— Tu n’iras pas à l’enterrement de ta mère. J’ai besoin de la voiture, — dit le mari. Élise se leva, prit son sac et partit. Pour toujours.

Le téléphone se tut. Camille se tenait au milieu de la cuisine, le serrant contre sa poitrine à deux mains. Tante Marguerite avait parlé quatre minutes exactement — voix sèche, professionnelle, pas une larme.

Julien était assis sur le canapé. La télévision marmonnait doucement en bruit de fond. Il ne se retourna même pas quand Camille apparut dans l’encadrement de la porte.

— Julien. Tante Marguerite a appelé. Ma mère est morte il y a une heure.

Il hocha la tête. Fit glisser son doigt sur l’écran du téléphone — il faisait défiler quelque chose, peu importe quoi.

— Mmh. Dommage.

— Je dois y aller. Tout de suite. Deux heures de route. Donne-moi les clés de la voiture.

Julien posa le téléphone. Pas parce qu’il était touché — parce qu’il avait entendu le mot « voiture ». Il leva les yeux vers elle avec une expression de léger agacement, comme si elle lui demandait de pousser une armoire.

— Non. La voiture, j’en ai besoin. Ma mère m’a demandé de l’emmener chez tante Simone. Je lui ai promis la semaine dernière.

Camille ne bougea pas. La lumière de la cuisine éclairait son dos, et son visage restait dans l’ombre.

— Tu as entendu ce que j’ai dit ?

— Oui. Mais elle est morte, maintenant. Pourquoi te presser ? Demain tu prends le bus, tu y arrives. Tandis que ma mère, elle est vivante. Elle attend. J’ai promis.

Une seconde. Deux. Trois.

— Tu es sérieux, là ?

— Tout à fait. Je ne vais pas laisser tomber ma mère.

Camille entra dans la pièce. Se planta juste devant la télévision, de sorte que Julien ne pouvait pas l’éviter du regard. Il dut lever les yeux.

— Je te demande une fois. Une seule. Réfléchis à ce que tu viens de dire. Et réponds à nouveau.

— Camille, ne fais pas de scène. Je t’ai expliqué. Ma mère attend, j’ai promis. Tes funérailles ne vont pas s’envoler en une nuit.

— Mes funérailles, répéta-t-elle lentement.

— Ben, les funérailles. Tu comprends ce que je veux dire. Tu iras demain. Tout sera organisé sans toi, il y a ta tante, les voisins.

Camille se pencha un peu plus près.

— Tu comprends que c’est la dernière fois que je te demande quelque chose ? Pas la deuxième, pas la troisième. La dernière.

— Mon Dieu, Camille. Tu fais toujours d’une mouche un éléphant. Un jour ! Un jour tu attendras. Rien ne va s’effondrer. Ma mère m’a demandé, j’y vais. Point final.

— Ma mère est morte, Julien. Et la tienne, elle va prendre le thé chez sa sœur.

— Ne déforme pas les choses. Elle attendait ça depuis longtemps, Simone l’attend. J’ai promis. Tu veux que je manque à ma parole ?

— Je veux que tu te souviennes avec qui tu vis. Et ce que ce jour signifie pour moi.

— Je m’en souviens. Mais l’ordre est l’ordre. Les vivants sont plus importants.

Camille se redressa. Le regarda comme si elle mémorisait son visage. Pas avec haine. Avec quelque chose de définitif.

— D’accord, dit-elle.

Ce « d’accord » sonna plat. Sans rancune. Sans déchirement. Sans tremblement. Julien n’y prêta pas attention — il tendait déjà la main vers la télécommande.

*

Camille sortit dans le couloir. Ouvrit le tiroir du haut de la commode — celui que Julien n’avait pas ouvert une seule fois en sept ans. En sortit une chemise cartonnée à fermeture : son passeport, l’acte de propriété de l’appartement, la carte grise de la voiture, les documents bancaires. Tout à son nom. Les mit dans un sac.

Décrocha les deux jeux de clés de la voiture. Enfila sa veste. Se chaussa.

— Tu vas où ? cria Julien depuis la pièce.

— Dire adieu à ma mère.

— Avec quoi ? Je t’ai dit, j’ai besoin de la voiture !

Camille ouvrit la porte d’entrée. Julien était déjà dans le couloir — pieds nus, la télécommande à la main, une expression ridicule de propriétaire offensé.

— La voiture est à mon nom. Elle l’a toujours été. L’appartement aussi. Quand je reviendrai, la serrure sera changée. Tes affaires seront devant la porte. Reprends-les ou je les jette.

— Qu’est-ce que tu racontes ?

— Je ne raconte rien. Je dis. Clairement et une fois pour toutes.

— Camille, attends. Attends ! Tu ne peux pas juste…

— Julien. Ma mère est morte. Et tu m’as expliqué que ta voiture t’était plus utile — pour emmener la tienne boire le thé chez sa sœur. C’est tout ce que j’avais besoin d’entendre. Il n’y a plus rien entre nous. Fais tes bagages.

