de son côté, investit largent quil avait gagné pour construire une ferme moderne. Il engagea des ouvriers pour réparer le toit de MarieFélicité et installer un chauffage individuel à la place du vieux poêle à bois.
MarieFélicité était aux anges. Son visage ne perdait jamais le sourire. Elle nétait plus seule.
Parfois, une ombre de tristesse traversait son regard quand elle pensait au départ imminent de Bérangère. Elle sétait prise à cœur à la petitefille. Mais le temps passait, et la jeune femme devait repartir en ville.
Comment vaisje faire, Bérangère, sans le jardin? soupira MarieFélicité, en emballant des petits gâteaux pour le voyage de sa petitefille.
Noublie pas de remplir le puits, grandmère! Le jardin de Nicolas sarrosera! Et je reviendrai pour cueillir! répondit Bérangère, souriante.
Tu reviendras? demanda la vieille femme, les yeux brillants.
Bien sûr! Je ne peux pas quitter ce coin! Je taime de tout mon cœur, grandmère. Et Nicolas ma même proposé le mariage à la récolte! Qui se mariera sans mari? Et il est du village, un vrai fermier!
Un an plus tard, MarieFélicité se prélassait au soleil, berçant la poussette où dormait son arrièrepetitenfant. Bérangère et Nicolas vivaient désormais à la ferme. Ensemble, ils faisaient prospérer le domaine, aidant tout le hameau à sépanouir.
En observant le petit qui dormait paisiblement, MarieFélicité pensa:
«Je ne partirai pas tout de suite! Il me reste tant à faire pour mes enfants!»
Applaudissez, laissez vos commentaires, et partagez votre ressenti!







