« D’où tenez-vous cette photo ? » Bastien Roussel pâlit en apercevant le portrait de son père disparu. Il fixa l’image encadrée : une jeune femme en robe blanche, des fleurs dans les cheveux, et un homme en costume gris, souriant. Les yeux gris, la fossette, les mêmes pommettes. Aucun doute possible. Puis, comme chaque fois que l’émotion le gagnait, il se laissa glisser dans les souvenirs.
Ce jour-là, en rentrant du travail, sa mère, Élise Roussel, arrosait les géraniums du balcon. Penchée au-dessus des pots suspendus, elle caressait doucement les feuilles. Son visage portait ce calme particulier qui l’apaisait.
« Maman, tu es une vraie abeille, dit-il en posant sa veste et en lui entourant les épaules. Tu es debout depuis ce matin ?
— Oh, ce n’est pas une corvée, répondit-elle en souriant. Ça repose l’âme. Regarde toutes ces fleurs. Avec ce parfum, on se croirait au Jardin des Plantes, pas sur un balcon. »
Elle rit doucement, de ce rire chaleureux qu’il lui connaissait. Bastien respira l’odeur délicate et songea à leur ancienne colocation, lorsqu’un pot de kalanchoé fané était posé sur le rebord de la fenêtre.
Tant de choses avaient changé depuis.
Élise passait maintenant beaucoup de temps dans la petite maison de campagne qu’il lui avait offerte pour un anniversaire. Une maison modeste, mais avec un terrain immense où elle faisait pousser tout ce qu’elle voulait. Au printemps, elle repiquait ses semis. En été, elle travaillait dans les serres. En automne, elle mettait les récoltes en bocaux. En hiver, elle attendait que le printemps revienne.
Mais Bastien savait que, sous ses sourires, coulait une peine discrète. Une peine qui ne disparaîtrait que lorsque son vœu le plus cher serait exaucé : revoir l’homme qu’elle avait attendu toute sa vie.
Son père, Henri Roussel. Un matin, il était parti au travail et n’était jamais revenu. Bastien avait cinq ans. Sa mère racontait que, ce jour-là, son père l’avait embrassée sur la tempe, avait fait un signe de la main à son fils et dit : « Sois sage. » Puis il était sorti, sans savoir que ce serait pour toujours.
Il y avait eu un signalement à la police, des mois de recherches. La famille, les voisins, les connaissances, tous murmuraient : « Il a peut-être pris la fuite », « Il a peut-être fondé une autre famille », « Ou il lui est arrivé quelque chose de grave ». Sa mère, elle, répétait la même phrase :
« Il ne serait pas parti comme ça. Il ne peut pas revenir. »
Cette certitude n’avait jamais lâché Bastien, même plus de trente ans après. Il en était convaincu : son père ne les aurait jamais abandonnés. Jamais.
Après le lycée, il était entré en école d’ingénieurs, alors qu’en secret il rêvait de journalisme. Mais il devait vite se prendre en charge. Sa mère était aide-soignante à l’hôpital, enchaînait les gardes de nuit, ne se plaignait jamais. Même quand ses pieds la faisaient souffrir et que ses yeux étaient rouges, elle disait seulement :
« Tout va bien, mon grand. Ça ira. Concentre-toi sur tes études. »
Il l’avait écoutée. Mais la nuit, il consultait les fichiers des personnes disparues, épluchait les vieux documents, écrivait sur des forums. L’espoir ne s’était pas éteint. Il était devenu une partie de lui, une force têtue. Il s’était obstiné, il avait grandi avec l’idée qu’il devait être là pour sa mère là où son père manquait.
Quand il avait obtenu son premier poste bien payé, il avait remboursé toutes les dettes, ouvert un livret d’épargne, puis acheté la maison de campagne. Ensuite il avait dit :
« Voilà, maman, maintenant tu peux te reposer. »
Elle avait pleuré sans cacher ses larmes. Il l’avait serrée dans ses bras et avait murmuré :
« Tu le mérites mille fois. Merci pour tout. »
Bastien, de son côté, rêvait d’une famille. D’un foyer où flotteraient des odeurs de pain frais et de pot-au-feu. D’un dimanche où les proches seraient réunis, où les rires d’enfants traverseraient les pièces. En attendant, il travaillait, il économisait, il amassait du capital pour s’installer un jour à son compte. Il avait des mains habiles et adorait bricoler depuis toujours.
