– Dans cette robe, tu as l’air d’une vieille jument, parole d’honneur ! – lança la belle-mère à voix haute, en parcourant du regard les invités silencieux. La réponse de sa belle-fille ne lui plut guère, oh que non !

Amélie fit glisser son doigt sur l’écran de son smartphone pour consulter le solde de sa carte bancaire. Le montant affiché dans l’application lui fit fermer les yeux et compter lentement jusqu’à dix.

— Mathieu ? appela-t-elle vers son mari, qui tournait devant le miroir du couloir.

Mathieu ajustait le col d’une chemise neuve.

— Quoi, Amélie ?

— Tu vas payer le taxi jusqu’au restaurant avec ta carte ?

L’homme cessa de tirer sur sa chemise et jeta un regard coupable à sa femme.

— Amélie, voyons, qu’est-ce qui te prend ? Il me reste presque rien. Et je dois encore payer le parking cette semaine. C’est toi qui le commandes, d’accord ?

Amélie verrouilla son téléphone.

Mathieu avait quarante ans aujourd’hui. Un âge sérieux. Six mois plus tôt, ils étaient convenus de fêter ça simplement, à la maison, tous les trois : eux et leur fils.

Il y avait le crédit immobilier d’un deux-pièces signé deux ans plus tôt. La mensualité dévorait presque tout le salaire de Mathieu. Amélie, elle, assumait les charges, les courses, les activités du fils et les vêtements. Son salaire de chef de projet senior le permettait, mais il ne restait presque rien à la fin du mois.

Et puis, un mois avant, Gisèle s’était immiscée dans leurs plans.

La belle-mère avait décrété que les quarante ans de son fils unique méritaient un événement planétaire. Il ne convenait pas de rester dans la cuisine comme des mendiants. Il fallait inviter la famille, privatiser une salle de restaurant, montrer à tous que Mathieu avait réussi sa vie.

Aux timides objections de son fils, qui rappelait qu’il n’y avait pas d’argent pour un restaurant, Gisèle répondait simplement :

— Amélie gagne bien sa vie. Vous n’allez pas faire faillite pour une occasion pareille.

Amélie avait cédé. Elle avait elle-même trouvé un restaurant douillet à la bonne cuisine, composé le menu, versé l’acompte.

— On appelle un taxi, capitula Amélie en enfilant son trench.

Au restaurant, les serveurs s’affairaient déjà. La table pour quinze croulait sous les entrées. Amélie avait délibérément choisi une robe ample, couleur sable, pour se sentir à l’aise après sa journée de course folle et l’organisation du banquet.

Les invités commencèrent à arriver vers dix-huit heures. Gisèle fit son entrée la dernière, escortée de Pauline, la sœur de Mathieu. La belle-mère avançait vers la table comme si elle se rendait à une réception à l’Élysée.

— Joyeux anniversaire ! proclama Gisèle en tendant à son fils un paquet enveloppé de papier.

Mathieu jeta un œil à l’intérieur et s’illumina.

— Oh, merci, maman ! Le parfum que je voulais !

Amélie jeta un coup d’œil à la marque. Le flacon valait le tiers de leur mensualité de crédit.

— Pour un fils adoré, on ne regarde pas à la dépense, déclara fièrement la belle-mère en confiant son manteau neuf à col de fourrure au serveur qui venait d’approcher.

Puis elle tourna les yeux vers sa bru. Le sourire de Gisèle s’éteignit aussitôt.

— Amélie, bien le bonjour, dit-elle sèchement.

— Bonsoir, Gisèle, répondit Amélie d’une voix égale.

La belle-mère balaya la salle du regard.

— Eh bien, que veux-tu que je te dise… fit-elle en prenant place au bout de la table. Il fait sombre ici. Et ces nappes, toutes simples. Mathieu, je t’avais parlé du Manoir, au centre-ville. Là-bas, les lustres, ma chérie, sont superbes !

— Maman, le Manoir, c’est hors de prix, répondit Mathieu à mi-voix en s’asseyant près d’elle.

— Oh, arrête de pleurer misère ! coupa Pauline en rajustant sa coiffure. Chez vous, Amélie gagne comme une directrice d’usine. Vous pourriez, une fois dans votre vie, organiser une vraie fête à mon frère !

Amélie sentit la moutarde lui monter au nez, mais elle se retint. Ce n’était vraiment pas le moment de régler ses comptes devant les invités.

— Servez-vous, Gisèle, dit-elle en poussant vers sa belle-mère l’assiette de poissons variés. La cuisine est excellente, ici.

Gisèle piqua un morceau de poisson de l’air le plus dégoûté.

— Ce saumon est bien pâle. Vous l’avez acheté au marché, en promo ?

— C’est une truite tout juste salée, préparée par le chef, expliqua calmement Amélie.

