Victor a été viré. Encore. La troisième fois en si peu de temps. La malchance le guette.

Basile, le matou, venait tout juste davoir son premier anniversaire quand on la à nouveau mis à la porte. Cest la troisième fois en un an que la petite famille le chasseon dirait quil a un abonnement «expulsion» chez les humains.

Dabord, ils le passaient comme un ballon de baudruche dun voisin à lautre, puis, finalement, ils lont carrément traîné dehors, loin de la terrasse du 12ᵉ arrondissement, lont déposé dans un grand bac à ordures et ont filé, histoire de sassurer quil ne retrouve pas le chemin du salon. Mais Basile nétait pas du genre à jouer les explorateurs; il a compris tout de suite le message dans le regard de Monsieur Dupont, le père, qui était si triste que le nouveau canapé en cuir dernier cri, coûtant un petit trésor de deuxmille euros était déjà taché de pattes.

«Il faut quon se sépare de ce petit voyou,» a déclaré Madame Dupont, les larmes aux yeux. Le mari, toujours daccord, a simplement haussé les épaules et a attrapé, sous le bras, le chaton dun an qui dormait encore, avant de se diriger vers la benne à verre du voisin. Basile na même pas couru après eux; il savait que le verdict était déjà gravé dans leurs regards.

Il aurait pu se dire adieu dignement, le caresser une dernière fois, supplier le destin de lui laisser une petite grâce. Mais la scène sest déroulée comme un sac à poubelles vidé sur le trottoir. Basile a poussé un soupir, a fouillé dans les déchets à la recherche dun morceau de poulet rassis, sest installé à côté dun grand conteneur vert et a commencé à admirer le soleil couchant.

Il plissait les yeux, mais ne détournait pas le regard; le cercle lumineux lui réchauffait le dos, et il en était ravi. Cétaient les derniers rayons dété, dautomne et dhiver, une petite vague de chaleur qui faisait fondre le givre du matin. Mais, au fond de son petit cœur poilu, le froid restait.

La soirée et la nuit se sont refroidies comme un vent de la Manche en janvier. Le petit chat roux grelottait, sans idée dun abri. Il a trouvé un tas de feuilles mortes, rouillées par le temps, sy est lové, sest transformé en boule de poils tremblante. Dabord, le froid le faisait frissonner, puis, quand le vent a glacé son pelage flamboyant, il a soudain senti une chaleur monter en lui, comme si une voix lointaine murmurait des mots doux.

«Reposetoi, petit, ferme les yeux et oublie tes malheurs,» susurrait lécho. «Roule en boule, dors, dors, dors.» Une chaleur douce sest répandue dans son corps engourdi.

Tout ce quil fallait, pensait Basile, cétait de se rendre, de laisser couler le courant. Le lendemain, le même froid et la même faim lattendaient, ainsi que le même désir de ne plus jamais ouvrir les yeux.

Les réverbères du boulevard ont commencé à clignoter au loin. Basile a jeté un dernier regard vers eux, se rappelant les soirées où il observait la lumière depuis la fenêtre du salon. Sa petite fourrure roux a capté ce dernier éclat, et ses yeux ont brillé dans lobscurité qui séteignait.

Ce scintillement a attiré lattention dune petite fille rousse, Églantine, qui rentrait chez elle avec son père. Elle a tiré la manche de son papa.

Papa, il y a quelque chose at-elle chuchoté.

Y atil quelquun? a grogné le père, les dents claquant contre le froid. Allonsy vite, je gèle.

Il a essayé de lécarter du tas de feuilles sombres, mais Églantine a poussé lépaule.

Jai vu la lumière, atelle insisté.

Une lumière dans un tas de feuilles? sest étonné le père. Impossible.

Pourtant, la fillette sest penchée, a soulevé la couche supérieure de feuilles et a découvert le petit Basile, le pelage gelé comme du cristal.

Papa! sest écriée Églantine.

Je lai vu, cest lui, atelle en pointant.

Qui? demanda le père, sapprochant.

Le voilà, répondit la fillette en essayant de soulever le corps engourdi.

Laissele, a dit le père. Il est déjà mort, on ne va pas ramener un chat mort à la maison.

Il nest pas mort, répliqua Églantine dune voix ferme. Je lai vu briller dans ses yeux.

Une lumière dans les yeux dun chat? hausse les épaules le père, sceptique.

Il sest penché davantage, a touché le corps, cherchant un battement de cœur.

Basile, lui, navait quune envie: dormir. Le sommeil la enveloppé, la chaleur a envahi son petit corps, et une voix intérieure, toute petite, murmurait:

Dors, dors, dors ne ouvre pas les yeux.

Mais la voix se répétait, obstinée, comme un refrain denfant.

La lumière dans ses yeux

Que veulentelles de moi? Pourquoi me tourmententelles encore? Pourquoi ne me laissentelles pas simplement sombrer?

Il a à peine ouvert les yeux que le petit cri dune voix denfant a retenti.

Voilà! cria la fillette. Je te lavais dit! Tu vois? Encore la lumière!

Quelle lumière? sest demandé Basile, confus.

Il a enlevé son manteau, sest emmêlé dans le pelage roux, et sest dirigé vers la maison. Églantine courait à ses côtés, pressée.

Papa, dépêchetoi, il a froid, lui criatelle.

Ils ont disparu dans lescalier, et, plus haut, au cinquième étage, les fenêtres se sont illuminées.

Basile a été plongé dans leau tiède, arrosé de lait réchauffé. Églantine la supplié:

Ne meurs pas, sil te plaît, ne meurs pas.

Le givre sur son pelage a fondu, et, avec, le givre de son petit cœur. Le grand chat roux, témoin étonné, observait le père et la fille prendre soin de lui. Il sest réveillé, et la chaleur a enfin pénétré son être. Ce nétait pas la chaleur du radiateur, mais celle dun petit cœur denfant.

Dehors, un hommeun voisin qui passe parfois à la rescousseregardait les fenêtres du cinquième étage qui brillaient. Il se tenait là, immobile, et murmurait:

Tout ce que je peux

Après un instant de réflexion, il ajouta:

La lumière, tout le monde ne la voit pas. Et même ceux qui la voient ne savent pas toujours la garder.

Basile, les yeux fixés sur la fillette aux cheveux roux, ne pensait pas aux grandes leçons de lhumanité. Ce sont les humains qui sinterrogent sur ces choses. Lui, il ne voyait que la lumière la lumière dans les yeux dÉglantine.

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Victor a été viré. Encore. La troisième fois en si peu de temps. La malchance le guette.