Dans mon cabinet, jai parfois limpression dêtre plus quun vétérinaire: je ressemble à un veilleur le garde? des coïncidences bizarres. Le chat choisit toujours la même petite armoire où sont rangés les bilans du mari, le chien sen prend systématiquement à un voisin précis, et il savère que ce voisin a les mains collantes, comme sil était encore un apprenti pâtissier.
Ce matin, ladministratrice a fait irruption dans la salle dattente et a lancé une phrase qui ma fait déposer ma tasse de café: «Pierre, il y a un homme avec un toutou qui dit «jai un truc mystique avec mon animal»; on le reçoit?» Ce type, il faut le diriger directement vers moi; sinon il ira voir des médiums ou des éleveurs sur internet.
Lhomme avait une soixantaine dannées, grand, légèrement voûté, le visage marqué par une vie passée à travailler «dans la rue» chantiers, voirie, garages. Une veste simple mais de bonne facture, des bottines cirées, les yeux creusés par une fatigue dadulte.
Le chien quil avait amené était le rêve de toute bande de copains du quartier. Un gros métis entre berger allemand et labrador: pelage gris dense, poitrine blanche, regard malin, posture fière. Autour du cou, un collier vieilli mais solide, une laisse usée mais fiable.
Bonjour, a déclaré lhomme en sasseyant sur la chaise. On ma recommandé. Je suis Antoine, et voici Maïté.
Maïté, à lentendre, a tiré légèrement loreille et ma fixé comme si elle pouvait remplir le questionnaire toute seule.
Enchanté, lui ai-je répondu en hochant la tête. Que se passet-il avec Maïté ?
Antoine a serré son bonnet dans les mains et a poussé un soupir: Elle va bien, cest moi qui je ne sais plus ce qui cloche. Jai limpression davoir perdu le fil.
Cette formule ouvre souvent les histoires de mes patients. Après elle surgissent des chats voyant lavenir, des chiens psychothérapeutes et dautres miracles du quotidien.
Allons-y doucement, aije proposé. Commencez par le moment où vous avez senti que ce nétait plus que de la médecine.
Depuis la nuit, a-t-il dit. Depuis cette nuitlà.
La nuit, comme on le sait, les chats deviennent gris et les chiens se transforment en réveils, surtout quand ils ont un emploi du temps strict.
Nous vivons à deux, a commencé Antoine. Ma femme il a bafouillé est décédée, mon fils est à Lyon, les petitsenfants aussi. Je suis resté dans notre petit deuxpièces. Maïté est avec moi depuis cinq ans, depuis quelle était chiot.
Maïté, en entendant «chiot», sest lovée contre sa jambe et a poussé un soupir lourd, comme si elle rappelait tout un passé.
Je la promène trois fois par jour, a-t-il poursuivi. Le matin, le soir après le travail et aux onze heures, avant de dormir. À onze heures, on sort, on fait tout, on se couche: moi sur le canapé, elle sur le tapis près du lit. Tout était normal.
Il sest tué un instant, perdu dans ses souvenirs.
Vers trois heures du matin, quelquun vient me réveiller. Jai limpression quun train traverse ma poitrine. Jouvre les yeux Maïté est juste au-dessus de moi. Ses pattes sur le canapé, le museau collé à mon visage, elle geint doucement.
Jai imaginé la scène: une chambre sombre, un homme à demiendormi, un chien qui surgit comme un compteur de gaz inattendu.
Je lui dis: «Questce que tu fais, ma bête? Cest la nuit», elle me regarde comme un idiot, pointe son patte mon épaule et gémit.
Tu voulais aller aux toilettes? aije demandé machinalement.
Jy pensais aussi, a acquiescé Antoine. On a mis nos chaussons, nos vestes et on est sortis. Elle bondit joyeusement dans le couloir. Jouvre la porte, je me dis que ça va foncer vers les buissons
Il a souri.
Elle est sortie dans la cour, sest arrêtée et ne sest pas précipitée. Elle tourne la tête, comme pour dire: «Où estu?»
Jai déjà vu ce regard chez les chiens: un texte intérieur qui dit«Sommesnous vraiment ensemble ou je dois gérer ça toute seule?»
Jai verrouillé la porte, a continué Antoine. Cétait une nuit de janvier, la neige crissait, le lampadaire était seul, la lune au-dessus. Je lui ai dit: «Allez, dépêchetoi, je veux dormir».
Et alors?
Elle il a haussé les épaules sest dirigée vers lautre côté, vers les peupliers et un vieux banc en fer, sest retournée, comme si elle attendait: «Alors, on y va?»
Dans la voix dAntoine sest glissée une note nocturne qui donne des frissons.
