Un chat d’une maigreur extrême n’a pas quitté une boutique fermée pendant 24 heures. Lorsque la porte s’est ouverte – ce fut glaçant.

Camille referma la serrure et poussa un soupir de soulagement. Enfin. Deux jours de repos devant elle, plus de files d’attente, plus de pesées de marchandises, de chargements et déchargements.

– Camille, vous travaillez demain ? – une voix familière lui parvint dans le dos.

Elle n’eut pas besoin de se retourner ; elle savait déjà. Georges Martin. Toujours au mauvais moment.

– Demain, c’est dimanche, – lança-t-elle sans pivoter. – Repos.

– Ah. D’accord. Bon, je viendrai lundi alors.

Camille finit par se retourner. Le vieil homme se tenait là, un filet usé à la main, une veste délavée sur le dos, et il la regardait d’un air presque perdu. Comme s’il espérait quelque chose.

« Il va encore compter ses centimes pendant une demi-heure », pensa-t-elle.

– Venez lundi, – dit-elle avant de partir vers son immeuble.

Car c’était toujours la même chose : il arrivait juste avant la fermeture, choisissait deux ou trois broutilles, puis à la caisse il fouillait son porte-monnaie, comptait ses pièces. La file s’allongeait, les gens soupiraient, mais lui semblait ne pas s’en rendre compte. Lent. Agaçant.

Le dimanche matin, en passant devant le magasin, Camille s’arrêta net.

Devant la porte, il y avait un chat. Un chat de gouttière, gris, pelé, très maigre. Mais ce n’était pas normal : il allait et venait de la porte à la fenêtre, griffait le seuil, regardait par la fente, miaulait. D’une manière si plaintive, si désespérée.

– Va-t’en ! – fit Camille en agitant la main.

Le chat ne bougea pas. Il regardait fixement la porte.

« Un errant », pensa Camille, et elle poursuivit son chemin.

Le lundi, Camille arriva au magasin le cœur lourd. Le chat n’avait pas disparu. Il était couché en boule sur le seuil, épuisé.

La clé tourna dans la serrure. La porte s’ouvrit.

Alors Camille entendit. Un faible cri, à peine perceptible. Quelque part dans un coin, derrière les étagères.

Elle entra, regarda – et son cœur chuta.

Un chaton.

Tout petit, aveugle, sans défense. Couché parmi des cartons, il geignait, remuait ses pattes.

La chatte se précipita à l’intérieur derrière Camille, sauta vers le chaton, se mit à le lécher en ronronnant.

– Mon Dieu, – murmura Camille. – Alors c’est pour ça que tu essayais de rentrer.

Camille restait debout devant le carton, ne sachant que faire. La chatte s’était installée près du petit, le léchait, ronronnait – pour la première fois depuis vingt-quatre heures, elle était calme.

Mais dans la tête de Camille tournait une obsession : « On ne peut pas garder des animaux dans le magasin. Qu’est-ce que je vais en faire ? »

– Écoute, tu m’en fais de belles, – marmonna-t-elle à voix haute. – Comment as-tu fait pour entrer ? Quand ?

La chatte se blottit encore plus près du chaton.

Camille se souvint : vendredi soir, en fermant, il y avait foule à l’entrée. Le brouhaha, la précipitation. Elle avait dû passer à ce moment-là. Inaperçue. Et elle avait mis bas pendant la nuit, quand le magasin était vide.

Et tout le dimanche, elle avait tourné dehors, tentant de revenir.

– Bon, – souffla Camille. – On va trouver une solution.

Elle versa de l’eau dans un gobelet en plastique pour la chatte, cassa un morceau de saucisson de son sandwich. La chatte but avidement, à la hâte, comme si elle craignait qu’on lui retire.

Puis Camille ouvrit le magasin.

La première cliente fut la voisine, tante Valérie. Elle vit le chat et le chaton et joignit les mains :

– Oh, Camille ! D’où viennent-ils ?

– Eh bien… – Camille haussa les épaules. – Elle est entrée je ne sais comment. Dis, Valérie, tu ne les prendrais pas ? Tes petits-enfants aiment les animaux, non ?

Tante Valérie fit la grimace :

– Nous avons déjà un chat. Vieux, méchant. Il les étranglerait. Non, non, désolée.

Vint ensuite Michel, le plombier. Lui aussi refusa :

– Ma femme ne voudra pas. Elle éternue à cause des poils.

Puis une jeune mère avec un enfant. Le petit tendit la main vers le chaton, mais sa mère le retint :

– Ne touche pas ! C’est sale ! Des maladies. Viens, on s’en va.

