Un an après, son chien revient à la maison… et pas seul ! La maîtresse n’en croyait pas ses yeux.

Hier, j’ai remis la bouilloire à chauffer. Une simple habitude. Six heures du matin, la bouilloire, la tasse, le perron. Et ainsi chaque jour.

Le thé a infusé. Je suis sortie sur le perron, me suis assise sur la marche. La cour m’a offert son tableau habituel : les planches d’oignons, la clôture penchée que Pierre avait toujours promis de réparer, le portillon aux gonds rouillés. Et la gamelle.

Une gamelle en plastique bleu, avec une fente sur le bord. Vide. Propre. Juste devant le seuil.

Il y a un an qu’elle est là.

Ma voisine Camille, quand elle vient pour du sel ou simplement pour râler, s’arrête toujours sur cette gamelle.

– Marguerite, enlève-la, à la fin. Pourquoi te faire du mal ? Il n’y a pas de chien. Depuis un an.

Je ne l’ai pas enlevée. Je ne savais pas expliquer pourquoi.

Roussette a disparu pendant l’orage. Un orage terrible, en juillet, quand le ciel se déchirait en deux et que le vent hurlait à emporter le toit. Le matin, je suis sortie dans la cour – le portillon était grand ouvert. La targette avait cédé. Et Roussette n’était plus là.

Je l’ai cherchée. Mon Dieu, comme je l’ai cherchée. J’ai collé des avis sur chaque poteau. J’ai parcouru les rues, appelé. J’ai fouillé chaque recoin, chaque chantier. J’ai supplié les voisins, téléphoné au vétérinaire, même poussé la porte du commissariat une fois – on m’a regardée comme une folle.

Un mois. Deux. Trois.

Puis j’ai arrêté de chercher. Mais je n’ai pas enlevé la gamelle.

Roussette, c’était Camille qui me l’avait apportée – six mois après l’enterrement de Pierre. Un chiot, roux, avec un poitrail blanc, de grandes oreilles. Des yeux comme des soucoupes. Camille l’a posé sur le seuil et m’a dit simplement :

– Prends-la, Marguerite. Toute seule, c’est dur.

Le premier soir, le chiot était sur mes genoux, et je lui caressais la tête en disant tout haut :

– Voilà… maintenant nous allons disparaître à deux.

L’habitude de parler tout haut m’est restée. Même après Roussette. Mais il n’y avait plus personne pour écouter.

J’ai fini mon thé. Je me suis levée, massé les reins. Quelque chose a grincé doucement près du portillon. J’ai tendu l’oreille.

Silence.

« Les chats », me suis-je dit. Et je suis rentrée.

Le soir, j’étais devant la télé. Une série – de celles où tout le monde crie, claque les portes et se demande qui a trompé qui. La télé remplaçait les voix dans une maison où plus personne ne parlait depuis longtemps.

Quelque chose a bougé derrière la fenêtre.

J’ai écarté le rideau.

Près de la clôture, dans le crépuscule, un chien se tenait immobile. Il regardait la maison. Et à côté, tout contre sa patte, se serrait une petite boule.

J’ai enfilé un gilet et suis sortie sur le perron.

Le chien ne s’est pas enfui.

Les errants tressautent, reculent, rentrent la queue. Celui-là restait là. Juste une inclinaison de tête – de côté, comme font les chiens quand ils écoutent.

J’ai fait un pas. Un autre.

Un chien roux. Avec une tache blanche sur le poitrail.

J’ai agrippé la rampe du perron.

– Roussette ?

Ma voix s’est brisée. Un filet rauque, presque un murmure. Mais la chienne a entendu. Elle a battu de la queue.

Et derrière elle, en titubant sur ses pattes, un chiot est apparu. Petit. Roux. Avec un poitrail blanc.

Son portrait craché.

Roussette s’est approchée, a enfoui son nez humide dans mes genoux. Comme avant, comme si c’était hier. Le chiot restait en arrière, caché derrière sa mère, un œil qui dépasse.

J’ai caressé la tête de Roussette et j’ai pleuré. En silence, sans un son. Les larmes coulaient toutes seules – je ne les essuyais même pas. Sous mes doigts, le pelage tiède, emmêlé. Et les côtes. On pouvait les compter. Et sur le flanc, une cicatrice. Longue, rose, guérie.

– Roussette… D’où viens-tu ? Où étais-tu ?

Roussette n’a pas répondu. Elle s’est serrée plus fort et a fermé les yeux.