Jai dabord pété un câble: «Maïté, rentre!», mais elle est restée, regardant droit, sans obstination de chiot, mais avec des yeux qui parlent. Elle a soupiré.
Jai regardé Maïté: elle sétait glissée sous la chaise, mais elle suivait la conversation avec attention.
Daccord, je crois, a repris Antoine. Jai suivi son chemin. On est arrivés sous les peupliers, le vieux banc. Jai voulu rebrousser chemin le silence autour, que la neige et la lune. Et soudain elle a hurlé.
Il sest arrêté.
Maïté? aije demandé.
Elle, a hoché la tête Antoine. Sest dressée comme une statue, le poil en bataille, la queue en lair, regardant les buissons, et elle a hurlé. Un cri long, pas de loup, et jai failli pousser mon propre hurlement.
Il a souri, mais sans joie.
Je lui ai dit: «Calmetoi, questce que tu», et elle na rien lâché. Dabord jai cru que cétaient des sacs, de la neige, quelque chose. Mais
Il sest perdu dans ses pensées, fixant ses mains.
Cétait notre voisin, at-il fini. Oncle Gérard. Vous le connaissez: grand, chapeau, canne, tout le quartier le connaît.
Jai hoché la tête ces voisins on les trouve dans chaque cour.
Il était allongé sous larbre, sur la neige, sur le côté. Le bonnet était tombé, le visage bleu, presque irréel. Dabord jai cru que cétait trop tard. Maïté a couru vers lui, a commencé à lécher, à pousser le nez. Il a émis un son pas un mot, juste un souffle.
Antoine a ajusté son bonnet.
Jai sorti mon portable, jai appelé le SAMU, at-il continué. Les mains tremblaient, les chiffres ne rentraient pas. Maïté tournait autour, remuait la queue, ne séloignait pas. Elle sest couchée, museau sur sa poitrine. Jai attendu les secours
Quand les secours sont arrivés, ils ont emmené loncle Gérard, ont noté Antoine comme le découvreur, et ont félicité Maïté: «Bravo!».
Ils ont ajouté, a ajouté Antoine, que si nous avions perdu deux minutes, il aurait gelé. Un AVC juste sous notre peuplier. Il nest pas sorti du hall
Il a poussé un soupir lourd.
Après, cétait comme au cinéma: sirènes, voisins en blouses, Maïté me regarde avec des yeux qui disent «cinq euros de plus». Notre immeuble ressemble maintenant à un musée: «Voilà où on la trouvé».
Et loncle Gérard? aije demandé.
Il est vivant, a hoché Antoine. En rééducation. Son fils est venu, a apporté des gâteaux. Je lui dis: «Apporteles à Maïté, elle ma sauvé».
Il a caressé la tête de Maïté.
Je pensais que tout était fini, a continué Antoine. Mais non.
«Mais non», dans mon métier, signifie toujours que lhistoire ne fait que commencer.
Quelques nuits plus tard, elle revient à trois heures, pattes, museau contre mon visage, gémit. Je me réveille: «Quoi? Quelquun estil sous le peuplier?»
Il y avait quelquun? aije demandé.
Personne, a soupiré Antoine. Je lui dis: «Maïté, arrête de jouer les héroïnes, je veux dormir». Elle me conduit toujours à la porte. On sort, on arrive au banc il ny a rien. Elle renifle, tourne en rond, me regarde et cest tout. Elle revient et rentre.
Cela sest répété deux fois de plus. À trois heures du matin, Maïté le réveillait, tirait vers la cour, les peupliers, la neige, le lampadaire, les traces aucune trace, juste la neige.
Jai commencé à perdre la tête, a avoué Antoine. Je me disais que jétais en train de devenir folle ou que le chien était obsédée par cet endroit.
Avant lhistoire de Gérard, elle vous réveillait? aije demandé.
Jamais, at-il répondu catégoriquement. Elle dort comme une morte: allongée, ronfle, ne bouge pas.
Vous dormiez normalement à trois heures? aije interrogé.
Antoine a levé les yeux, surpris.
Comment ça?
Vous ne vous réveilliez pas, vous ne fouilliez pas lappartement, vous ne restiez pas avec une bouteille à la main?
Parfois, at-il admis. Après que il a hésité, «Après quÉlodie est partie», il sest retrouvé seul, parfois il se réveillait. Mais dernièrement, je me couche comme dans une barque.
Il a ajouté:
Cette nuit où elle ma réveillé je suis sorti comme un squelette qui se relève. La pression a sauté, la tête bourdonnait, le cœur battait fort. Si Maïté nétait pas là, je serais resté allongé.
Nous nous sommes regardés. Voilà la «mystique».
