**15 mars 2003**
Aujourd’hui, mon père est rentré comme une tempête. Il s’est affalé sur la chaise de la cuisine, les pieds raclant le carrelage. Maman n’a rien dit. Moi, dans ma chambre, je me suis figée.
— Je parle à qui ? Regarde-moi ! a-t-il crié en cognant la table du poing.
J’ai su qu’elle s’était retournée. Ses yeux coulaient la peur.
— Qu’est-ce que tu fixes ? À bouffer ! Un homme rentre du boulot. Je vous connais, vous les femmes, rien que du blabla et des minauderies, a-t-il grogné plus bas.
Maman a fait claquer la vaisselle, attrapant une assiette sur l’égouttoir.
— Encore des pâtes ? Ras-le-bol, a-t-il aboyé.
Je me suis recroquevillée dans mon coin, attendant l’éclat de porcelaine. Rien. Le silence est retombé. Je me suis glissée jusqu’à l’entrée de la cuisine. Il me tournait le dos. Maman m’a fait signe de disparaître. Je me suis évanouie dans ma chambre, le nez dans un cahier, mais chaque phrase m’arrêtait pour écouter. Calme. Aujourd’hui, il était presque tranquille. Puis j’ai entendu ses pas traînants vers leur chambre, des murmures, et le silence.
C’est mon quotidien : deviner l’ambiance au bruit. Mon père n’a jamais de travail fixe. Trop de cuites, trop de places perdues. Quand maman est absente, je fuis. Je vais chez des copines ou je m’assois sur les marches de l’escalier, à l’attendre.
— Salut. Pourquoi tu squattes l’escalier ? Oublié les clés ?
Nicolas s’est arrêté devant moi. Il habite au cinquième.
— Ouais, à peu près, j’ai marmonné, honteuse qu’il me surprenne.
Il est passé, a monté deux marches, puis s’est retourné.
— Tu vas prendre froid, le ciment c’est mauvais. Viens chez moi.
J’ai hésité. Il a ajouté, ferme :
— Viens.
J’ai obéi. Il est en terminale, j’ai l’habitude d’écouter les grands.
Il a ouvert sa porte, m’a fait passer devant.
— Maman, je suis là ! Pas seul ! a-t-il crié en refermant.
— Avec qui ?
Madame Moreau est apparue dans l’entrée.
— Bonjour, ai-je murmuré.
— Bonjour. Camille, c’est ça ?
— Devine, je montais l’escalier, et elle était assise sur les marches, a expliqué Nicolas en se déchaussant.
— Clés oubliées ? a demandé Madame Moreau. Enlève ton manteau, va te laver les mains, je réchauffe le déjeuner.
J’ai visité leur appartement. Même taille que le nôtre, mais plus cosy, plus beau. Le repas m’a paru délicieux, pourtant ce n’était que soupe au poulet et pâtes aux saucisses.
— Merci, c’était bon, ai-je dit.
— La prochaine fois, ne reste pas dans l’escalier. Monte tout de suite, d’accord ?
J’ai hoché la tête.
— Merci, maman. On va dans ma chambre. Viens.
Nicolas m’a fait signe. J’ai regardé Madame Moreau, qui a approuvé d’un signe.
Dans sa chambre, j’ai été surprise : propre, rangée, des posters de motos et de groupes.
— Tu aimes la course ?
— Pas vraiment, les posters sont beaux.
— Moi, j’ai pas d’ordi. Enfin si, mais mon père a cassé l’écran. Pas d’argent pour en racheter.
— J’ai une tablette, tu veux l’emprunter ?
— Non, s’il voit, il la vendra.
— Alors viens ici quand tu veux travailler.
— Tu sais déjà ce que tu veux faire après le bac ? ai-je demandé en touchant une maquette d’avion. Tu l’as faite ?
— Bien sûr. Je veux intégrer l’école d’aéronautique.
— Pilote ?
— Non, constructeur, a-t-il souri avec indulgence.