La nuit, Roussette gisait à sa vieille place – près de la porte, sur le paillasson. Comme si elle n’était jamais partie. Comme si ces trois années n’avaient été qu’un rêve. Le chiot s’était enroulé contre elle, le nez enfoncé dans son flanc.

J’étais assise à la table de la cuisine, la joue dans la main.

Je regardais les chiens et ne pouvais pas les quitter des yeux.

J’ai pris le téléphone. Deux heures du matin. Antoine allait râler. Mais je ne pouvais pas attendre le matin. Je ne pouvais pas.

– Maman ? – voix ensommeillée, inquiète. – Qu’est-ce qui se passe ?

– Roussette est revenue.

Silence sur la ligne.

– Maman… Quelle Roussette ? Elle a disparu.

– Elle est revenue, Antoine. Et avec un chiot. Son portrait craché.

– Tu es sûre ? Peut-être juste un chien qui lui ressemble ?

– Antoine. Je reconnais ma chienne.

Il s’est tu. Puis a dit prudemment :

– Bon, maman. On en parle demain, d’accord ?

J’ai raccroché. J’ai regardé Roussette. Elle ne dormait pas – elle me regardait. Des yeux sombres, fatigués, qui comprenaient tout.

Le matin, j’ai emmené Roussette et le petit chez le vétérinaire. Un jeune homme, qui l’a examinée longuement, en silence. Il a palpé les pattes, regardé la gueule, touché la cicatrice sur le flanc.

– Cicatrice ancienne. Guérie, mais sérieuse – une plaie déchirée, probablement. Les dents usées, une canine manquante. Les coussinets usés, durcis.

Il a enlevé ses gants et m’a regardée.

– Où elle était, je ne peux pas vous le dire. Mais elle a beaucoup marché, madame. Des pattes comme ça, ça ne vient pas d’une vie à la maison. Le chiot a trois mois environ. En bonne santé, costaud.

J’ai hoché la tête et pensé à ma façon. Un an entier. Quelque part elle a vécu, eu peur de quelqu’un, fui quelqu’un. Peut-être quelqu’un l’a recueillie – et puis abandonnée. Peut-être s’est-elle jointe à des meutes. Et puis elle est revenue.

Dans l’après-midi, Claire a téléphoné. Pour la première fois depuis deux mois. Une voix réservée, prudente. Comme toujours depuis deux ans.

– Maman, c’est vrai ? Antoine m’a raconté.

– Vrai.

– Et le chiot lui ressemble vraiment ?

– Tout craché.

Un silence. J’entendais ma fille respirer dans le combiné. Puis elle a dit doucement, presque timidement :

– Je viendrai ce week-end. Pour les voir.

J’ai raccroché et suis restée longtemps avec le téléphone à la main. Juste debout. Au milieu de la cuisine. Roussette était couchée près de la porte et me regardait – calmement, patiemment. Comme si elle savait que ce serait ainsi.

Claire est arrivée samedi, pour le déjeuner. Elle est sortie de la voiture, s’est arrêtée au portillon – comme pour rassembler son courage. Ou se souvenir de la dernière fois qu’elle était venue. Elle a poussé le portillon, est entrée dans la cour et a tout de suite vu Roussette.

La chienne était couchée sur le perron, les pattes avant étendues. Le chiot s’agitait à côté, mâchouillant une brindille, grognant drôlement en secouant la tête. En entendant des pas, Roussette a levé la tête. Elle n’a pas aboyé. Elle a juste regardé.

Claire s’est accroupie lentement, a tendu la main. Roussette a reniflé ses doigts – longuement, attentivement. Et a pressé sa tête contre la main, comme avant. Elle l’a reconnue.

Le chiot a bondi, a fourré son nez humide dans la paume, a léché. Claire a ri – un rire bref, surpris. Puis s’est tue.

– Maman…

J’étais dans l’encadrement de la porte. J’ai hoché la tête.

Claire a levé les yeux. Ils brillaient.

– Elle t’a retrouvée. Après un an.

Je n’ai rien dit.

Le soir, nous étions assises dans la cuisine. Nous parlions de Roussette. Pas des rancunes, pas d’Antoine, pas de ces mots échangés deux ans plus tôt et qui depuis s’étaient dressés entre nous comme un mur. Nous parlions du chien. Comment elle avait disparu, comment je l’avais cherchée, comment j’avais arrêté. Comment la gamelle était restée sur le seuil toute l’année.

– Tu ne l’as vraiment pas enlevée ? a demandé Claire.

– Non.

– Pourquoi ?

J’ai haussé les épaules.

– Je ne sais pas. Je n’ai pas pu.

Claire s’est tue. Elle a posé sa cuillère.

