– Laisse-moi tranquille, – répétait Sophie. Mais le chat la suivait sans relâche.

Marguerite ne vivait pas. Elle survivait.

Soixante-douze ans, un studio à la périphérie de Bordeaux, une retraite qui fondait avant le vingtième du mois. Et le silence.

Six mois plus tôt, Gérard était parti. Pas pour une autre – parti tout court. En silence, dans son sommeil, sans un râle. Marguerite s’était réveillée un matin, et il était déjà froid. Sa main reposait au bord du lit, comme s’il avait voulu l’atteindre sans y parvenir.

Sa fille Amélie avait débarqué de Paris pour l’enterrement, était restée trois jours, avait laissé des comprimés contre la tension sur le frigo, et s’était envolée en jetant : « Maman, appelle si besoin. » Marguerite n’appelait pas. Amélie, elle, appelait. Une fois toutes les deux semaines, pile à l’heure.

– Maman, comment tu vas ?
– Bien.
– Tant mieux. Je t’embrasse.

Tout l’échange. Tout le lien. Tout le sens.

Marguerite allait au supermarché. À la pharmacie. Parfois à la clinique, où on lui prenait la tension en disant « évitez le stress ». Elle ne stressait pas. Elle ne ressentait rien. Comme un meuble. Comme cette vieille armoire du couloir que Gérard avait toujours voulu jeter, sans jamais le faire.

Ce jour-là, un novembre ordinaire, ciel bas et pluie fine, Marguerite rentrait de la clinique. Sa tension avait encore grimpé. La médecin avait secoué la tête, griffonné une ordonnance. Marguerite l’avait fourrée dans sa poche sans même la regarder.

Près des poubelles, quelque chose bougea.

Un chat. Maigre, tricolore, une oreille déchirée. Assis sur le bitume mouillé, il regardait Marguerite. Pas avec pitié, non. Pas en quémandant. Plutôt… en évaluant. Comme s’il se demandait : c’est elle ou pas ?

Marguerite passa.

Le chat se leva et la suivit. Sans bruit. Pas un miaulement, pas une course en avant – juste trois pas derrière, comme une ombre.

Marguerite se retourna devant l’immeuble.

– Laisse-moi tranquille.

Le chat s’assit. Cligna des yeux. Et resta là.

Marguerite monta au troisième, ferma la porte, mit la bouilloire à chauffer. S’arrêta à la fenêtre – en bas, sur le banc devant l’entrée, le même chat était assis.

Un chat complètement cinglé.

Le lendemain matin, Marguerite ouvrit la porte et faillit trébucher. Sur le paillasson, roulé en boule, le chat dormait. Comment il était monté au troisième, mystère. Mais il était là, comme si sa place était évidente.

– Et qu’est-ce que je vais faire de toi ? demanda Marguerite.

Le chat ouvrit un œil. Et le referma.

Comme si la réponse crevait les yeux.

Marguerite ne l’avait pas fait entrer. Enfin, c’est ce qu’elle croyait.

Elle était juste sortie une soucoupe de lait. Elle avait juste laissé la porte entrebâillée, parce qu’il faisait lourd, novembre, et que les radiateurs chauffaient comme des fous. Et le chat était entré.

Marguerite se tenait dans l’entrée et regardait cette morveuse efflanquée renifler le coin du couloir. Puis la cuisine. Puis le salon. Et soudain, elle s’arrêta.

Le fauteuil de Gérard. Vieux, défoncé, les accoudoirs usés. Celui où il s’asseyait chaque soir, cliquetait la télécommande et disait : « Margot, regarde ce qu’ils font. » Marguerite contournait ce fauteuil depuis six mois. Impossible de s’y asseoir, impossible de le jeter. Il trônait comme un monument. Comme un trou dans la pièce.

Le chat sauta dedans. Tourna sur la marque creusée et s’y lova. Enroulé en boule, le nez sous la queue.

Et il se mit à ronronner.

Les lèvres de Marguerite tremblèrent. Elle voulut crier : « Bas les pattes ! » Mais sa gorge se serra, et au lieu d’un cri, elle produisit un son rauque. Elle s’assit sur le canapé et regarda longtemps le chat dormir dans le fauteuil de son mari.

– Tu passes la nuit, dit Marguerite d’une voix éraillée. Demain, je te mets dehors.

Le lendemain, elle ne le mit pas dehors. Ni le surlendemain. Le chat resta.

Elle l’appela Lulu.

– Lulu, viens manger, disait Marguerite en posant la soucoupe par terre.