Toutes les filles de ma classe le trouvent canon. Demain, je leur dirai que je suis allée chez Nicolas Moreau. Elles vont crever de jalousie.
Le temps a filé. J’ai regardé ma montre et bondi.
— Il faut que j’y aille, maman est peut-être rentrée.
Je ne voulais pas partir, mais abuser de l’hospitalité, non. Nicolas m’a raccompagnée dans l’entrée.
— Reviens, ne reste pas sur les marches, a-t-il dit.
Je suis rentrée chez moi. Le manteau de maman était pendu. Depuis la cuisine, un bruit de casseroles.
— D’où tu viens si tard ? a-t-elle demandé en passant la tête.
— J’étais au cinquième, chez les Moreau.
— Tu ferais mieux de ne pas traîner chez les gens. Qu’est-ce qu’on va penser de nous ? Tu veux dîner ?
— Non, Madame Moreau m’a nourrie. Je vais faire mes devoirs. Il est là ?
— Tu l’entends pas ? Il ronfle comme un train. Où il a encore trouvé de l’argent ? Il s’est saoulé, a soupiré maman.
Depuis ce jour, je suis allée souvent chez Nicolas. Quand je le croisais dans la cour du lycée, je le saluais d’un signe, rouge de timidité. Il répondait et passait son chemin.
Parfois, il n’était pas là, parti à son club de sport. Alors Madame Moreau me parlait de lui, de son mari mort il y a quelques années.
L’hiver a cédé au printemps, puis l’été. Je ne montais plus chez Nicolas. Je traînais avec mes copines ou m’asseyais sur un banc devant l’immeuble.
— Pourquoi tu ne viens plus ? m’a-t-il demandé un jour qu’il me croisait dans la rue.
J’ai haussé les épaules.
— Tu as passé tes examens ? Quand pars-tu pour l’université ?
— Je ne pars pas. Je vais étudier ici, à l’INSA. Je ne veux pas laisser ma mère seule.
— Génial ! me suis-je réjouie.
À l’automne, je suis montée un jour, prétextant un problème de maths. Mais je ne savais plus quoi dire. J’étais gênée, maladroite. Il avait changé, grandi, encore plus beau.
Cet hiver, mon père est mort. Alcool frelaté. Maman n’a même pas pleuré à l’enterrement. Moi, je ne sais pas pourquoi, je l’ai plaint. Plus besoin d’attendre maman, plus de raison de monter chez Nicolas.
Pendant des mois, maman sursautait au moindre coup de sonnette, la peur dans les yeux.
— Maman, qu’est-ce que tu as ? Il n’est plus là, lui disais-je.
— L’habitude, répondait-elle.
J’étais en terminale. Un soir, je regardais par la fenêtre, guettant Nicolas.
— Pourquoi tu restes dans le noir ? Tu attends Nicolas ? est entrée maman en allumant.
— Je regarde, c’est tout, ai-je répondu, prise en flag.
— Il est grand, il a une copine. Belle. Occupe-toi plutôt de tes révisions, a soupiré maman.
Une copine ! Le cœur m’a déchiré. Je ne l’avais jamais vue, mais je la haïssais déjà. Un jour, je les ai croisés dans la cour.
— Camille ? Salut, pourquoi tu ne passes plus ? m’a demandé Nicolas avec son sourire. Sa copine me regardait de haut, des yeux glacés. Elle était grande aussi, mais elle me toisait comme une souris.
— Tu es en quelle classe maintenant ?
— Terminale.
— Comme le temps passe. Tu as changé, tu es devenue jolie, je ne te reconnaissais pas. Tu veux faire quoi après ?
— Nicolas, viens, a-t-elle dit en le tirant par la manche.
— Bonne chance, à plus ! a-t-il lancé, et ils sont partis bras dessus bras dessous.
Je les ai suivis des yeux. « Froide comme un poisson, des glaçons dans les yeux, ai-je pensé. Reine des Neiges ? Trop d’honneur. » Je l’ai surnommée la Poissonnière.
