Le chat était assis sur le rebord de la fenêtre et regardait en bas, dans la cour, où les pigeons partageaient une croûte de pain. Et François regardait le chat. Sept ans qu’ils vivaient ensemble, si l’on ne comptait pas sa femme Pauline et sa fille Lucie. Mais le chat Moustache était vraiment le sien. Depuis le premier jour, quand une boule de poils de trois mois s’était accrochée à son pull et s’était endormie dans le creux de son coude.
Pauline préparait un pot-au-feu, et l’odeur de thym flottait dans la cuisine. Lucie, douze ans, était assise à table, le doigt glissant sur l’écran de son téléphone. Un samedi soir ordinaire, comme il y en avait eu cent avant et comme il y en aurait encore cent. Mais François remarqua que sa fille jetait des coups d’œil à sa mère, comme si elle attendait quelque chose. Et sa mère, en remuant le pot-au-feu, lui faisait un signe de tête discret, comme si elles s’étaient mises d’accord à l’avance.
— Papa, commença Lucie de cette voix qu’on prend pour demander un nouveau téléphone ou la permission de dormir chez une copine.
François écarta son journal.
— Oui ?
— Chez Camille, la chatte a eu des petits. Et personne ne veut prendre un des chatons. Il boite un peu, la patte avant est tordue. Ils veulent… enfin…
Elle n’acheva pas, mais c’était clair. François regarda Pauline. Elle remuait le pot-au-feu avec une ardeur excessive, alors qu’il n’y avait plus rien à remuer.
— Non, dit-il. Pas méchamment, pas brusquement. Il l’avait dit, simplement.
— Mais pourquoi ?
— Parce que nous avons Moustache. Il a sept ans, il a l’habitude d’être seul. Vous amenez un second, ce seront des bagarres, des marquages, encore plus de poils. Je suis contre.
Lucie regarda sa mère. Pauline éteignit le feu sous la cocotte et s’assit près de son mari.
— François, le chaton a trois mois. La patte a mal soudé. Si personne ne le prend, Camille le dépose à la SPA, et de là, on ne les reprend pas.
François comprenait. Mais il ne hocha pas la tête.
— Je suis contre, répéta-t-il, et il releva son journal.
***
Une semaine passa. Lucie ne demanda plus rien, mais au dîner elle lui tendait le pain en silence. Et Pauline avait cessé de lui demander comment s’était passée sa journée. François le sentait, comme on sent un courant d’air : les fenêtres sont fermées, pourtant ça tire.
Vendredi, Lucie revint de l’école les yeux rouges. Elle jeta son sac à dos près de la porte et fila dans sa chambre. Pauline la rejoignit, ressortit au bout de dix minutes.
— Quoi ? demanda François.
— Camille a dit que le chaton serait emmené demain matin. Un refuge en banlieue a accepté, mais Lucie a vu les photos de l’endroit. Des petites cages, deux cents chats, une odeur…
Pauline n’insistait pas. Elle avait juste raconté, puis était partie faire la vaisselle.
François resta seul dans le couloir. De la chambre de Lucie ne venait aucun bruit, ce qui était pire que des pleurs.
Le matin, François se leva avant tout le monde. Il ne se levait aussi tôt que pour la pêche, et la saison n’avait pas encore commencé. Dans la cuisine, la lampe au-dessus de la cuisinière était allumée, le jour gris filtrait par la fenêtre. Il enfila son blouson, prit les clés de la voiture et sortit.
Il avait trouvé l’adresse de Camille dans le téléphone de Lucie la veille, pendant qu’elle dormait. Il l’avait notée sur un bout de papier, glissé dans la poche de son blouson.
Devant l’immeuble de Camille, il se gara et composa le numéro.
— Allô ? fit une voix ensommeillée et mécontente.
— C’est François, le père de Lucie. Le chaton est encore chez vous ?
Un silence.
— Oui… Oui, il y est encore. À onze heures, on vient du refuge.
— Pas la peine. Je le prends. Je monte tout de suite.
Il raccrocha et resta une minute dans la voiture.