Camille, derrière son comptoir, sentit une boule se former dans sa poitrine. Chaque refus était un coup sourd.

« Personne ne voudra donc d’eux ? »

Vers midi, elle désespérait.

Vers trois heures de l’après-midi, la porte s’ouvrit et Georges Martin entra.

Comme toujours – lentement, prudemment. Son filet à provisions à la main. Il salua doucement, hocha la tête.

Camille n’eut pas le temps de répondre : il s’arrêta à l’entrée, s’accroupit près du carton.

– Oh, – fit-il à voix basse. – Qui avez-vous là ?

La chatte leva la tête, le regarda méfiante.

Georges Martin tendit doucement la main, caressa la tête de la chatte. Elle ferma les yeux, se mit à ronronner.

– Camille, – dit-il en se tournant vers elle. – Qu’allez-vous en faire ?

Camille soupira :

– Je ne sais pas, monsieur Martin. On ne peut pas les garder ici. Et personne ne veut les prendre.

– Je comprends.

Il se tut, puis caressa de nouveau la chatte. Le chaton poussa un faible cri, bougea.

– Est-ce que je pourrais, – commença Georges Martin, hésitant. – Est-ce que je pourrais les prendre ?

Camille resta figée. Elle regardait le vieil homme, incrédule.

– Vous ? – répéta-t-elle. – Sérieusement ?

– Eh bien oui. – Il sourit timidement. – Je suis seul, moi, c’est un peu triste. Là, j’aurai de la compagnie. Je ne sais pas bien comment m’en occuper, mais j’apprendrai. Je lirai sur Internet.

Camille sentit une boule lui monter à la gorge. Ce vieil homme lent, qu’elle avait tant de fois bousculé, pressé, trouvé agaçant.

Lui seul n’était pas passé à côté.

– Monsieur Martin, – dit-elle d’une voix serrée. – Merci. Vraiment. Merci.

Il agita les mains :

– Mais non. Cela me fait plaisir. Chez moi, c’est vide. Ma femme est morte il y a trois ans. Pas d’enfants. Je viens ici chaque jour pour parler un peu.

Camille eut honte. Une honte si grande qu’elle aurait voulu disparaître.

Elle s’était toujours irritée de sa lenteur. De la file qu’il retardait.

Et lui, il était simplement seul.

Georges Martin prit délicatement le carton avec la chatte et le chaton. Il le tenait par le dessous, pour éviter les secousses. La chatte le regarda, méfiante, mais ne résista pas. Comme si elle avait compris que cet homme ne lui ferait pas de mal.

– Seulement, je ne sais pas comment les porter chez moi, – dit-il pensivement. – Le carton est grand, pas pratique. Et ils bougent dedans.

– Attendez, – Camille courut à la réserve et revint avec une caisse en carton solide, plus petite. – Tenez, celle-ci est mieux. Et elle a des poignées.

Elle-même installa la chatte et le chaton, mit un chiffon doux au fond. Ses mains tremblaient. Pourquoi ? D’émotion ? De honte qui la rongeait de plus en plus ?

– Camille, est-ce que vous pourriez me conseiller, – Georges Martin sourit avec hésitation. – Qu’est-ce qu’il faut leur acheter ? De la nourriture, sans doute ? Une gamelle ?

Camille vit soudain : le vieil homme était perdu. Il avait pris une responsabilité, mais n’avait aucune idée de la suite. Et il l’avait prise quand même. Parce qu’il n’avait pas pu passer à côté.

– Attendez, – dit-elle résolument.

Elle longea les rayons, rassemblant le nécessaire : une boîte de pâtée pour chat, un paquet de croquettes, deux gamelles en plastique, un sac de litière.

– C’est pour vous, – tendit-elle le sac à Georges Martin.

– Oh non, je paierai.

– Pas besoin, – coupa Camille. – C’est de ma part. Comme ça.

Il voulut protester, mais elle le regarda d’un air si sérieux qu’il se contenta de hocher la tête :

– Merci. Merci beaucoup.

Georges Martin prit le carton, le sac, se dirigea vers la sortie. Sur le seuil, il se retourna :

– Camille, à votre avis, je dois les emmener chez le vétérinaire ?

– Oui, – dit-elle. – Allez-y demain. Qu’il vérifie que tout va bien.

– D’accord. J’irai.

Il sortit. La porte se referma dans un tintement léger.

Camille resta seule.

Le magasin était silencieux. Vide. Seul le vieux carton traînait par terre, celui où le chaton avait été.

Elle s’approcha, le ramassa, voulut le jeter. Et soudain, elle n’y parvint pas. Elle s’assit par terre, serra le carton contre sa poitrine et se mit à pleurer.