Le temps a passé. J’ai eu mon bac, intégré la fac de médecine. Nicolas a eu son diplôme, trouvé du travail, s’est acheté une voiture. J’avais appris à reconnaître le bruit du moteur ; je me précipitais à la fenêtre quand il arrivait.
Un jour, en rentrant, j’ai croisé Madame Moreau dans la cour. Elle marchait lentement avec une canne, en boitant.
— Bonjour, Madame Moreau, qu’est-ce qui vous arrive ?
— La jambe me fait mal, je peux à peine marcher. Le médecin dit qu’il faut une prothèse, mais j’ai peur, s’est-elle plainte.
— Dites-moi ce qu’il faut acheter, je vais au magasin, ce n’est pas grave.
— Va, merci. Nicolas n’est jamais là…
Alors j’ai recommencé à monter chez eux, mais je voyais rarement Nicolas. Je faisais les courses, je l’aidais au ménage.
Un jour, j’ai osé demander des nouvelles de sa copine.
— Léa, belle fille, mais trop maniérée. Toujours silencieuse, on ne sait pas comment l’aborder. Elle n’est pas de notre monde. Toi, tu es des nôtres. Ce n’est pas une telle fiancée qu’il faut à mon fils, a soupiré Madame Moreau. Et toi, pourquoi tu demandes ? Tu ne serais pas amoureuse de lui ?
J’ai baissé les yeux.
— Ne t’en fais pas. Si tu étais plus âgée, tu serais la femme idéale pour Nicolas. Tu trouveras l’amour, toi aussi.
— Je n’en veux pas d’autre, ai-je murmuré, et je suis partie en courant.
Une fois, je suis montée pour demander la liste de courses. La Poissonnière a ouvert.
— Qu’est-ce que tu veux ? a-t-elle lancé, désagréable.
— Je viens voir Madame Moreau…
— Elle n’est pas là. Nicolas l’a emmenée à l’hôpital en voiture.
Elle a levé le menton, me regardant de haut.
— Pourquoi tu viens ici tout le temps ? Ses yeux de glace brillaient.
— Je ne « viens pas », j’aide Madame Moreau. Je vais au magasin.
— Belle aide. Ne viens plus. Si besoin, je le ferai. On va se marier bientôt, on habitera ici. Va-t’en, parce qu’après ton passage, des objets disparaissent.
— Quels objets ? me suis-je insurgée.
— Une bague. Je l’avais laissée sur le lavabo. Plus de bague. Tu l’as prise, il n’y a que toi.
— Je ne vais jamais plus loin que l’entrée ! ai-je crié.
— Je ne sais pas, tu es peut-être venue quand je n’étais pas là. Rends-la gentiment, sinon j’appelle la police.
Elle s’est avancée, ses yeux glacés tout près. J’ai reculé.
— Je n’ai pas pris ta bague !
— Prouve-le.
Elle a fait un pas. J’ai attrapé la porte, tiré, et je suis tombée sur Nicolas.
— Pourquoi criez-vous ? On vous entend dans l’escalier, a-t-il dit en regardant de l’une à l’autre.
La Poissonnière s’est redressée, souriant doucement à Nicolas.
— Tu es déjà de retour ? a-t-elle demandé, comme si de rien n’était.
J’ai voulu m’enfuir, mais Nicolas m’a retenue par le bras.
— Qu’est-ce qui se passe ?
— Elle… elle m’accuse d’avoir volé sa bague. Je n’ai rien pris, je ne suis même pas allée dans la salle de bain.
— Quelle bague ? a demandé Nicolas, me tenant fermement, les yeux sur la Poissonnière.
— Avec une pierre rose. Je l’ai perdue, je ne sais plus où. Je lui ai demandé si elle l’avait vue, a-t-elle expliqué d’une voix mielleuse.