Le banquet battait son plein. On mangeait, on buvait, on portait des toasts. On couvrait Mathieu d’éloges : quel brillant professionnel, quel merveilleux père de famille, quelle chance il avait dans la vie.

Gisèle, elle, ne ferma pas le clapet de la soirée. Elle raconta l’enfance de Mathieu, se vanta de ses succès professionnels imaginaires et ne mentionna pas une seule fois Amélie. Sa bru n’était à ses yeux qu’une employée de maison, chargée de resservir le jus et de ne pas se faire remarquer.

Quand on servit le plat chaud, l’atmosphère était devenue électrique.

Amélie, fatiguée, se leva pour demander aux serveurs d’apporter le thé. En revenant à sa place, elle entendit la voix sonore de sa belle-mère.

— En voilà, une tenue, Amélie !

Les fourchettes cessèrent de tinter au-dessus de la table. Les invités plongèrent d’un même mouvement le nez dans leur assiette, feignant une passion soudaine pour les salades.

Amélie s’arrêta à mi-chemin de sa chaise.

— Pardon ? demanda-t-elle.

— Dans cette robe, tu ressembles à une vieille haridelle, parole d’honneur ! lança Gisèle en balayant du regard la tablée silencieuse.

Mathieu se couvrit de plaques rouges.

— Maman, arrête, dit-il d’une voix mal assurée. Cette robe est très bien.

— Mathieu, tu as les yeux bouchés ! répliqua sa mère en ajustant le col de son chemisier de soie. C’est pour ton bien, ma chérie. À trente-huit ans, tu t’habilles comme une mamie au fond de son jardin. Ni taille, ni coupe. Une faute de goût complète !

Pauline sourit d’un air narquois derrière sa serviette.

Amélie s’approcha lentement de la table. Toute la soirée, sa belle-mère avait fait la fine bouche : les entrées trop simples, le restaurant trop modeste, la femme de son fils pas assez élégante.

— Eh bien, moi, elle me plaît, répondit Amélie en regardant Gisèle droit dans les yeux. Elle est confortable.

— Confortable, quelle horreur ! ricana Gisèle. Une femme doit faire honneur à son mari, être sa vitrine !

Elle redressa les épaules.

— Regarde-moi. Je suis retraitée, et pourtant je tiens mon rang. Parce qu’il faut se respecter, pas enfiler n’importe quel sac de chez le soldeur.

Les invités s’échangèrent des regards embarrassés. L’oncle de Mathieu fixait son verre comme s’il étudiait les bulles de son eau gazeuse.

— Amélie, assieds-toi, ne t’énerve pas, souffla son mari en tirant sur sa manche.

Normal. Mathieu avait toujours préféré se faire tout petit quand les femmes réglaient leurs comptes, en espérant qu’Amélie se contente de se taire et d’encaisser.

Mais ce soir-là, Amélie n’était pas d’humeur à se taire. Elle en avait assez de porter le crédit immobilier sur le dos, de financer les caprices de sa belle-mère et de subir des humiliations publiques avec son propre argent.

— Gisèle, dit Amélie en s’appuyant des deux mains sur le bord de la table, ce chemisier que vous portez, il vient d’où ?

— Qu’est-ce que mon chemisier vient faire là-dedans ? bredouilla la belle-mère, désarçonnée par le changement de sujet.

— Mais si, figurez-vous, poursuivit la bru, imperturbable. Un chemisier italien, en pure soie. Et les escarpins en cuir que j’ai remarqués à votre arrivée. Sans oublier le manteau tout neuf, au vestiaire, avec son col de fourrure. Belles pièces, non ?

— Oui, de belles pièces, concéda Gisèle, méfiante. Je sais choisir les choses de qualité.

— Vous savez les choisir, d’accord, approuva Amélie. Mais les payer ?

Quelqu’un toussa nerveusement. Mathieu devint écarlate et fit mine de se lever.

— Amélie, ça suffit, siffla-t-il entre ses dents.

— Non, ça ne suffit pas, Mathieu, dit Amélie en l’arrêtant d’un geste. Puisqu’on parle de tenue et d’estime de soi, soyons francs.

Elle haussa le ton pour être entendue de toute l’assemblée.

— Ce chemisier italien, ces escarpins et ce superbe manteau, vous les avez achetés le mois dernier, Gisèle. Avec les quatre cents euros que je vous ai virés depuis ma prime trimestrielle. Parce que, je cite : « Je n’ai rien pour aller chez le médecin, j’ai honte de voir le docteur. » Voilà ce que vous m’avez dit.

Le rouge à lèvres éclatant de Gisèle sembla soudain bien pâle. Elle promena un regard affolé autour de la table en quête de soutien. Mais les invités s’intéressaient tout à coup de très près à la viande qui refroidissait.

