« Comment ça, nous ne sommes pas les héritiers ? Il n’y a pas d’autre famille ! » s’écria la fille en gesticulant, avant de voir le document officiel… Cette histoire avait commencé bien avant le jour où les papiers notariés étaient apparus dans l’appartement de Gisèle Moreau. Elle vivait seule dans l’une de ces tours HLM typiques. Son mari était mort depuis longtemps et les enfants s’étaient dispersés. Chacun avait sa vie, ses soucis. Ils ne pensaient à leur mère qu’extrêmement rarement. Au début, Gisèle en avait été blessée, elle avait même pleuré le soir en regardant de vieilles photos de famille. Puis elle s’y était habituée. Elle s’efforçait de s’occuper chez elle pour ne pas sombrer dans la solitude. Chaque année, sa santé déclinait un peu plus. La vieillesse s’était glissée en elle sans qu’elle s’en aperçoive, lui volant ses forces. Un jour, elle n’avait tout simplement pas pu aller jusqu’au magasin. Ses jambes refusaient soudain de lui obéir, ses yeux s’étaient voilés, et elle avait à peine pu se retenir au chambranle de sa porte. C’est sa voisine Nadine, qui habitait un étage au-dessous, qui l’avait sauvée. Un peu plus jeune, elle aidait volontiers : elle apportait du pain frais, achetait les médicaments prescrits, préparait une soupe chaude, aidait à faire le ménage ou à laver les rideaux.

« Comment ça, nous ne sommes pas les héritiers ? Nous n’avons pas d’autre famille ! » s’écria Mireille en agitant les mains, avant de tomber sur l’acte notarié posé sur la table.

Cette histoire avait commencé bien avant que ces documents n’entrent dans l’appartement de Marguerite Delorme. Elle vivait seule dans l’un de ces grands immeubles de béton construits à la hâte dans les années soixante. Son mari, Albert, était mort depuis longtemps, et les enfants étaient partis, chacun de son côté. Mireille avait construit sa vie ailleurs, Jean-Luc aussi, avec sa femme Valérie. On se souvenait de la vieille mère de loin en loin, par à-coups, sans grande chaleur.

Au début, Marguerite en avait souffert. Elle pleurait parfois le soir, le regard perdu sur ses vieilles photos de famille. Puis elle s’était habituée. Pour ne pas devenir folle de solitude, elle s’inventait des travaux ménagers, refaisait les mêmes gestes, rangeait, frottait, rangeait encore. Elle espérait surtout occuper ses journées.

Avec les années, sa santé s’était dégradée. La vieillesse l’avait attrapée sans bruit, comme elle attrape les gens qui vivent seuls. Un jour, elle n’était même plus arrivée jusqu’à la supérette du coin. Ses jambes s’étaient dérobées, sa vue avait tourné, et elle avait tout juste eu le temps de s’accrocher au chambranle de sa porte.

Sa voisine Nadine, qui habitait un étage plus bas, l’avait sauvée. Nadine était un peu plus jeune qu’elle, toujours prête à rendre service. Elle montait avec du pain frais, allait chercher les médicaments sur ordonnance, préparait un bon potage, aidait à faire le ménage et à laver les rideaux.

Un jour d’été, les deux femmes étaient assises sur le banc devant l’immeuble, à l’ombre d’un vieux marronnier. Nadine regardait sa voisine, qui respirait difficilement, la main posée sur sa poitrine. Elle n’y tint plus.

— Marguerite, pourquoi est-ce que tu n’appelles pas tes enfants ? Ils pourraient t’aider, non ? Tu les as élevés, tu leur as tout donné.

— Oh, Nadine, tu crois que je n’ai pas essayé ? répondit Marguerite en baissant les yeux. Jean-Luc ne décroche jamais. Quand Valérie répond, elle dit qu’ils n’ont pas une minute à eux.

— Et qu’est-ce qu’elle raconte ?

— Le travail, la maison, les travaux. En plus, ils sont à l’étroit : les parents de Valérie habitent avec eux. Il y a juste assez de place pour les enfants, alors pour moi, tu penses bien. Bref, personne ne m’attend là-bas.

— Et ta fille ? Elle devrait être plus proche de toi, non ?

— Mireille a appelé l’autre jour. Mais seulement pour demander de l’argent. Quand je lui ai dit que ma retraite était minuscule, que je pouvais à peine payer mes médicaments, elle s’est fâchée. Elle m’a traitée de radine et elle a raccroché.

