Salut, je te raconte une histoire incroyable.
Jeanne Dubois l’a vu à sept heures et demie du matin.
Pierre se tenait devant l’ascenseur, un chat dans les bras. Il le serrait contre sa poitrine, les deux mains dessus. Le chat était gris, dégarni sur un côté, et il sentait la cave tellement fort que Jeanne a reculé d’un pas.
– Mon Dieu, dit-elle. Qu’est-ce que c’est que ça ?
Pierre n’a pas répondu. Il parlait rarement aux voisins, de toute façon. Il a appuyé sur le bouton de l’ascenseur et a regardé le panneau lumineux.
– Où tu l’as déniché ? fit-elle, plus comme un constat qu’une question. Il est tout sale. Tu vas le monter chez toi, ou quoi ?
– Je l’ai cherché pendant cinq mois.
L’ascenseur s’est ouvert. Pierre est entré, a appuyé sur le troisième.
Jeanne est restée dans le hall à regarder les portes se refermer. Mais le visage de Pierre était vraiment joyeux. Il ne quittait pas le chat des yeux, et il lui réajustait les pattes quand le chat bougeait.
Plus tard, elle a raconté à la voisine du cinquième qu’il avait l’air bizarre.
Mais pourquoi – elle l’a su après.
Les annonces sont apparues en septembre. Petites, imprimées sur du papier ordinaire, avec une photo. Sur la photo, un chat. Gris, rayé, les moustaches plus courtes d’un côté que de l’autre. En dessous, juste écrit « Perdu » et un numéro de téléphone.
Pierre les collait lui-même. Tôt le matin, avant le boulot, il sortait avec un rouleau de scotch et une liasse de papiers. Il faisait le tour des poteaux, des panneaux d’affichage, des murs près du supermarché. Ses doigts gelaient, le scotch collait mal dans le froid, il devait appuyer plus longtemps que d’habitude.
Minou avait disparu fin août. Juste il n’est pas rentré le soir. La fenêtre de la cuisine était ouverte.
Chez lui, près du radiateur, une gamelle traînait. Pierre ne l’a pas enlevée.
Les appels ont duré les deux premières semaines.
Les gens signalaient des chats gris. Des chats rayés. Un roux qu’on lui proposait aussi, pour une raison inconnue. Pierre allait à chaque appel. Regardait, secouait la tête, remerciait. Rentrait.
À la troisième semaine, une femme de la rue des Artisans a appelé, disant qu’elle avait vu un chat ressemblant près des garages. Pierre y est allé le soir, après le travail, déjà dans le noir. Il a marché entre les garages avec la lampe torche de son téléphone, éclairant sous les portes, appelant. Personne n’est sorti. Juste un chat noir, qui l’a regardé sous une porte et est reparti dans l’obscurité.
En octobre, il a commencé un carnet.
Il notait les adresses où il était allé. Les noms des gens qui appelaient. Les dates. Parfois des petites annotations – « gris mais plus jeune », « mauvais motif », « propriétaires retrouvés ». Les pages s’accumulaient. Pierre feuilletait le carnet parfois le soir, sans le relire, juste en tournant les pages.
Un collègue au boulot, Jacques, lui a demandé un jour ce qu’il avait.
– Rien, dit Pierre.
– Ben justement, dit Jacques, et il n’a plus posé de questions.
Novembre était humide, la nuit tombait tôt.
Pierre a élargi les secteurs de recherche. Il allait dans les cours des rues d’à côté, deux rues plus loin. Il entrait dans les halls d’immeubles inconnus, regardait sur les rebords de fenêtres, sous les escaliers. Parfois il demandait aux gens dans les cours. La plupart secouaient la tête sans s’arrêter. Une vieille dame au troisième immeuble a dit avoir vu un chat ressemblant près du poste électrique en septembre, mais elle ne se souvenait plus bien.
Pierre l’a remerciée. Il est allé jusqu’au poste électrique. Il s’est arrêté. Personne, bien sûr.
Jeanne l’a un jour attrapé dans le hall et lui a dit que ça suffisait, cinq mois, il fallait en prendre un autre. Elle ne parlait pas méchamment.
– Pas besoin d’un autre, dit Pierre.
– Ben tant pis, dit-elle.
Il a hoché la tête et est parti vers l’escalier. Jeanne le regardait s’éloigner et pensait que les gens, vraiment, se mettaient dans des états pour des chats.
