Pierre rentra de la chasse furieux comme une guêpe dans un bocal. Il jeta ses bottes sur le pas de la porte – une à gauche, l’autre à droite. Il balança sa veste vers le crochet, la manqua, et ne se baissa même pas pour la ramasser. Il passa dans la cuisine en faisant claquer la bouilloire.
Amélie était dans le salon, à feuilleter son téléphone. Elle entendait son mari marcher – lourd, nerveux, chaque pas comme une accusation. Médor, le chien roux, était couché à ses pieds, le museau sur les pattes. Oreilles plaquées, queue immobile. Il sentait toujours quand le maître était dans cet état-là et faisait de son mieux pour passer inaperçu.
– Voilà, dit Pierre en se plantant dans l’encadrement de la porte, les mains sur les hanches, comme il faisait toujours quand il allait annoncer quelque chose de définitif à ses yeux. – Ce chien ne vaut rien pour la chasse. Une vraie buse, pas un chien. Je l’ai dressé, dressé – résultat nul. Un canard tombe : il reste assis. Un lièvre passe : il bâille. Il faut s’en débarrasser.
Amélie leva les yeux. Elle regarda son mari calmement, attentivement, comme on regarde quelqu’un qui vient de dire une énormité sans encore s’en rendre compte.
– S’en débarrasser ? répéta-t-elle, comme si elle goûtait le mot.
– Ben quoi ? Nourrir un parasite ? Un chien de chasse doit chasser. Et lui… – Pierre fit un geste vague vers Médor, qui se pressa encore plus contre la jambe d’Amélie. – Demain je l’emmène chez Marcel, peut-être qu’il acceptera de le faire disparaître. Sinon, je le largue sur la route.
« Largue sur la route » – à ce moment-là, quelque chose claqua à l’intérieur d’Amélie.
Elle se leva sans un mot. Médor se redressa aussitôt avec elle, le regard anxieux levé vers elle. Elle passa devant son mari, gagna l’entrée, ouvrit le placard et sortit une valise – grande, bleue, à roulettes. Celle avec laquelle ils étaient allés à Biarritz autrefois, quand ils voyageaient encore ensemble.
Pierre la suivit des yeux, mais ne dit rien. Il pensa sans doute qu’elle rangeait les affaires de saison.
Mais Amélie ouvrit la moitié de la penderie de Pierre.
Chemises – une, deux, trois, quatre. Soigneusement. Caleçons, chaussettes – dans la poche latérale. Jean – un pour le week-end, un pour le travail. Un pull gris, cadeau de sa mère. Un rasoir dans la salle de bains. Une brosse à dents.
Pierre apparut dans l’encadrement de la chambre et regarda en silence pendant quelques secondes. Puis la lumière se fit.
– Qu’est-ce que tu fabriques ?
– Je te fais ta valise, répondit Amélie du même ton qu’elle aurait dit « le dîner est sur la table » ou « il n’y a plus de pain ».
– Quelle valise ? Pourquoi ?
– Ben tu as dit qu’il fallait se débarrasser. Alors je me débarrasse.
Pierre cligna des yeux. Puis il s’assit lentement au bord du lit, comme si ses jambes l’avaient lâché.
– À cause du chien ?
– Pas à cause du chien. À cause de toi.
Elle ferma la fermeture Éclair et se redressa. Médor entra doucement dans la pièce et se coucha sur le seuil, comme s’il montait la garde.
– Je vais te dire, Pierre, puisque la conversation est lancée. Tu traites Médor de parasite. Il ne sait pas chasser, il ne sert à rien. Alors comptons un peu qui sert à quoi, ici.
– Amélie, ne commence pas.
– D’accord, Médor ne rapporte pas les canards, c’est vrai. Mais lui, il m’accueille chaque matin comme si j’étais partie six mois en voyage. Il pose sa patte sur mon genou quand je pleure. Et je pleure souvent, Pierre. Parce que toi, tu rentres du boulot – et tu te mets devant la télé. De la chasse – sur le canapé. La dernière fois que tu m’as parlé normalement, c’était quand la facture d’électricité était trop élevée. Trois phrases à la suite, c’était un événement.
Pierre ouvrit la bouche.
– Tu compares ça – moi et un chien ?