Nadine hocha la tête, sans rien dire. Elle avait connu Marguerite à l’usine, une femme travailleuse et respectée, qui se retrouvait maintenant seule, oubliée de tous.

— Tu sais, Marguerite, dit-elle lentement, tu devrais peut-être prendre quelqu’un chez toi. Une étudiante sérieuse. Ça te ferait un petit complément d’argent, et puis une présence dans l’appartement. Une personne vivante, ça change tout.

— Qui voudrait d’un petit deux-pièces comme le mien ? Il est si petit. À moins que ce soit une jeune fille vraiment pas difficile.

Les deux femmes continuaient à parler sans faire attention à un jeune homme assis sur le banc voisin. Il portait un gros sac à dos posé à ses pieds. Il les avait écoutées avec attention. Quand elles se turent, il se leva, un peu gêné, et s’approcha.

— Bonjour. Excusez-moi, j’ai entendu votre conversation malgré moi, dit-il en retirant sa casquette. Je m’appelle Baptiste. Je suis venu ici pour étudier au lycée professionnel, mais j’ai un gros problème de logement.

— Qu’est-ce qui t’arrive, mon petit ? demanda Marguerite avec douceur.

— La cité universitaire est pleine. Ils m’ont dit de revenir au prochain semestre. Je ne peux pas non plus louer un appartement. Mes parents sont ouvriers dans un petit village, on n’a pas beaucoup de sous. Est-ce que vous pourriez me prendre quelque part, même un coin, même dans la cuisine ?

Les deux femmes échangèrent un regard étonné. Le jeune homme était soigné, calme ; ses yeux semblaient francs, sans insolence ni malice.

— Je sais tout faire dans une maison, continua-t-il en voyant leur hésitation. Le ménage, le bricolage, réparer un robinet, aller chercher des courses ou des médicaments par n’importe quel temps. Je serai votre premier aide, promis. Vous ne le regretterez jamais.

Marguerite arrangea son foulard et lui demanda où il dormait en attendant la rentrée.

— Nulle part, avoua-t-il en baissant la tête. J’ai passé la nuit sur un banc à la gare. J’ai cherché une chambre, mais les loyers sont beaucoup trop chers pour moi. J’ai vu votre cour verte, je me suis posé ici pour réfléchir. Je ne pouvais pas rentrer au village les mains vides.

Les voisines se levèrent et s’écartèrent de quelques pas. Nadine hocha la tête : le garçon avait l’air sérieux. Marguerite décida de tenter le coup et l’invita à visiter son appartement.

À partir de ce jour, la vie de la vieille dame changea. Baptiste s’installa sur un petit canapé dans la cuisine et se montra reconnaissant pour ce toit modeste. Il était travailleur, poli, discret. Il se levait tôt, se lavait sans faire de bruit, partait en cours, revenait les bras chargés de courses. Il étudiait bien, recevait sa bourse, aidait au ménage, faisait les réparations. Chaque jour, il vérifiait sur les emballages les dates de péremption du lait et du pain. Il tenait aussi à jour le semainier de médicaments de Marguerite, veillait à ce qu’elle prenne son petit-déjeuner avant ses pilules, restait près d’elle lorsque les malaises arrivaient.

Au bout de deux mois, Marguerite refusa de prendre le moindre euro pour le loyer ou les charges.

— Mon garçon, tu m’aides davantage que mes propres enfants en dix ans, lui dit-elle, les yeux brillants. Ce que tu fais pour moi vaut bien plus que ces billets. Garde ton argent pour toi. Tu en as besoin pour tes études, tes vêtements, tes livres.

Baptiste essaya de protester, mais elle ne céda pas. Il pensait que cette vieille dame était un don du ciel ; elle pensait la même chose de lui.

Trois ans passèrent, tranquilles et heureux. Baptiste avait pris l’habitude d’appeler Marguerite « mémé », et elle le traitait comme son petit-fils. Elle lui disait qu’il lui avait apporté ce qui manquait à sa vie.

Un jour, à La Poste du quartier, où il allait envoyer un colis à ses parents, Baptiste vit une jeune femme au guichet. Elle s’appelait Christine. Elle était étudiante et travaillait là pendant les vacances d’été. D’abord, ils échangèrent des sourires polis. Puis il trouva des prétextes pour revenir plus souvent, même sans colis à envoyer. Ils parlaient des études, des livres, de la vie, du temps qu’il faisait.