Mais au fond de son cœur brûlait un unique vœu : retrouver son père. Il voulait que cet homme entre un jour dans leur vie et leur dise :
« Pardonnez-moi. Je n’ai pas pu revenir plus tôt. »
Ils comprendraient, ils lui pardonneraient, et ils s’étreindraient tous les trois. Alors, enfin, tout serait comme cela aurait dû être.
Parfois, quand Bastien pensait à son père, il entendait encore sa voix. Il le revoyait le soulever et dire : « Alors, mon petit héros, on vole ? » avant de le rattraper en riant.
Cette nuit-là, il avait encore rêvé de lui. Son père se tenait au bord d’une rivière, dans un vieux manteau, et l’appelait. Son visage était flou, comme voilé par la brume, mais ses yeux, gris, profonds, familiers, étaient les mêmes.
Bastien avait une situation stable, mais on ne devient pas riche avec un simple salaire, surtout quand on a des projets. Le soir, il arrondissait donc ses revenus : réparation d’ordinateurs, installation de systèmes de domotique. Certains soirs, il enchaînait deux, parfois trois interventions : une imprimante en panne ici, une connexion qui saute là, des mises à jour de logiciels. Il s’y connaissait. Les clients âgés l’appréciaient particulièrement : poli, patient, jamais insistant. Il expliquait calmement et ne proposait jamais de service superflu.
Ce jour-là, une connaissance lui avait transmis une demande : une famille aisée, dans un lotissement sécurisé à la périphérie de la ville, avec un poste de garde et un accès réservé aux personnes munies d’une pièce d’identité. On cherchait quelqu’un pour installer le réseau domestique.
« Passez après dix-huit heures, avait-on précisé. La maîtresse de maison sera là pour vous guider. »
Bastien arriva à l’heure. Après le contrôle au portail, il se gara devant une grande maison aux colonnes blanches et aux baies vitrées. Une jeune femme d’environ vingt-cinq ans ouvrit la porte. Elle s’appelait Capucine Roussel et portait une robe élégante.
« C’est vous le technicien ? Entrez, je vous en prie. Le matériel est dans le bureau de mon père. Il est en voyage d’affaires, mais il tenait à ce que tout soit installé aujourd’hui », dit-elle avec un doux sourire.
Bastien la suivit dans un long couloir. L’air sentait le parfum coûteux. Tout semblait impeccable, presque aseptisé. Dans le salon, il y avait un piano à queue, des tableaux, des bibliothèques, des photos encadrées. Le bureau était sobre : boiseries sombres, lampe verte, grand écran, fauteuil en cuir.
Bastien acquiesça, sortit ses outils et commença. Tout se passait normalement, jusqu’à ce que son regard tombe sur une photo au mur. Un jeune couple. Une femme en robe blanche, des fleurs dans les cheveux. À côté d’elle, un homme en costume gris, souriant. Le temps avait marqué ses traits, mais une voix intérieure, nette et forte, souffla à Bastien : *C’est lui. C’est mon père.*
Il se leva, s’approcha, fixa le cliché. Les yeux gris, les mêmes pommettes, la même fossette quand il souriait. Aucune erreur possible.
« Excusez-moi… qui est sur cette photo ? » demanda-t-il, hésitant.
Capucine leva les yeux, étonnée.
« Mon père. Vous le connaissez ? »
Bastien ne savait plus où il en était. Il regardait la photo comme s’il voyait un fantôme. Son cœur battait si fort qu’elle devait l’entendre. Il réussit enfin à dire :
« Je crois… peut-être. Pourriez-vous… »
Il hocha seulement la tête, se retourna et quitta la maison pour toujours, avec la certitude que certaines choses du passé valaient mieux être laissées en paix.