– Je ne compare pas. Je constate. Médor est vivant. Il ressent. Il aime. Gratuitement, sans rien attendre. Il n’a pas besoin que je sois mince ou que je fasse le pot-au-feu. Il a besoin que je sois là. Toi, Pierre, quand est-ce que tu t’es réjoui pour la dernière fois que je sois là ?
Le silence s’installa dans la pièce, lourd comme du linge mouillé sur un fil – épais, humide, inconfortable.
Pierre regardait la valise. Puis sa femme. Médor leva la tête et le regarda sans rancune, sans colère. Simplement. Les chiens ne savent pas garder la rancune, leur cœur est trop grand pour ça.
– Je ne parlais pas sérieusement, dit Pierre. – Je me suis emporté. Les copains rigolaient.
– Les copains rigolaient. Et toi, pour ne pas avoir honte devant eux, tu as décidé de jeter un être vivant. Qui te fait confiance. Qui court vers toi quand tu rentres. Et il ne sait pas que tu veux le jeter. Lui, il croit que tu es gentil.
Pierre se frotta le visage avec les mains. La barbe piquait – il ne s’était pas rasé depuis deux jours de chasse.
– Et alors, la valise, c’est sérieux ?
Amélie resta silencieuse. Dehors, des moineaux se chamaillaient dans un sorbier. Le réfrigérateur ronronna puis s’arrêta.
– Sérieux, Pierre. Il ne s’agit pas de Médor. Médor, c’est la goutte d’eau. Tu parles d’un être vivant comme ça – « se débarrasser », « larguer sur la route ». Et si demain je ne te plais plus, tu te débarrasseras de moi aussi ? Tu m’emmèneras chez ma mère – « tiens, elle ne sert plus, reprenez-la » ?
– Tu exagères.
– C’est toi qui exagères. Depuis longtemps. Tu as arrêté de voir que les gens autour de toi sont vivants. Je suis vivante. Médor est vivant. Nous ne sommes pas des outils. Pas un fusil qu’on revend s’il tire de travers. Nous sommes une famille. Et une famille, ça ne se jette pas.
Pierre restait assis, et il se sentait comme il ne s’était pas senti depuis longtemps. Avant, c’était simple : il disait, sa femme acquiesçait. Pas parce qu’Amélie manquait de caractère. Elle savait se taire – patiemment, à la manière des femmes. Elle protégeait. Elle lissait les angles. Et lui s’était habitué à dire n’importe quelle bêtise sans que rien ne se passe.
Et voilà – ça arrivait.
Médor s’approcha de Pierre et lui poussa le nez humide dans la main. Simplement, parce qu’il voyait que l’homme allait mal. Et quand on va mal, il faut être là. Médor savait ça non par la tête, mais par les tripes, par toute sa peau rousse.
Pierre regarda le chien. Le nez humide, les yeux marron, la queue qui remuait timidement – comme pour dire : alors, on fait la paix ?
Et là, quelque chose le traversa. Pas jusqu’aux larmes – un homme reste un homme. Mais quelque chose bascula à l’intérieur, comme une barque sur une vague – floc, et tu es de l’autre côté.
– Amélie. Range la valise.
– Pourquoi ?
– Parce que, dit-il en caressant la tête de Médor, – je suis un imbécile.
– Ça, je le sais. La question, c’est : un imbécile qui apprend, ou un à qui on peut clouer une planche sur la tête ?
Pierre sourit. Même maintenant – elle savait faire.
– J’apprends. Pardon. Pour Médor. Et pour tout.
Amélie s’approcha de la valise, l’ouvrit. Elle sortit le rasoir, la brosse à dents, les posa sur la table de nuit.
– Les chemises, tu les ranges toi-même.
Pierre acquiesça. Il se pencha vers Médor et lui gratta derrière l’oreille.
– Alors, parasite, dit-il d’une voix un peu étranglée. – On continue ?
Médor remua la queue si fort qu’il faillit renverser le lampadaire. Il sauta, lécha le nez de Pierre. Puis il s’assit et regarda les deux avec cette expression qu’ont seulement les chiens : un bonheur absolu, immérité.
À la chasse suivante, Pierre y alla sans Médor. Il revint avec deux canards et un sachet d’os à sucre du marché.
– C’est pour qui ? demanda Amélie, bien qu’elle sût déjà.
– Pour le parasite, grommela Pierre. Et il sourit.
Quant à la valise, Amélie la remit dans le placard. Pas trop profondément, cependant. À portée de main.
Au cas où.







