Je me marierai, mais pas avec ce bel homme. Oui, c’est un gars parfait à tous égards. Mais pas le mien.

«Encore une fois, ma mère est revenue avec son colocataire et un autre homme. Déjà à demiivre, je me suis glissée dans le coin, derrière la petite table de chevet.

Je nai nulle part où me cacher, dehors il neige déjà. Jen ai assez de tout ça. Dès lété, je finirai la troisième, je partirai pour Lyon, jintégrerai le collège pédagogique et je deviendrai institutrice. La ville nest quà dix kilomètres, mais je vivrai en résidence universitaire.

Maman et ses invités se sont installés à la cuisine. Un bruit de cliquetis a retenti quand on a versé du liquide dans un verre, lodeur de saucisson a envahi la pièce. Jai avalé ma salive involontairement.

Attends, toi! a crié la mère.

Questce que tu fais?

Vous êtes deux

Cest la première fois que vous êtes deux, a lancé Michel, le colocataire de ma mère.

Un fracas de vaisselle sest fait entendre. Le tintement, le sifflement. Clémence sest enfoncée davantage dans le coin. Le bruit sest brusquement tue.

Écoute, Mickaël, elle dort, a dit le colocataire.

Tu disais que cétait une bonne fille, et pourtant

Écoute, elle a une fille

Quelle fille?

Clémence, elle est déjà grande. Elle doit se cacher dans la chambre.

Faisla venir ici, a haussé la voix Michel.

Clémence, où estu? a pénétré le colocataire, un sourcil levé, un sourire qui ne voulait rien dire. Viens, assiedstoi avec nous!

Ça me convient ici aussi.

Pourquoi te cacher? a tenté de lembrasser Michel.

Clémence a saisi le vase sur la commode et la écrasé sur la tête du colocataire. Le verre sest brisé en mille éclats. Elle sest élancée hors de la pièce.

Attrapezla! a hurlé Michel. Mais elle était déjà à la porte dentrée. Pas le temps de mettre ses chaussures, en chaussettes, un short usé et un teeshirt, elle a foncé dans la rue.

Des hommes ont déboulé derrière elle. La rue du hameau était déserte. Où fuir dans la neige du soir? Des cris retentissaient derrière. Dans le grand pavillon quelle a traversé, un aboiement sest fait entendre, suivi dune voix qui criait sur le chien.

Clémence a frappé les grilles et a crié. Un homme dune quarantaine dannées a ouvert la porte.

Aidezmoi! a murmuré la jeune fille, les yeux suppliants.

Entre! a tiré lhomme, la tirée par le bras et a claqué la porte.

Olivier, cest qui? est sortie une femme sur le porche.

Voilà, a hoché le propriétaire du doigt. Des hommes la poursuivent.

Vite, à lintérieur! la femme a saisi Clémence par le bras. Tu raconteras tout ici.

Clémence, sors! a lancé Michel.

Olivier, ne fais rien! a crié la maîtresse de maison. Rentre chez toi!

Des cris séchappaient de la rue, le chien aboyait dans la cour.

Il faut appeler la police, a sorti son téléphone la femme.

Sophie, non. Je règle ça moimême. Ce sont des locaux, paraîtil.

Comment vastu les affronter?

Calmement. Rassure la fille!

Le maître a pris un sac, sest dirigé vers le frigo, y a mis une bouteille et un morceau de saucisson.

Dans la cour il a caressé le chien, puis ils sont sortis ensemble. Michel sest jeté sur lui :

Rendsla!

Prenezla et partez!

Il a ouvert le sac, un sourire sest dessiné sur son visage, il a hoché la tête à son complice. Allons, Pierre!

***

Je mappelle Sophie Dupont, a dit la femme en posant la bouilloire sur le feu. Assiedstoi, raconte qui tu es et ce qui sest passé.

Je mappelle Clémence, a commencé la jeune fille, les dents claquant. Jhabite ici depuis toujours, mais depuis lorée du village.

Tu es la fille de Claire?

Oui.

On vient darriver, mais on a déjà entendu parler de ta mère.

Clémence a baissé la tête et a fondu en larmes.

Ça suffit, ne pleure plus! la femme la serrée contre sa poitrine. Ce geste était nouveau pour Clémence. Elle la enlacée et a pleuré encore plus fort.

Daccord, daccord! On va prendre le thé maintenant.

Le maître de la maison est entré :

Cest fini.