En décembre, les appels ont presque cessé.
Les annonces avaient pris l’eau, jauni, certaines s’étaient décollées. Pierre les recollait. Il en imprimait de nouvelles, sortait le matin avec son rouleau de scotch. Il avait appris à tenir le rouleau sous le bras et à le dérouler d’une main pendant que l’autre appuyait le papier.
Le troisième jour de janvier, il a entendu un bruit.
Faible. À peine. Quelque part derrière la porte de la cave, celle sous le premier hall. Pierre s’est arrêté. Il a écouté. Le bruit n’a pas recommencé.
Il est resté une minute. Puis il est allé chercher la clé chez le gardien.
Le gardien, Monsieur Lepic, a cherché longtemps la clé, en a trouvé une autre, puis la bonne. Il a demandé ce que Pierre avait perdu dans la cave. Pierre a dit. Lepic l’a regardé comme on regarde quelqu’un à qui on ne vaut mieux pas s’opposer, et lui a donné la clé.
La porte s’est ouverte avec effort, une odeur de béton humide, de bois vieux, et autre chose. Pierre a allumé sa lampe torche et est entré.
La cave était longue et basse.
Pierre avançait lentement, éclairant sous les tuyaux, derrière les vieilles caisses, le long du mur. Le faisceau sortait un vélo rouillé sans roue, une pile de planches, un lit de camp abandonné au côté défoncé. Ça sentait l’humidité et la chaux. Quelque part, ça gouttait, lent et régulier, comme une horloge.
– Minou, dit Pierre.
Il l’a dit tout bas. Pas pour appeler, plutôt pour vérifier, comme on vérifie l’obscurité avant d’y entrer.
Personne n’a répondu.
Il est allé plus loin, devant un tableau électrique, devant de vieux radiateurs empilés le long du mur. Le faisceau bougeait lentement. Pierre ne se pressait pas. En cinq mois, il avait appris à ne pas se presser là où se presser ne sert à rien.
– Minou.
Encore le silence. Juste le goutte-à-goutte. Juste le ronronnement des tuyaux au-dessus, chauds, couverts de poussière.
Il est arrivé au mur du fond et s’est arrêté. Il a éclairé le coin. Là, il y avait des caisses, trois ou quatre, empilées les unes sur les autres, et entre elles et le mur, un espace sombre, étroit comme une fente. Pierre s’est accroupi. Il a braqué la lumière.
Deux yeux ont reflété l’éclat.
Il n’a pas bougé. Il a juste regardé. Son cœur a fait quelque chose d’étrange, pas fort mais sensible, comme s’il avait raté un battement et puis l’avait rattrapé.
– Minou, dit-il. Très doucement.
Les yeux n’ont pas disparu. Mais le chat n’est pas sorti non plus. Il restait dans la fente entre les caisses et le mur, regardant la lumière. Pierre a baissé un peu le faisceau pour ne pas l’éblouir. Puis il s’est assis par terre. Sur le béton, sans penser à ses vêtements, sans penser à rien.
Il s’est assis. Et il a attendu.
Il ne savait pas combien de temps avait passé.
Il faisait froid. Le béton prenait la chaleur à travers sa veste, vite et régulièrement. Pierre ne bougeait pas. Il tenait la lampe de côté pour que la fente ne soit pas complètement noire, mais sans éclairer les yeux. Par moments, il parlait doucement. Pas pour appeler, pas pour supplier. Juste pour parler, comme on parle quand on a besoin que sa voix soit là.
– Il fait froid ici, dit-il. Cinq mois. Je n’aurais pas cru que tu étais là.
De la fente, aucun bruit.
– Je suis allé partout. Jusqu’à la rue des Artisans, la nuit. Y a des garages, tu ne sais pas. J’ai rempli tout un carnet.
Quelque part dans le noir, ça gouttait. Les tuyaux bourdonnaient.
– À la maison, la gamelle est toujours là. Je ne l’ai pas enlevée.
Il a entendu un froissement avant de voir le mouvement. Le chat est sorti de la fente lentement. Pas directement vers Pierre, d’abord sur le côté, le long des caisses, il a reniflé l’air, s’est arrêté. Pierre ne bougeait pas. Il regardait. Le chat était maigre. Le flanc pelé, par endroits la fourrure n’avait pas repoussé. D’un côté de la tête, les moustaches plus courtes. À gauche.
C’était lui.