Camille ouvrit en robe de chambre, lui tendit sans un mot un carton à chaussures. Dedans, sur une vieille serviette, un chaton était assis. Gris, rayé, maigre. La patte avant pointait de travers, comme montée à la hâte. Les yeux jaunes, effrayés.
— Il est calme, dit Camille. Il ne miaule presque pas. Il mange de tout. Propre.
François hocha la tête, prit le carton et le porta à la voiture.
Il rentra chez lui alors que tout le monde dormait encore. Il posa le carton par terre dans l’entrée, enleva son blouson. Le chaton à l’intérieur ne faisait pas un bruit. François regarda : la petite bête s’était réfugiée dans un coin et le regardait fixement, sans ciller.
— Et qu’est-ce que je vais faire de toi ? murmura François.
Le chaton leva sa patte tordue, comme s’il voulait attraper son doigt, mais n’atteignit pas. François soupira. Il alla dans la cuisine, versa du lait dans une soucoupe. Puis il se rappela que le lait n’est pas bon pour les petits, le jeta, sortit du frigo un morceau de poulet cuit, le coupa menu.
Quand il revint dans l’entrée avec la soucoupe, Moustache était déjà assis à côté du carton. Il regardait à l’intérieur. Sa queue ne battait pas, son dos ne se hérissait pas.
Le chaton sortit du carton, en boitant, alla jusqu’à la soucoupe et se mit à manger. Moustache souffla et partit s’installer sur son fauteuil. Pas de bagarre, pas de sifflement.
Lucie trouva le chaton la première. François entendit de la chambre un petit cri étouffé, puis des pas rapides, et sa fille entra en courant chez eux, le chaton dans les bras.
— Maman ! Maman, d’où vient-il ?
Pauline s’assit dans le lit, plissant les yeux encore endormie. Elle regarda le chaton, puis François. Lui était allongé, les mains derrière la tête, observant le plafond avec application.
— Papa ? dit Lucie en se tournant vers lui. La voix tremblait. — C’est toi ?
— Si vous criez, je le ramène, grogna François, les yeux toujours rivés au plafond.
Lucie s’assit au bord du lit et se mit à pleurer. Pas comme on pleure à l’école par dépit, mais autrement, quand on ne peut pas expliquer. Le chaton dans ses mains resta immobile, blotti contre son pull.
Pauline ne dit rien. Elle posa sa main sur celle de François et la serra. Vite, brièvement. Puis elle se leva et alla dans la cuisine mettre la bouilloire.
Le chaton fut appelé Zouzou. Lucie voulait Prince, mais François dit : quel prince, il sort d’un carton, ce sera Zouzou. Et Zouzou s’installa comme s’il avait toujours vécu là. Moustache l’évita la première semaine, commença à le tolérer la deuxième, et à la fin du mois ils dormaient dans le même fauteuil. Moustache, roux, important, et Zouzou, gris, la patte de travers, le nez enfoui dans son flanc.
François les regardait le soir et se taisait. Un jour, Pauline demanda :
— Tu étais contre, pourtant. Qu’est-ce qui a changé ?
Il resta silencieux un moment, gratta Zouzou derrière l’oreille. Le chaton ronronna et ferma les yeux.
— Lucie pleurait. Et à travers le mur, j’entendais tout. Et je me suis dit : moi, je répare tout ce qui traîne, mais là, rien à réparer, juste à prendre et à ramener. Rien de plus simple. Et je m’entêtais pour quoi ? Pour des poils ?
Pauline sourit et n’ajouta rien.
Six mois plus tard, Zouzou avait grandi, sa patte était toujours tordue, mais il filait dans l’appartement comme un fou, renversant les chaussons et sautant sur l’armoire. Moustache le suivait du regard.
Et François se surprenait parfois, le soir sur le canapé, à avoir Moustache sur les genoux, Zouzou endormi sur son épaule, la télé diffusant un match de foot, et lui qui n’entendait pas le score, parce qu’il avait peur de bouger.
Et ça, sans doute, valait bien n’importe quel score.