Un chien qui vous réveille la nuit, cest un trope que je connais, mais le puzzle était plus épais ici.
Alors pourquoi êtesvous venu? aije demandé. Pour vérifier si le chien na pas «perdu la tête»?
Oui, a avoué Antoine. Parfois elle vient, souffle sur mon visage, se couche sur ma poitrine et reste jusquà ce que je bouge. Cest comme si elle testait.
Maïté a poussé un soupir et a posé sa tête sur sa botte.
Une voisine a dit: «Elle réagit à la mort, elle sent le monde subtil». Jai pensé que cétait le moment daller au vétérinaire.
Jai examiné Maïté: cœur régulier, poumons clairs, articulations en bon état, yeux vifs, ventre souple, langue rose. Aucun signe de douleur ou de problème neurologique.
Sur le plan de la santé, Maïté est parfaite, aije déclaré. La «mystique» nexiste que dans votre tête et celle de limmeuble.
Antoine attendait un diagnostic spécial, il a dû être déçu.
Pour elle, cette nuit était un traumatisme. Tout allait bien, puis vous avez commencé à respirer bizarrement, à vous retourner. Elle vous a réveillé, vous avez trouvé loncle Gérard. Toute la bande est à la limite.
Jai regardé Maïté:
Maintenant, à trois heures, elle vérifie que tout le monde est bien vivant. Les chiens nont pas de philosophie, ils sont pragmatiques.
Elle fait du patrouille? a demandé Antoine.
Exactement, aije acquiescé. Elle garde le couloir de limmeuble la nuit.
Et elle vous surveille, aije ajouté. Cette nuit où vous avez «sorti de votre tombe», elle sentait déjà vos fluctuations, mais alors loncle Gérard est apparu. Maintenant, dans sa tête, cest: «Si mon maître dort tranquillement, je vérifie sil nest pas sous le peuplier, même sil est dans la chambre».
Antoine a souri, mais son regard était sérieux.
Elle garde donc ma personne?
Oui, aije haussé les épaules. Une garde nocturne gratuite. Sans contrat, mais le nez le signe.
Il a lancé un regard désorienté à Maïté.
Que faire? Je ne peux pas lui expliquer que loncle Gérard est à lhôpital, pas sous larbre
Vous pouvez, aije suggéré. Pas avec des mots, mais par des gestes.
Nous avons longtemps discuté de solutions simples: redonner à Maïté le sentiment que la nuit est faite pour se reposer, pas pour patrouiller; aider Antoine à accepter que certaines choses ont changé.
Essayez de passer cinq minutes chaque nuit à discuter calmement avec elle, la caresser, lui parler. Chez le chien, cest linterrupteur: «Tout le troupeau est couché, on peut dormir».
Et si à trois heures elle revient?
Si elle revient et agit encore de façon anxieuse, aije continué, levezvous, sortez dans la cour, faites le tour. Pas pour chercher qui sauver, mais pour montrer à Maïté que tout est sous contrôle. Revenez, félicitezla, dites «tout va bien» et reposezvous. Si après une semaine elle continue à vous réveiller sans raison, on cherchera dautres explications.
Jai ajouté:
Consultez un médecin. Pas un médium, mais un vrai praticien. Parlezleur des réveils nocturnes, de la tension, du cœur. Maïté fait son travail, mais elle nest pas thérapeute. Prenez des précautions.
Antoine sest tortillé sur la chaise:
Vous avez conspiré. Mon fils répète sans cesse: «Papa, va voir le médecin».
Vous voyez, aije conclu en gesticulant, vous avez déjà trois spécialistes: votre fils, le médecin et le chien. Le chien na pas de diplôme, mais il sait vous piquer le museau à trois heures du matin.
Maïté a grogné doucement, comme daccord.
Antoine est parti, promettant daller voir le médecin et de «parler à Maïté». Jai pensé que la moitié du travail était faite: il ne voit plus le chien comme une «mystique». Il reste à faire accepter à Antoine que sa vie nest plus ce vide de cour, darbre et de lune où il était simple spectateur.
Quelques mois plus tard, la porte de mon cabinet sest ouverte sans frapper.
Pierre, je peux entrer sans rendezvous? a annoncé une silhouette familière. Cest Antoine, avec Maïté. Cette fois, il a lair dun homme qui a enfin dormi. Les rides sont toujours là, mais le regard a retrouvé de la vie.
Comment va votre patrouille nocturne? aije demandé, pendant que Maïté reniflait joyeusement le cabinet.
La patrouille est passée en service de jour, a souri Antoine. La première semaine, elle venait encore à trois heures,Mais depuis, elle se contente de veiller depuis le pas de porte, assurant que chaque nuit se termine en paix.