– Elle aurait pu rester n’importe où, maman. Un an, ce n’est pas une semaine. Elle a vécu ailleurs, elle a un chiot. Et pourtant elle est revenue ici.

– Revenue, ai-je hoché.

Claire a dit doucement, sans me regarder :

– Maman, je croyais que tu dépérissais toute seule ici. Antoine est loin, moi… – elle s’est arrêtée. – C’est stupide. Deux ans à bouder. Stupide et…

Elle n’a pas fini. Je n’ai pas demandé. Je me suis levée, j’ai versé du thé.

La nuit, tout le monde dormait. Sauf moi.

Je suis sortie sur le perron. Mai, doux, humide. Ça sentait le cerisier et la terre mouillée. Roussette a levé la tête – m’a regardée, a remué la queue, et a reposé son museau sur ses pattes. Le chiot dormait à côté, roulé en boule. Une petite boule rousse, tiède.

Je me suis assise sur la marche. J’ai posé la main sur la tête de Roussette. Elle a plaqué son oreille contre ma paume.

Un an, ma Roussette. Un an entier sans toi. Où es-tu allée ? Qui t’a blessée – cette cicatrice… Peut-être que quelqu’un t’a recueillie. Peut-être qu’on t’a chassée. Et toi, tu as marché quand même jusqu’à la maison. Avec tes pattes usées, ton flanc malade.

Roussette a soupiré – profondément, de tout son corps de chienne. Et a posé sa tête sur mes genoux.

Le lendemain, Claire m’aidait au jardin. Je lui montrais où j’avais planté quoi, et elle écoutait distraitement, hochant la tête. Le chiot se prenait dans les jambes – tantôt il grimpait dans les planches, tantôt il volait la bêche, tantôt il attrapait le tuyau d’arrosage entre les dents et tirait, plantant ses quatre pattes. Petit, mais têtu. Tout sa mère.

Claire a ri. Je me suis figée, la binette à la main. Dans cette cour, on n’avait pas ri depuis longtemps. Peut-être depuis la mort de Pierre.

– Maman, a dit Claire en s’essuyant les yeux. Comment on l’appelle ?

– Qui ?

– Le chiot. Il ne va pas rester sans nom.

J’ai regardé la boule rousse qui mâchait le tuyau en grognant – sérieusement, d’un air féroce, comme une vraie bête.

– Et si on l’appelait Roux ? Puisqu’il est roux.

Claire a hoché la tête.

– Roux. C’est bien.

Le soir, Claire se préparait à partir. Elle a bouclé son sac, est sortie jusqu’à la voiture. Roussette était assise à côté de moi sur le perron. Roux – à côté d’elle, comme d’habitude.

Claire m’a serrée dans ses bras. Longtemps, fort. J’ai senti qu’elle tremblait un peu.

– Je viendrai, maman.

J’ai hoché la tête. Je n’ai pas dit « on verra » ou « bien sûr, ma fille ». J’ai juste hoché la tête. Parce que j’y croyais.

Un mois a passé.

Roux a grandi, s’est fortifié, s’est élargi des pattes – et filait dans la cour à faire trembler les planches. J’ai déjà replanté les oignons deux fois, parce que cette tornade rousse les prenait pour le terrain de fouille idéal. Je le grondais sans méchanceté, pour la forme. Et lui s’asseyait, la tête inclinée, avec un air si innocent que je levais la main :

– Bon, creuse. Je n’arrive pas à te suivre.

Roussette suivait son chiot calmement, sans se presser.

Ce matin, je suis sortie sur le perron avec ma tasse de thé. Le regard habituel – les planches, la clôture, le portillon. Sur le seuil, deux gamelles : la bleue avec la fente sur le bord, et une nouvelle, verte.

Le téléphone a sonné. Claire.

– Maman, je viens samedi. J’apporte un os à Roux, un gros, avec de la moelle. Au marché, un boucher que je connais, c’est déjà arrangé.

– Viens, ai-je dit. Je ferai un gâteau. Aux pommes, comme tu aimes.

– Aux pommes, c’est bien, – sa voix était chaude, maison. Comme elle était autrefois. Il y a très longtemps.

J’ai raccroché. Roussette était couchée à mes pieds – tiède, paisible. Roux bataillait avec un bâton au milieu de la cour. J’ai soudain compris que pour la première fois depuis un an, je ne comptais plus les jours, les mois, le temps depuis que tout était devenu silencieux. Parce que le silence était fini.

Deux gamelles sur le perron. Et ma fille qui viendra samedi.

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Un an après, son chien revient à la maison… et pas seul ! La maîtresse n’en croyait pas ses yeux.