Et cette beauté, quon en fait? a souri Sophie en regardant la fille, puis a ri.

Demain on en parlera! Dabord, un thé et un bain.

Tu veux manger? Sophie a déposé une tasse de thé devant elle, un nouveau sourire aux lèvres. Je vois que tu as faim.

Des sandwiches et les restes dun gâteau ont apparu sur la table.

Mange, mange! a souri le maître, observant la façon dont la jeune fille dévorait le repas.

On na plus interrogé Clémence. On a essayé de ne pas attirer son attention, sentant sa gêne.

Quand le dîner fut terminé, Sophie la conduite à la salle de bain :

Lavetoi, mets ce peignoir.

***

Clémence ne désirait quune chose : ne pas être refoulée dehors. Quelle douceur dêtre dans un bain chaud, alors quil fait glacial dehors. Mais il fallait se lever, les maîtres lattendaient.

Elle a quitté la salle. Le mari et la femme étaient assis sur le canapé. Elle a esquissé un sourire coupable :

Merci!

Alors, Clémence, a commencé la maîtresse. Personne ne va sortir à ta recherche. Tu ne veux plus rentrer chez toi, nestce pas?

La jeune fille a baissé la tête.

Demain, tôt le matin, il faut partir

Je comprends, a baissé la tête Clémence encore plus bas.

Tu resteras seule. Nouvre aucune porte! Notre Jack ne laissera personne entrer. Tu suis?

Oui! a crié la fille, submergée par lémotion.

Tu peux préparer le potage pour notre retour, a souri malicieusement Olivier. Tu sais le faire?

Oui, a précipitamment répondu Clémence, toujours craignant dêtre expulsée. Je cuisine bien. Je peux nettoyer la maison.

Nettoie, si ce nest pas trop, en bas, a accepté Sophie Dupont.

***

Ils se sont réveillés avec les maîtres. Elle est restée allongée, craignant dêtre expulsée. Un bruit de voiture a retenti dans la cour. Après un moment, le silence est revenu.

Elle sest levée, sest lavée. Dans la cuisine, la bouilloire sifflait, sur la table du pain, du saucisson, du fromage. Sur le plan de travail, des côtes de porc.

Elle a pris le petitdéjeuner, rangé la table, essuyé, passé la serpillière. Dans le couloir, un aspirateur. Elle la allumé et a commencé à passer lappareil.

À peine latelle éteint

Que signifie tout ça? a résonné une voix derrière elle.

Elle sest retournée brusquement. Un beau jeune homme dune vingtaine dannées, aux yeux bruns curieux.

Je nettoie, a balbutié Clémence. Et vous?

Eh bien il a haussé les épaules, sorti son téléphone :

Maman, je suis à la maison. Et qui cest?

Fils, laisse la petite rester un moment chez nous.

Questce que jy gagne?

Il a rangé le téléphone, a parcouru Clémence du regard, puis sest dirigé vers la cuisine.

Vous voulez du thé? a demandé la fille.

Je men occupe.

***

Clémence a rangé laspirateur, essuyait la poussière, attentive à chaque craquement provenant de la cuisine.

Le garçon a pris son petitdéjeuner, est allé à la salle de bain. Il en est ressorti, dévêtu, parfumé au lait dAloe.

Hé, maître, une bouteille de plus! a crié une voix de la rue.

Questce que cest? le garçon a avancé jusquà la fenêtre.

Ne les laissez pas entrer! a hurlé Clémence, effrayée.

Il a jeté un regard curieux à la fille, a souri, puis sest dirigé vers la porte. Elle sest précipitée vers la fenêtre. Au loin, le colocataire de la mère, avec son ami, criaient quelque chose. Clémence a eu peur.

Le fils des maîtres est sorti, ils se sont jetés vers lui. Soudain ils sont tous deux tombés dans la neige, comme sils sétaient écrasés en même temps.

Le garçon sest penché sur eux, a murmuré quelque chose. Ils se sont relevés, la tête baissée, et ont repris le chemin de la maison de la mère.

***

Le garçon est revenu, son regard sest arrêté sur la jeune fille figée. Il sest approché :

Tu as peur?

Sans maîtriser ses gestes, elle sest jetée contre lui, a sangloté.

Comment tappellestu? a demandé soudainement il.

Clémence.

Je mappelle Romain. Ne pleure plus. Ils ne reviendront plus.