Le chat a fait un autre pas. Puis un autre. Puis il est venu contre la jambe de Pierre et a frotté sa tête contre son genou. Une fois. Comme pour vérifier. Et il est resté là.
Pierre n’a pas tout de suite levé la main. D’abord il est resté assis. Puis doucement, lentement, il a posé la paume sur la tête du chat. Minou ne s’est pas écarté. Il a juste fermé les yeux, et il y avait dans ce geste quelque chose de si simple que la gorge de Pierre s’est serrée.
Il n’a pas pleuré. Il est resté assis sur le béton froid de la cave de son propre immeuble, la main sur la tête du chat qu’il avait cherché cinq mois. Et le chat était là, silencieux. Il avait toujours été peu bavard.
Se relever a été plus dur que s’asseoir.
Ses jambes étaient engourdies, et il s’est levé lentement, en s’appuyant sur les caisses. Minou a reculé d’un pas, l’observant. Pierre s’est redressé, a attendu. Il avait lu que les chats pouvaient redevenir sauvages, oublier les humains en deux semaines. Et là, cinq mois. Puis il s’est accroupi de nouveau, sur les talons, et a pris le chat dans ses bras.
Minou n’a pas résisté. Il était léger, bien plus léger qu’avant. Pierre l’a serré contre sa poitrine et a senti battre, sous sa paume, un petit cœur rapide.
Ils sont repartis vers la sortie par le même chemin. Devant le lit de camp, devant le vélo rouillé, devant le tableau électrique. Pierre tenait la lampe d’une main, l’autre main serrait le chat. Minou ne bougeait pas. Juste une fois il a remué les pattes pour s’installer, puis s’est calmé.
Devant la porte, Pierre s’est arrêté.
Puis il a poussé la porte et est sorti.
Dans la cour, c’était le matin. Gris, un jour de janvier sans soleil. La neige était vieille, tassée, avec des traces noires le long de l’allée. Pierre plissait les yeux à cause de la lumière.
Il se tenait devant la porte, tenant Minou.
C’est là que Jeanne les a vus.
Dans l’appartement, il faisait chaud.
Pierre s’est déchaussé dans l’entrée sans lâcher le chat. Puis il l’a posé par terre, doucement, comme on pose quelque chose de fragile. Le chat a tout de suite baissé le nez au sol et a longé le mur. Lentement, avec des arrêts. Reniflait la plinthe, le coin, le pied de la table de chevet. Il vérifiait.
Pierre restait debout et regardait.
Minou est arrivé dans la cuisine. Il s’est arrêté sur le seuil, a tourné une oreille. Puis il est entré. Pierre est entré derrière lui.
La gamelle était près du radiateur, là où elle avait toujours été. Vide, propre, un peu poussiéreuse sur le bord. Le chat s’en est approché, a reniflé. Il est resté une seconde au-dessus. Puis il s’est éloigné et s’est assis à côté du radiateur, son flanc contre le métal chaud.
Pierre a ouvert le frigo. Il restait un peu de poulet cuit. Il en a détaché un morceau, l’a mis dans la gamelle. Ses doigts ne lui obéissaient pas tout de suite, encore froids.
Minou a mangé lentement. Pas goulûment comme les chats affamés, mais avec précaution. Pierre était assis à côté, par terre, dos au mur. Il regardait.
Ensuite, Minou a fait le tour de tout l’appartement. Chaque coin, chaque pièce, chaque rebord de fenêtre. Puis il est revenu dans le salon, a sauté sur le canapé et s’est roulé en boule à l’endroit où il dormait toujours avant. À gauche du coussin, près de l’accoudoir.
Pierre ne le quittait pas des yeux.
Cinq mois il avait cherché, gelé près des poteaux, roulé pour des appels bidon, marché avec sa lampe entre les garages. Et Minou était dans la cave sous le premier hall. À vingt mètres de la porte. De quoi avait-il mangé ? Des souris, sans doute. Combien de temps aurait-il tenu, si par miracle son petit miaulement n’avait pas été entendu par Pierre ?
Pierre aurait pu y réfléchir longtemps. Mais il ne l’a pas fait.
Il a éteint la lumière dans l’entrée, est passé dans le salon et s’est assis sur le canapé à côté du chat. Minou a entrouvert un œil, l’a regardé, et l’a refermé. Dehors, la nuit tombait.
Tout le monde était chez soi.