Lulu mangeait. Et regardait Marguerite de bas en haut, du même œil. Évaluateur. Calme. L’œil de celui qui sait quelque chose que tu n’as pas encore compris.

Une semaine plus tard, Marguerite acheta des croquettes. Les moins chères, paquet jaune, en promo. Elle se tenait chez le marchand d’animaux et se sentait idiote. La vendeuse, une fille d’environ vingt ans, ongles roses, demanda :

– Quelle race ?
– Sans race. S’est imposé, grogna Marguerite, et elle sortit sans dire au revoir.

Puis elle acheta une litière. Puis une gamelle. Une vraie, en céramique, parce que dans la soucoupe Lulu renversait toujours. Puis un griffoir à cinq euros, parce que le chat commençait à lacérer le coin du canapé – et le canapé, c’était la seule chose qui tenait encore.

« Provisoire, se répétait-elle. Tout ça, c’est provisoire. »

Mais la vie changeait déjà. Insensiblement, sournoisement, comme l’eau use la pierre.

Avant, Marguerite se réveillait à neuf heures, restait couchée à regarder le plafond. Maintenant, à sept heures et demie, Lulu s’asseyait près de l’oreiller, fixait son visage en silence. Pas un miaulement. Juste assis, attendant. Et cette attente muette rendait impossible de ne pas se lever.

Marguerite se levait. Allait à la cuisine. Versait les croquettes. Allumait la bouilloire. Et soudain, elle se surprenait à rester dix minutes à la fenêtre à contempler la cour. Pour rien. Sans penser à sa tension, sans penser à sa retraite, sans penser à Gérard.

Les soirées devinrent plus curieuses. Avant, Marguerite allumait la télé – pas pour regarder, mais pour ne pas avoir ce silence de mort. Les voix du poste comblaient le vide, et on se croyait moins seule. Maintenant, Lulu se couchait à côté d’elle sur le canapé, contre la hanche, et ronronnait. Doucement, régulièrement, comme un petit moteur. Et pour la première fois en six mois, Marguerite éteignit la télé.

Le silence n’était plus effrayant. Le silence avec un ronron – c’était un tout autre silence.

Elle se surprit à parler au chat. Pas en minaudant, non – Marguerite n’avait jamais su minauder, même avec Amélie bébé. Elle parlait simplement. Comme à une personne.

– Encore seize de tension. Cette doctoresse, Madame Roussel, elle me regarde comme si j’étais déjà morte. Mais moi, peut-être que je vais vivre encore. Pour les faire enrager.

Lulu clignait des yeux.

– Amélie a appelé. Encore son : « Maman, comment tu vas ? » Comment je vais ? Rien. Enfin… avant – rien. Maintenant… je ne sais pas.

Le chat frottait sa tête contre la paume. Et Marguerite se taisait, parce que sa gorge se serrait de nouveau.

La voisine, Simone, passa pour le café, aperçut Lulu et leva les bras au ciel :

– Marguerite ! Tu disais : jamais, pour rien au monde !
– Je dis encore : c’est provisoire.
– Oui, provisoire, ricana Simone en regardant le chat se frotter aux jambes de Marguerite. Tu as des croquettes à trois endroits, une gamelle en céramique et un griffoir. Très provisoire.

Marguerite se tourna vers la fenêtre pour que Simone ne voie pas qu’elle souriait. La première fois en six mois.

Puis Amélie téléphona. Marguerite elle-même ne comprit pas pourquoi elle raconta l’histoire du chat. Ça lui avait échappé. Peut-être parce qu’elle voulait partager – pour la première fois depuis longtemps, elle avait quelque chose à partager.

– Tu as recueilli un chat ? répéta Amélie. Eh bien, au moins une occupation, maman.

Une occupation.

Marguerite raccrocha et sentit une colère. Une vraie, chaude, vivante. Pas de l’amertume – l’amertume était habituelle, molle, informe. Mais de la colère. Celle qui donne envie de taper du poing sur la table et de dire : « Tu comprends quoi, à la fin ? »

En décembre, tout s’effondra.

Lulu se mit à manger moins. D’abord, Marguerite ne le remarqua pas – il ne finissait pas, ça arrive. Puis il ne toucha plus à rien. La gamelle restait pleine du matin au soir, les croquettes séchaient en une croute brune. Lulu gisait dans le fauteuil de Gérard, presque immobile. Seulement il respirait – vite, court, comme si l’air manquait.

– Hé, Marguerite s’accroupit, plongea son regard dans les yeux du chat. Qu’est-ce que tu as ?