Il finit par prendre son courage à deux mains et l’invita au parc municipal. Ils marchèrent longtemps sous les platanes, mangèrent une glace à deux boules et se racontèrent leur enfance. Christine fut très surprise d’apprendre que Baptiste logeait chez une dame âgée sans lien de parenté et qu’il s’occupait d’elle avec autant de soin. Elle fut saisie par tant de dévouement et de droiture. Elle comprit que ce garçon-là était quelqu’un de fiable, un cœur simple et solide.

Ils se virent de plus en plus souvent. Le week-end d’abord, puis chaque fois qu’ils avaient un moment libre entre les cours et le travail. Baptiste décida bientôt de la présenter à Marguerite. Il avait un peu peur que la vieille dame se sente délaissée, ou que Christine ne s’entende pas avec elle. Ses craintes n’étaient pas fondées. Christine plut immédiatement à Marguerite. Elle était respectueuse, modeste, souriante. Elle proposa aussitôt de l’aider en cuisine, fit la vaisselle et prépara une tisane.

— Surtout, Baptiste, ne la laisse pas passer, disait Marguerite le soir. Christine est une fille en or. Beaucoup de garçons doivent la regarder. Alors, sois plus décidé.

— J’aimerais bien, mémé, répondait-il en rougissant. Je l’aime beaucoup. Mais je n’ai pas de logement. Où est-ce que je l’emmène après le mariage ? Sur le canapé de la cuisine ? Je ne veux pas commencer notre vie comme ça.

— Tu te trompes, mon petit, disait Marguerite. Les familles les plus solides sont celles qui partent de rien. Quand on traverse ensemble les premières difficultés, qu’on apprend à partager le dernier morceau de pain, on ne se quitte plus. Quand tout est déjà prêt et que l’argent tombe du ciel, les sentiments s’en vont aussi vite.

— Alors vous croyez qu’on peut essayer ?

— Bien sûr ! Vous pouvez habiter ici. Ce n’est pas grand, mais on peut toujours se serrer. Je suis vieille, je ne prends pas beaucoup de place. Il faut juste que Christine accepte de vivre avec une mamie.

Christine, mise au courant, accepta avec joie. Elle n’avait pas peur des difficultés et elle aimait sincèrement Marguerite.

Le mariage fut simple, petit, mais très chaleureux. Les parents de Baptiste étaient descendus du village. Marguerite avait eu la place d’honneur, comme une mère. Un an plus tard, un petit Julien arriva, un beau garçon bien portant. L’appartement semblait soudain plus grand, rempli de rires, de chaleur et de vie.

Marguerite était aux anges. Elle restait des heures à côté du berceau, chantait des berceuses, berçait le bébé dans ses bras pendant que Christine rangeait ou lavait les langes. Christine, très reconnaissante, veillait à ce que la vieille dame ne manque de rien. Elle lui cuisinait ses plats préférés, achetait des fruits frais, s’inquiétait de la voir fatiguée. Les voisins disaient que Marguerite avait eu une chance incroyable de trouver une famille pareille à la fin de sa vie.

Un après-midi d’automne, cette tranquillité fut brisée. On sonna à la porte sans prévenir. C’était Mireille.

Elle n’était pas venue depuis des années. Elle envoyait tout juste quelques messages, ne venait jamais pour les fêtes. En entrant, elle vit les jouets par terre, le petit manteau suspendu dans le couloir, la poussette près de la porte. Elle pinça les lèvres, mais elle se força à sourire.

— Maman ! Salut ! dit-elle trop fort, sans même retirer ses chaussures. Qu’est-ce que c’est que cette auberge espagnole ? Qui sont toutes ces personnes chez toi ?

Marguerite, un peu surprise, répondit calmement :

— C’est Baptiste, sa femme Christine, et mon petit-fils de cœur. Ils vivent avec moi depuis quatre ans. Ils m’aident dans tout. Sans eux, je ne pourrais sans doute plus me lever le matin.

Mireille jeta un regard froid au jeune couple, mais elle ne dit rien. Toute la soirée, elle se montra attentionnée, douce, prévenante, avec une douceur qui paraissait faux.

Le soir, elle s’assit près de sa mère et prit un air grave.