— Elle ment ! Elle a dit que je l’avais prise, elle voulait appeler la police.
J’ai dégagé mon bras et dévalé les escaliers, les larmes aux yeux.
— Allez tous au diable ! ai-je crié en entrant chez moi, claquant la porte.
— Qu’est-ce que tu as ? a demandé maman, sortant dans l’entrée.
— Maman !
Je me suis jetée dans ses bras, j’ai tout raconté.
— La bague se retrouvera, ne pleure pas. Nicolas va s’en occuper, a-t-elle dit en me berçant.
Le lendemain, Nicolas est venu. Maman n’était pas là.
— Il faut qu’on parle, a-t-il dit.
Je l’ai fait entrer dans ma chambre. Il a vu ma photo sur le secrétaire et a souri. J’avais oublié. J’ai rougi, baissé les yeux.
— Tu me l’as volée ? Et tu dis que tu ne voles pas ? m’a-t-il taquinée.
J’ai rougi encore plus.
— Bon, je ne t’en veux pas. Je suis venu m’excuser. La bague a été retrouvée.
— Où ?
— Peu importe.
— Non, ça compte. Elle m’a accusée de vol. Tu crois que c’est agréable ? ai-je dit, la voix tremblante.
Il m’a prise par les épaules.
— Camille, pardonne-moi. Je n’ai jamais cru une seconde que tu l’avais prise. Sincèrement. Léa n’aimait pas que tu viennes souvent, alors elle a inventé cette histoire pour que tu ne reviennes plus. La bague… elle est tombée de sa poche quand elle a laissé tomber sa veste.
— Et tu vas lui pardonner ? Et si elle accuse ta mère de vol ? Elle est capable de tout. La Poissonnière, toute froide !
— Arrête ! Elle est juste jalouse, a-t-il dit en lâchant mes épaules, sévère.
— Nicolas ! Tu ne vois donc rien ?
— Qu’est-ce que je ne vois pas ? m’a-t-il regardée avec pitié, visiblement lassé.
— Je t’aime ! ai-je lâché, effrayée par mon audace. Depuis la cinquième. Nicolas, ne l’épouse pas, je t’en supplie.
Mes larmes embuaient son visage.
— Camille, tu pleures ? Il n’y aura pas de mariage. On s’est séparés.
— Vraiment ?
J’ai cligné, les larmes ont coulé.
— Idiot, va. Il m’a serrée contre lui. Maman sort de l’hôpital dans une semaine. Passe la voir, aide-la si besoin.
— Bien sûr, pas besoin de demander.
Il est reparti, triste et songeur, mais moi je dansais presque. Pas de mariage !
Chaque jour, je montais chez Madame Moreau, courses, ménage, même la cuisine. Je ne voyais pas Nicolas, il rentrait tard. Mes soirées se passaient au cinquième. Maman hochait la tête.
Un jour, je l’ai croisé dans l’escalier. Il sentait l’alcool.
— Nicolas, tu as bu ? ai-je dit, horrifiée, revoyant mon père, la peur de maman…
— Et alors ? a-t-il dit en vacillant vers moi.
J’ai reculé, les yeux écarquillés.
— Camille, pourquoi tu me regardes comme ça ? N’aie pas peur, je ne deviendrai pas comme ton père… a-t-il dit soudain d’une voix sobre.
Le samedi suivant, il est venu avec un bouquet de fleurs et m’a invitée au cinéma. J’étais si heureuse !
Désormais, Nicolas ne s’attardait plus le soir. Il rentrait vite, là où maman et moi l’attendions. Il ne buvait plus. Nous allions au cinéma, nous promenions, nous embrassions dans sa chambre…
Mon amour avait enfin réchauffé son cœur.
— Soyez heureux, les enfants. Ne la fais pas souffrir, Nicolas, a dit maman quand il m’a demandée en mariage.
— Je promets, jamais.
Je me suis blottie contre lui, comme un jeune arbre contre un grand chêne.