Lulu cligna des yeux. Et détourna la tête vers le mur.

À l’intérieur de Marguerite, quelque chose se brisa.

Elle n’était jamais allée chez un vétérinaire. Gérard avait eu un chien enfant, mais elle – jamais, elle ne comprenait pas ces gens qui traînaient leurs bêtes chez le docteur, qui dépensaient de l’argent, du nerf. « On a déjà du mal à se soigner nous-mêmes », disait-elle avant. Pas si longtemps avant.

Et maintenant, elle se tenait dans l’entrée, une cage de transport à la main. Elle l’avait achetée la veille. Dix euros en soldes – plastique, grille écaillée. Elle y fourrait Lulu, et le chat ne résistait pas. C’était ça le pire. Avant, il aurait griffé, gigoté, craché – là, il restait comme une loque, les yeux fixes.

La clinique vétérinaire des Lilas, dans le quartier de la rive gauche. Petite, étroite, odeur de médicaments et de poil mouillé. Marguerite s’assit sur une chaise en plastique, serrant la cage contre ses genoux, se sentant complètement déplacée. Autour d’elle, des clients jeunes, avec des chiens de race, des chats à poil long dans des sacs coûteux. Elle – une retraitée en vieux manteau, une cage bon marché où gisait un chat sans race, l’oreille déchirée.

Le vétérinaire était jeune. Un gamin d’une trentaine d’années, lunettes, blouse bleue. Il s’appelait docteur Moreau, mais il dit : « Appelez-moi Julien. » Il examina Lulu, palpa le ventre et se tut. Son visage changea.

– Quoi ? demanda Marguerite.

– Il faut faire une échographie.

Il la fit. Longtemps, il promena la sonde sur le ventre de Lulu, cliqua, fronça les sourcils. Puis il se tourna vers Marguerite et parla avec précaution, comme on parle à quelqu’un qu’on plaint :

– Elle a une tumeur. Dans la cavité abdominale. Il faut opérer. Sinon… deux ou trois mois, peut-être un peu plus.

– Combien ça coûtera ? demanda Marguerite.

– Trois cents euros. Avec l’anesthésie, les soins post-opératoires.

Marguerite acquiesça, prit la cage, et sortit.

Trois cents euros. Sa retraite. Tout entière. Sans un sou.

Elle s’assit sur un banc devant la clinique. Décembre, froid de canard, les doigts gelés. Lulu dans la cage – silencieux, immobile, seuls ses yeux brillaient à travers la grille. Il la regardait. Sans demander, sans se plaindre, il la regardait.

Marguerite sortit son téléphone et appela Amélie. Une sonnerie, deux, trois.

– Maman, je suis au travail, vite fait.
– Amélie, j’ai besoin d’aide. Le chat a besoin d’une opération. Trois cents euros.

Silence. Puis un soupir. Et une voix qui rendit Marguerite plus froide que le vent de décembre :

– Maman, tu es sérieuse ? Trois cents euros pour un chat errant ?
– Il n’est pas errant. C’est le mien.
– Maman. C’est un chat. Un simple chat. S’il meurt, tu en prends un autre. Ils sont plein dans la cour.

Marguerite ferma les yeux. Elle vit soudain, nette comme une photo, Gérard dans son fauteuil. Il zappait et disait : « Margot, t’es la personne la plus têtue de la terre. Si tu décides, tu déplacerais des montagnes. » Il le répétait si souvent qu’elle s’énervait. Maintenant, elle aurait tout donné pour l’entendre encore.

– Maman ? Tu m’entends ?
– Oui, dit Marguerite. Merci, Amélie.

Et elle raccrocha.

Trois jours, elle réfléchit. Trois jours – c’est long quand quelqu’un meurt à côté de toi.

Lulu restait dans le fauteuil et fondait. Comme une bougie. Il mangeait une cuillerée à café. Buvait à peine. Ne ronronnait plus. Marguerite s’asseyait près de lui, par terre, sur une vieille couverture, et caressait la tête du chat – doucement, du bout des doigts.

– Je t’ai dit – tu es à moi. À moi, tu m’entends.

Le quatrième jour, Marguerite se leva à six heures. S’habilla. Alla à la poste. Fit la queue pour sa retraite – trois vieilles devant elle, toutes avec leurs papiers, toutes lentes, toutes éternelles.

Les billets étaient dans la poche de son manteau, et elle marchait dans la rue, serrant la main contre son côté, comme si elle portait quelque chose de fragile. D’une certaine façon, c’était le cas.