Romain est remonté à sa chambre et nest plus ressorti avant le soir. Clémence a préparé le potage. Elle sest assise à la table, pensive.

Bien sûr, elle voulait rester parmi ces gens chaleureux, mais elle savait quelle avait franchi les limites du convenable.

Les maîtres sont revenus. Sophie Dupont a hoché la tête, surprenante devant lordre retrouvé. Olivier a goûté le potage et la approuvé.

Je rentre chez moi, a dit Clémence, résignée. Merci pour tout.

Clémence, reste encore quelques jours!

Merci, Madame Sophie! Je vais partir, a répété la fille.

Elle a fait un pas vers la porte et sest figée. Depuis hier, elle arpentait la maison en peignoir et pantoufles dinvité.

Allons! la maîtresse la prise par lépaule et la conduite au salon.

Elle a ouvert le placard, a longtemps observé les vêtements. Elle a sorti un jean, un pull, une veste de sport chaude.

Enfile! Nous avons à peu près la même taille.

Vous ne

Pas question daller nue chez toi. Enfile, enfile! Je ne vais pas rester fauchée.

Elle sest habillée, a jeté un regard furtif dans le miroir. Jamais elle navait eu de si beaux habits.

Dans le couloir, la maîtresse la fait mettre un bonnet et des bottes dhiver.

Clémence, bon appétit!

Merci, Madame Sophie!

***

La vie a repris son cours, pas tout à fait comme avant. La mère a trouvé un emploi à la ferme. Son colocataire a disparu avec son ami.

Le printemps est arrivé. Un jour, alors quelle était chez elle à réviser, on a frappé à la porte. Clémence a regardé par la fenêtre et na pas cru ses yeux: Romain était là, près du portail, hochant la tête comme pour dire «viens».

Elle nest pas sortie elle a sauté.

Salut! a souri Romain.

Bonjour!

Ta mère tappelait.

***

Alors, elle est rentrée dans la maison où elle avait passé la journée la plus heureuse.

Bonjour, Clémence! la accueillie la maîtresse, la prise dans ses bras.

Bonjour, Madame Sophie!

Entre, allons prendre le thé!

La maîtresse la installée, a versé le thé, puis sest assise à la table.

Jai une petite requête. Mon mari et moi partons un mois en Turquie, un sourire rêveur a traversé son visage. Mon fils est rarement à la maison. Tu pourrais garder la maison? Il faut nourrir Jack, le chien, et le chat, arroser les fleurs, soccuper des plants. Jai beaucoup de fleurs.

Bien sûr, Madame!

Voilà, elle a sorti un sac. Voici vingt mille euros.

Madame, pourquoi?

Prendsles! Nous ne serons pas à court. Viens, je texpliquerai tout.

Clémence a mémorisé lemplacement des nombreux pots et des seaux de fleurs, où se trouvait la nourriture du chat et la viande du chien. Sophie a crié :

Romain! son fils a filé de sa chambre. Présente Clémence à Jack!

Allons! le garçon a posé doucement sa main sur lépaule de la fille.

Ils sont sortis dans la cour, ont détaché Jack et sont partis se promener. Tout le trajet, Romain a parlé de ses études à luniversité, de karaté, du commerce familial.

Clémence, elle, pensait à autre chose. Elle a compris que le fossé entre elle et Romain était aussi grand que celui entre sa mère et les parents de Romain. Oui, ils étaient bons, gentils, mais ce nétait pas un conte de fées, cétait la vie.

«Dans deux mois, jaurai les examens du collège, je les réussirai. Jétudierai, travaillerai, tournerai en rond, mais je deviendrai quelquun. Je me marierai, mais pas avec ce bel homme. Il est charmant, mais il nest pas le mien!»

Je suis reconnaissante à Madame Sophie pour les vêtements et les vingt mille euros. Au moins, je pourrai tenir les premiers mois en ville.

Un pressentiment intime a fait comprendre à la jeune fille quà cet instant se terminait son enfance difficile. La vie adulte, tout aussi dure, commençait, où tout ne dépendrait plus que delle.

Ils sont arrivés au chalet. Clémence a caressé Jack sur le cou, a souri à Romain et a repris le chemin de la maison. Demain, elle commence à travailler dans ce chalet. Ce nest quun travail et cest tout.

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Je me marierai, mais pas avec ce bel homme. Oui, c’est un gars parfait à tous égards. Mais pas le mien.