Les larmes coulaient sur ses joues, tombaient sur le carton.

Elle revit sa propre impatience envers Georges Martin. Ses soupirs quand il entrait. Sa pensée : « Encore ce vieux. Il va compter ses centimes. »

Et lui, il s’était montré si différent.

Sans hésiter, il avait pris la chatte et le chaton. Lui qui vivait chichement – cela se voyait à ses vêtements, à la façon dont il comptait sa monnaie.

Mais il n’était pas passé à côté.

« Mon Dieu, – pensa Camille, – quelle idiote j’ai été. Quel cœur sec. »

Elle essuya ses larmes de la main, se releva. Jeta le carton à la poubelle. Revint derrière son comptoir.

Les clients commencèrent à affluer.

Un jour de travail ordinaire.

Mais quelque chose avait changé en Camille. Elle regardait les clients autrement. Non plus comme une file qu’il fallait servir vite, mais comme des gens, chacun avec son histoire. Et on ne savait jamais ce qu’ils portaient dans leur cœur.

Demain, elle demanderait à Georges Martin des nouvelles de la chatte et du chaton. Comment ils s’étaient installés. S’il avait besoin d’aide.

Et plus jamais elle ne le presserait.

Deux jours passèrent.

Camille attendait Georges Martin. Elle jetait des coups d’œil vers la porte, tendait l’oreille. Mais il ne venait pas.

L’inquiétude grandissait. « Et s’il lui était arrivé quelque chose ? S’il était malade ? Ou si la chatte avait un problème ? »

Le troisième jour, elle n’y tint plus.

Elle demanda l’adresse aux voisins. Georges Martin habitait l’immeuble d’à côté, au troisième étage.

Camille acheta un paquet de pommes, un paquet de biscuits – pour la forme, pour ne pas arriver les mains vides – et après le travail, elle se rendit chez lui.

La porte mit du temps à s’ouvrir. Puis on entendit des pas traînants, et Georges Martin apparut. Surpris, un peu perdu.

– Camille ? Vous… chez moi ?

– Oui, – elle tendit le sac. – Je suis venue prendre de vos nouvelles. Comment allez-vous ? Et la chatte, le chaton ?

Le visage du vieil homme s’illumina d’un sourire. Un sourire si chaud, si sincère, que Camille se sentit soulagée.

– Entrez, entrez ! – dit-il en s’écartant. – Ils se sont très bien installés !

L’appartement était petit, modeste. De vieux meubles, un tapis usé. Mais propre, douillet.

Sur le rebord de la fenêtre, sur une couverture pliée, la chatte somnolait. À côté d’elle, le chaton s’agitait – déjà plus fort, duveté.

– Les voilà, – dit Georges Martin avec fierté. – J’ai appelé la chatte Minette. Et le chaton, Moustique. Parce qu’il est tout petit.

Camille s’approcha, caressa doucement Minette. La chatte ouvrit un œil, ronronna, et se rendormit.

– Qu’ils sont beaux, – murmura Camille.

– N’est-ce pas. – Georges Martin souriait de toutes ses dents. – Je les ai emmenés chez le vétérinaire. Tout va bien.

Il parla, parla – de comment Minette s’était cachée sous le canapé la première nuit, en emportant Moustique avec elle, puis comment elle s’était apprivoisée, comment elle l’accueillait maintenant à la porte quand il rentrait.

En partant, Camille s’attarda sur le seuil :

– Monsieur Martin, revenez au magasin. Je vous attendrai.

Il hocha la tête :

– Je viendrai.

Et il ajouta doucement :

– Merci, Camille. Pour tout.

– C’est moi qui vous remercie, – répondit-elle. – Vous êtes un homme bien.

Le lendemain, Georges Martin revint au magasin. Comme toujours – lentement, avec son filet.

Mais cette fois, Camille l’accueillit avec un sourire. Elle sortit un tabouret de l’arrière-boutique, le plaça près du comptoir :

– Asseyez-vous, monsieur Martin. Prenez votre temps. Je ne suis pas pressée.

Il hocha la tête, reconnaissant. S’assit. Se mit à choisir ses produits tranquillement.

Et pour la première fois, Camille ne le pressa pas.

Car elle avait compris une chose : derrière chaque lenteur se cache souvent une solitude ; derrière chaque impatience, un manque de regard. Et parfois, les êtres les plus simples montrent le chemin du cœur.

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Un chat d’une maigreur extrême n’a pas quitté une boutique fermée pendant 24 heures. Lorsque la porte s’est ouverte – ce fut glaçant.