À la clinique, elle posa l’argent sur le comptoir. Ses mains tremblaient – de froid ou de peur, elle ne savait plus.

– J’amène mon chat pour l’opération.

Julien regarda l’argent, puis Marguerite, puis l’argent encore. Hocha la tête. Ne dit rien de superflu. Juste :

– Le pronostic est bon. Si elle supporte l’anesthésie, tout ira bien.

Si.

Marguerite s’assit dans le couloir. Chaise en plastique, mur blanc, odeur d’antiseptique.

Elle essaya de se souvenir quand elle avait attendu comme ça, la dernière fois. Elle se souvint. Vingt ans plus tôt, à la maternité. Amélie accouchait. Marguerite était assise dans le couloir – exactement pareil, sur une chaise, serrant un sac contre sa poitrine – et elle attendait. À l’époque, tout s’était bien fini. Un bébé avait crié, et le monde avait changé.

La porte s’ouvrit. Une infirmière sortit – jeune, en vert, les yeux fatigués.

– Vous êtes la propriétaire du chat tricolore ?
– Oui, dit Marguerite, et elle se leva. Ses jambes étaient engourdies, ses genoux craquèrent.
– Tout va bien. L’opération a réussi. Votre chat est un battant.

Marguerite hocha la tête. Elle ne put rien dire – sa gorge était serrée. Elle hochait, hochait, et l’infirmière lui toucha le bras :

– Hé, ça va ?
– Oui. Oui. Tout va bien.

On lui apporta Lulu – emmitouflé dans des alèses, endormi, le ventre rasé avec une fine suture rose. Marguerite prit la cage à deux mains, la serra contre elle, et se dirigea vers la sortie.

À la maison, pour la première fois, elle posa le chat sur son lit. Sur la moitié où dormait autrefois Gérard. Lulu reposait sur le côté, respirant calmement, la suture rosie. Marguerite se coucha près de lui, posa la main sur le flanc chaud, et murmura :

– Tu es à moi.

Lulu guérit lentement. Les premières vingt-quatre heures, il resta couché, mangea goutte à goutte, regarda avec des yeux troubles. Puis il commença à relever la tête. Et au bout d’une semaine, il alla seul jusqu’à sa gamelle et mangea tout. Marguerite se tenait sur le seuil de la cuisine, regardant le chat lécher le fond de céramique, et pensa : voilà, le bonheur. Un bonheur ridicule, à quatre pattes.

En février, Lulu avait retrouvé sa forme. Il dévalait l’appartement comme un fou, renversait la salière sur la table, faisait ses griffes sur le griffoir – et tout de suite après sur le canapé, parce que caractère. Marguerite jurait, agitait un torchon, criait : « Mais quel animal ! »

Elle-même vivait presque uniquement de pâtes et de pommes de terre. Simone apportait un jour sur deux tantôt une soupe dans un bocal, tantôt un sac de pommes – « j’ai trop, prends ». Marguerite savait qu’il n’y avait pas de « trop ». Que Simone comptait elle aussi ses sous. Mais elle acceptait. Parce que la fierté, c’est bien, mais il faut manger.

Fin février, Amélie appela.

– Maman, regarde ton compte. Je t’ai viré. Trois cents euros.

Marguerite se tut. Puis :

– Pourquoi ?
– Parce que. – Pause. Longue, lourde. – Tu as donné toute ta retraite pour ce chat. Et tu ne m’as rien dit. Simone m’a appelée.

– Simone… Marguerite ferma les yeux.

– Maman, je ne devrais pas apprendre ce genre de choses par la voisine.

Marguerite se taisait. Non par rancune – parce qu’elle ne trouvait pas, parmi mille mots, un seul qui convienne. Et elle choisit le plus simple :

– Viens, Amélie. Juste comme ça. Viens.

Silence. Une seconde, deux.

– Je viens, maman. Samedi.

Marguerite raccrocha. Resta debout. Puis elle s’assit dans le fauteuil de Gérard – pour la première fois depuis tout ce temps. Elle s’assit. Et rien n’arriva. Seulement l’empreinte du fauteuil était un peu trop grande pour elle.

Lulu sauta sur ses genoux, enfouit son front dans sa paume et se mit à ronronner – fort, si fort que la vibration résonnait quelque part en elle.

Dehors, il neigeait. Marguerite était là, à regarder. Non parce qu’il n’avait jamais neigé avant. Mais parce qu’avant, elle ne le remarquait pas.

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– Laisse-moi tranquille, – répétait Sophie. Mais le chat la suivait sans relâche.