— Maman, je n’ai pas dormi depuis des jours. Ça me fend le cœur de te savoir ici, toute seule, dans ce petit appartement, entourée d’étrangers. Viens vivre chez moi. J’ai une grande maison. Tu seras bien soignée, au chaud, au calme. Tu mérites un peu de repos à ton âge.

Marguerite hésita. D’un côté, c’était sa fille, sa chair, et une mère veut toujours croire à l’amour de son enfant. Elle avait pardonné les absences, les oublis, les paroles dures. De l’autre, il y avait sa vraie famille, celle qui l’avait entourée, soignée, aimée pendant des années. Mais les mots doux de Mireille finirent par la toucher. Elle accepta de partir.

Les valises furent préparées rapidement. Mireille pressait sa mère, l’aidait tant bien que mal à plier ses affaires. Quand tout fut prêt, Marguerite vint trouver Baptiste et Christine, assis à la cuisine, l’air triste.

— Mes enfants, ne m’en veuillez pas, dit-elle doucement. Ma fille me propose quelque chose, je dois essayer de recoller les morceaux. Restez ici. Vous pouvez habiter cet appartement gratuitement pendant un an. Vous avez le temps de chercher un vrai logement. La vie fera le reste.

Ils retinrent leurs larmes. Ils sentaient une mauvaise chose, un pressentiment, mais ils ne pouvaient pas s’opposer à une mère et à sa fille.

Juste avant de fermer la porte, Marguerite se souvint d’un châle qu’elle voulait offrir à Nadine. Elle sortit une poignée de secondes pour descendre chez sa voisine et lui dire au revoir.

À peine la porte fut-elle refermée que Mireille changea de visage. Tout son sourire disparut. Elle croisa les bras et se planta devant le jeune couple.

— Bon, les amis, écoutez-moi bien. Demain matin, je ne veux plus voir personne ici. Ramassez vos affaires et disparaissez.

Baptiste resta un instant sans voix, puis répondit calmement :

— Mais Marguerite vient de nous permettre de rester un an. Nous avons un petit enfant. Il nous faut du temps pour trouver une location.

— Ma mère est vieille, elle ne sait plus ce qu’elle dit ! lança Mireille. Vous en profitez, voilà tout. Un an ? Vous rêvez. J’ai déjà des acheteurs pour cette surface. Ils viennent demain matin. Il faut que ce soit vide et propre. Sortez tout de suite.

Christine serra le bébé contre elle et demanda, la voix tremblante :

— Où voulez-vous que nous allions avec un nourrisson, en pleine automne ? Nous n’avons nulle part où aller.

— Ce n’est pas mon problème. Vous auriez dû penser un peu plus tôt avant de vivre gratuitement aux crochets de ma mère.

— Vous vous moquez bien de votre mère, en réalité, dit Christine. Vous la prenez chez vous pour être libre de vendre son appartement. Et ensuite, qu’est-ce que vous ferez d’elle ?

— Mêle-toi de tes affaires ! cria Mireille. Je fais ce que je veux avec ma mère et ses biens. Vous n’êtes personne ici.

Baptiste fit un pas vers la porte.

— Je vais tout lui raconter. Elle doit savoir ce que vous préparez.

Mireille éclata d’un rire méchant.

— Et qui la croira ? Sa propre fille, ou des gens comme vous qui se sont installés chez elle sans payer ? Elle m’écoutera, moi. Vous n’êtes que des pique-assiette. Allez, prenez vos sacs, sinon j’appelle la police.

Baptiste se mit devant Christine, la protégeant.

— Ne parlez pas comme ça devant ma femme. Nous avons soigné cette dame nuit et jour pendant que vous ne pensiez même pas à elle. Nous payions nous-mêmes ses courses et ses médicaments, alors que vous lui demandiez de l’argent.

— Ça suffit ! s’écria Mireille. Vous êtes des occupants sans contrat, sans droit, sans rien. Allez trouver une autre vieille naïve, vous avez l’habitude.

— Personne ne partira d’ici !

La voix venait de la porte. Marguerite se tenait sur le seuil. Elle avait oublié son châle et était revenue le chercher. En entendant du bruit, elle avait poussé la porte et avait tout entendu.

Elle regardait sa fille sans colère, avec une immense tristesse.

— Maman, tu as mal compris, ce n’est pas ce que tu penses… balbutia Mireille.