— J’ai demandé à mon fils ! lança la belle-mère, provocante.

— Ce n’est pas votre fils qui a payé, coupa Amélie. Parce que le salaire de votre Mathieu suffit tout juste au crédit, à l’essence et aux déjeuners d’affaires.

Pauline tenta de s’interposer.

— Amélie, pourquoi tu comptes l’argent des autres ? Tu as perdu la tête, ma parole ?

— Je compte MON argent, Pauline, la rabroua Amélie. Et ce banquet auquel vous êtes assises en ce moment, en critiquant le restaurant et ma robe, est payé jusqu’au dernier centime de ma poche.

Un silence pesant s’installa dans la salle, seulement troublé par le tintement des couverts aux tables voisines.

— Et ce parfum de luxe que vous avez offert à votre fils tout à l’heure, ajouta Amélie en regardant sa belle-mère dans les yeux, il a été acheté avec l’argent que je vous ai donné la semaine dernière pour vos soins dentaires.

Gisèle devint écarlate.

— Comment oses-tu… marmonna-t-elle.

— Eh bien voilà, dit Amélie en se redressant. Je peux me promener dans un sac à pommes de terre si j’en ai envie. Parce que ce sac, je l’ai acheté moi-même avec mon argent gagné à la sueur de mon front !

Elle attrapa son verre de jus.

— Et quand vous saurez vous habiller avec votre retraite, on discutera de mes robes. Bon appétit !

Amélie se rassit, parfaitement sereine.

Gisèle en resta bouche bée. Elle attendait que son fils prenne la défense de sa mère, qu’il rembarre cette femme insolente. Mais Mathieu restait assis, la tête baissée, occupé à piquer consciencieusement une pomme de terre rôtie avec sa fourchette.

Plus rien à faire. La belle-mère froissa sa serviette en tissu, la jeta sur la table et se leva d’un bond.

— Je ne remettrai plus jamais les pieds chez vous ! lâcha-t-elle sans s’adresser à personne en particulier.

Elle pivota et fila vers la sortie. Pauline, après un regard assassin à Amélie, se leva d’un bond et emboîta le pas à sa mère.

Le reste de la soirée s’acheva dans une ambiance morose. Les invités expédièrent leur assiette, burent leur thé, prirent congé avec raideur et se dispersèrent. Amélie et Mathieu rentrèrent chez eux en silence.

Une semaine passa. La vie reprit son cours. Gisèle s’abstenait ostensiblement d’appeler. Mathieu arpenta la maison quelques jours avec une mine offensée, essayant de reprocher à Amélie sa dureté excessive, mais il ne trouva aucune argument valable.

Samedi matin, alors qu’Amélie préparait le café, un message arriva sur le téléphone de son mari. Mathieu, attablé, consulta l’écran et se racla la gorge.

— Amélie, commença-t-il d’un ton mielleux. C’est maman. Son frigo est en panne. Le réparateur dit que ça va coûter cher.

Amélie but une gorgée de café bien chaud.

— Quelle catastrophe, répondit-elle d’une voix égale.

— Il faudrait l’aider, reprit Mathieu en se grattant la nuque. Tu peux lui envoyer cent euros ? Je te rembourse au prochain salaire.

— Non, Mathieu, je n’enverrai pas un centime, dit Amélie en reposant sa tasse.

— Comment ça, pas un centime ? Elle va perdre toutes ses provisions !

— Tu m’as très bien comprise, dit Amélie. Ta mère a fait très clairement comprendre que j’étais une faute de goût ambulante et que je ne me respectais pas. J’ai décidé de suivre ses sages conseils.

Elle s’approcha de la cuisinière et éteignit le feu.

— Hier, je me suis inscrite au salon pour une coupe et une coloration. Et ce week-end, je vais au centre commercial m’acheter de nouvelles robes. Je vais tenir mon rang !

Mathieu cligna des yeux, complètement perdu.

— Et le frigo, alors ?

— Le frigo, mon chéri, c’est maintenant ton affaire, sourit Amélie. Prends une petite mission, demande une avance. Vous êtes de la même famille, le sang parle. Je suis sûre que tu vas trouver une solution.

Elle prit son mug et partit vers la chambre, laissant son mari en tête-à-tête avec ses pensées et le réfrigérateur en panne de Gisèle. Comme on fait son lit, on se couche, un point c’est tout.

Et vous, qu’auriez-vous fait à sa place ? Laissez vos commentaires et cliquez sur « J’aime » !

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News 24 Justall
– Dans cette robe, tu as l’air d’une vieille jument, parole d’honneur ! – lança la belle-mère à voix haute, en parcourant du regard les invités silencieux. La réponse de sa belle-fille ne lui plut guère, oh que non !