— J’ai compris au contraire très bien, répondit Marguerite d’une voix calme et ferme. Prends ton sac, ta veste, et sors de chez moi. Tout de suite. Je ne veux plus te voir.

— Mais on avait dit qu’il fallait vendre ! L’argent, maman, il faut penser à l’argent !

— Je ne vais nulle part. Ma vraie famille est ici. Elle ne me trahira pas pour quelques mètres carrés. Va-t’en.

Mireille attrapa son sac en cuir, lança des mots méchants, puis claqua la porte si fort que les murs tremblèrent.

Marguerite se laissa tomber sur une chaise et pleura, le visage dans les mains. Christine s’approcha, la prit par les épaules et lui parla doucement. Baptiste mit de l’eau à chauffer et versa quelques gouttes de valériane dans un verre.

La vie reprit peu à peu. Mais l’épreuve avait usé la vieille dame. Les mois passèrent. Son cœur faiblissait, ses jambes ne la portaient plus. La dernière année, elle resta presque tout le temps alitée. Baptiste et Christine ne se plaignirent jamais. Il la soulevait dans ses bras pour l’installer dans un fauteuil, elle lui préparait des repas légers, la faisait manger à la petite cuillère, changeait ses draps, veillait sur elle comme sur un enfant. Ils achetaient les meilleurs médicaments possibles, demandaient conseil aux médecins, essayaient d’apaiser toutes ses douleurs. Elle ne parlait presque plus, mais son regard posé sur eux restait profond, reconnaissant, chaud.

Un matin d’automne, Marguerite ne se réveilla pas. Elle était morte dans son sommeil, sans souffrance, un léger sourire aux lèvres.

Baptiste s’occupa lui-même des obsèques. Ce ne fut pas facile, mais il le fit avec sérieux, comme un petit-fils. Christine pleura avec lui. Cette vieille dame leur avait donné plus qu’un toit : elle leur avait donné une famille.

Baptiste prévint les enfants de Marguerite. Ni Mireille ni Jean-Luc ne vinrent à l’enterrement. Ils étaient très pris, disaient-ils. Ils ne pouvaient pas laisser leur travail.

Ils arrivèrent deux semaines plus tard, le moment leur semblant venu de parler de l’héritage. Mireille ouvrit la porte avec sa clé. Elle entra avec Jean-Luc, leur manteau sur le dos, comme si la maison leur appartenait déjà.

Jean-Luc, un homme corpulent au regard indifférent, ne salua personne. Il se dirigea droit vers le buffet et se mit à fouiller les tiroirs, cherchant les papiers de l’appartement, les livrets d’épargne, les bijoux, tout ce qui pouvait avoir une valeur. Mireille se planta au milieu de la pièce et toisa Baptiste et Christine.

Le jeune couple se tenait près de la fenêtre, la petite poussette dans un coin. Ils savaient que la loi n’aime pas ceux qui ne peuvent pas prouver leur lien de sang.

— Nous allons partir, dit Baptiste d’une voix calme mais ferme. Donnez-nous une heure pour ranger nos affaires et celles de l’enfant.

— Vous avez une demi-heure, pas plus, répondit Mireille d’un ton triomphant. Ensuite, je fais changer les serrures. Ici, c’est chez nous.

Christine soupira et serra son fils contre elle.

À cet instant, la porte d’entrée, que les deux héritiers avaient laissée entrouverte, s’ouvrit de nouveau. Nadine entra, un grand dossier en plastique sous le bras.

— Bonjour tout le monde. Qu’est-ce que c’est que cette installation ici, et pourquoi est-ce que vous commandez dans l’appartement de quelqu’un d’autre ? demanda-t-elle, sévère.

Mireille tourna la tête, agacée.

— Madame, mêlez-vous de ce qui vous regarde. Nous sommes les enfants de la propriétaire, les seuls héritiers légaux. Cette appartement nous revient de droit, et nous n’avons pas de comptes à vous rendre.

— Eh bien non, répondit Nadine en posant le dossier sur la table. Vous n’êtes pas les héritiers. Vos droits sont terminés depuis longtemps.

— Qu’est-ce que vous racontez ? s’écria Jean-Luc. Nous sommes ses enfants, son sang ! Il n’y a pas d’autre famille possible ! La loi est pour nous !

— Les enfants qui se souviennent de leur mère de son vivant, qui viennent l’aider quand elle ne peut plus se lever, oui, dit Nadine en les fixant droit dans les yeux. Mais vous, où étiez-vous ? Elle est restée alitée une année entière. Vous n’avez pas donné signe de vie. Ce n’est pas vous qu’elle a choisis.

Elle sortit du dossier un acte notarié, portant le sceau du notaire, et le posa sous leurs yeux.

— Voici l’acte de viager, signé chez notaire il y a plusieurs années, juste après que vous avez essayé de jeter ces jeunes gens dehors. J’ai moi-même signé comme témoin. Ce document établit que Marguerite, en échange des soins et de l’entretien, transmettait à Baptiste la propriété de son bien à son décès.

Mireille saisit la feuille et la parcourut rapidement. Son visage pâlissait ligne après ligne.

— C’est marqué… propriété transférée au décès… murmura Jean-Luc en regardant par-dessus son épaule.

— Tout est en règle, poursuivit Nadine. Baptiste a rempli les conditions : il a payé les factures, les médicaments, a nourri et soigné Marguerite jusqu’au bout, et il a même réglé les obsèques. J’ai chez moi tous les reçus, les ordonnances, les attestations. Alors cet appartement lui appartient désormais, en toute légalité. Vous êtes des étrangers ici.

Mireille jeta l’acte sur la table. Elle savait que toute contestation serait inutile : ils n’avaient rien fait pour leur mère de son vivant, aucun juge ne pouvait leur donner raison.

Baptiste s’approcha de la porte et la tint ouverte.

— Maintenant, je vous prie de sortir. Il faut coucher l’enfant. Vous nous gênez.

Les deux héritiers échangèrent un regard furieux, puis sortirent sans un mot de plus. Ils claquèrent la porte de l’immeuble derrière eux.

Dans l’appartement, le silence retomba, puis une sensation de paix immense envahit la pièce. Christine s’approcha de Baptiste, passa ses bras autour de lui et posa la tête contre son épaule. Ils étaient enfin chez eux, en sécurité.

Nadine sourit et posa la main sur l’épaule de Baptiste.

— Voilà. Il y a une justice. Vous avez mérité ce toit à force de bonté, de patience et d’amour pour cette vieille dame. Vivez heureux, élevez votre fils.

Ils la remercièrent pour son courage et pour avoir gardé ce secret si longtemps. Ils pensaient que Marguerite, de là-haut, était contente : son appartement était resté entre les mains de ceux qui l’avaient aimée, et non de ceux qui ne voyaient en elle qu’un bout de papier.

L’histoire se répandit dans tout l’immeuble, puis dans le quartier. Elle servit de leçon à beaucoup de monde. Elle montrait une chose simple : la vraie famille n’est pas toujours celle du sang. Elle se forge dans les gestes de chaque jour, dans la tendresse, dans la présence. Ceux qui oublient leur mère et leur conscience pour quelques pièces finissent toujours par ne plus rien avoir du tout.

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« Comment ça, nous ne sommes pas les héritiers ? Il n’y a pas d’autre famille ! » s’écria la fille en gesticulant, avant de voir le document officiel… Cette histoire avait commencé bien avant le jour où les papiers notariés étaient apparus dans l’appartement de Gisèle Moreau. Elle vivait seule dans l’une de ces tours HLM typiques. Son mari était mort depuis longtemps et les enfants s’étaient dispersés. Chacun avait sa vie, ses soucis. Ils ne pensaient à leur mère qu’extrêmement rarement. Au début, Gisèle en avait été blessée, elle avait même pleuré le soir en regardant de vieilles photos de famille. Puis elle s’y était habituée. Elle s’efforçait de s’occuper chez elle pour ne pas sombrer dans la solitude. Chaque année, sa santé déclinait un peu plus. La vieillesse s’était glissée en elle sans qu’elle s’en aperçoive, lui volant ses forces. Un jour, elle n’avait tout simplement pas pu aller jusqu’au magasin. Ses jambes refusaient soudain de lui obéir, ses yeux s’étaient voilés, et elle avait à peine pu se retenir au chambranle de sa porte. C’est sa voisine Nadine, qui habitait un étage au-dessous, qui l’avait sauvée. Un peu plus jeune, elle aidait volontiers : elle apportait du pain frais, achetait les médicaments prescrits, préparait une soupe chaude, aidait à faire le ménage ou à laver les rideaux.