La porte se ferma. La serrure claqua. En bas, la porte de l’immeuble claqua aussi. Une minute plus tard, il la vit par la fenêtre s’installer au volant — calme, sans précipitation, sans un regard en arrière. Elle démarra. Sortit de la cour. Ne leva même pas les yeux.

Julien resta au milieu du couloir. Composa son numéro — sonnerie longue, pas de réponse. Envoya un texto : « Rends la voiture. Tu es folle ? » Lu. Silence. Un autre : « Arrête de faire l’idiote. Ma mère attend, je dois y aller. » Lu. Silence.

Vingt minutes plus tard, sa mère appela.

— Julien, tu passes me chercher quand ? Simone a déjà mis la table.

— Problème, maman. Camille a pris la voiture.

— Comment ça, prise ? C’est votre voiture !

— En théorie… elle est à son nom.

— Et alors ? Tu es son mari ! Dis-lui de la rendre !

— Elle ne répond pas. Je te rappelle.

Il s’assit sur le canapé. Fit le tour de l’appartement. Tout semblait pareil — meubles, rideaux, étagères. Mais Camille avait sorti de cette maison les papiers, les clés et elle-même. Trois choses sur lesquelles tout tenait.

Le téléphone sonna. Camille. Il attrapa le combiné.

— Camille ! Enfin. Écoute, ne fais pas…

— Tais-toi, dit-elle. Bas et sec, comme un déclic. — Je dis une fois. L’appartement m’appartient. Ma grand-mère me l’a laissé, les papiers sont à mon nom, tu le sais très bien. La voiture, je l’ai achetée avant le mariage. L’argent sur mon compte est à moi, en sept ans tu n’as pas mis un euro de côté. Dans la poche de ta veste, il y a vingt euros — assez pour un taxi pour ta mère. De justesse, mais assez.

— Camille, attends…

— Je change la serrure aujourd’hui. Je demanderai à la voisine Inès de laisser entrer le serrurier. Tes affaires sont devant la porte. Deux jours. Ensuite, je les mets à la poubelle.

— Tu n’as pas le droit…

— Si. Chaque papier. Chaque signature. Tout est à moi. Et toi, en sept ans, tu n’as même pas pris la peine de mettre à ton nom une bouilloire électrique.

— C’est lâche !

— Lâche, c’est dire à ta femme qu’elle n’a pas besoin d’aller enterrer sa mère parce que tu as besoin de la voiture pour emmener la tienne boire du thé. Ça, c’est lâche. Moi, je reprends ce qui est à moi.

Le silence dans le combiné dura quatre secondes.

— Camille, j’ai dépassé les bornes. J’ai dit une bêtise. On en reparle calmement quand tu rentres.

— Chez toi, je ne reviens pas. C’est fini. Ne rappelle pas.

La tonalité.

Julien resta le téléphone à la main. Il recomposa — abonné indisponible. Encore — pareil. Elle avait bloqué son numéro.

Il fouilla la poche de sa veste. Deux billets froissés de dix euros. Elle avait même calculé ça — juste de quoi aller chez tante Simone et revenir. Pas un centime de plus.

Son compte était vide — il vérifia. Les autres comptes, zéro. Il ne s’y était jamais intéressé. Ce que Camille lui donnait lui suffisait. L’appartement — à elle. La voiture — à elle. L’argent — à elle. Il avait vécu sept ans dans une maison qui n’était pas la sienne sans jamais y penser.

Sa mère attendait devant l’immeuble. Petite silhouette dans un manteau vert, un paquet de gourmandises pour sa sœur à la main. Le taxi s’arrêta, elle monta, jeta un coup d’œil à l’habitacle.

— Un taxi ? Sérieusement ? Et la voiture ?

— Camille l’a prise.

— Reprends-la !

— Elle est partie avec. Pour de bon.

Sa mère se tut. Fixa le dossier du siège avant.

— Comment ça, pour de bon ?

— Comme je dis. Elle est partie. Elle m’a dit de prendre mes affaires sous deux jours. Elle change la serrure aujourd’hui.

— À cause de quoi ?

— De ce que je lui ai dit de ne pas aller aux funérailles. Que la voiture m’était plus utile.

Sa mère se tourna vers lui. Dans ses yeux, pas de remords. De la perplexité. Elle ne comprenait pas comment une simple demande de l’emmener chez sa sœur avait pu tourner au désastre.

— Et toi, tu as débité ça, Julien.

— Je pensais pas qu’elle réagirait comme ça…

— Fallait y penser ! Que la femme perd sa mère, et toi tu lui dis « tu attendras » ? T’étais dans ton état normal ?

— C’est toi qui m’as demandé de t’emmener !

— Je t’ai demandé de m’emmener, pas d’empêcher ta femme d’aller aux funérailles ! C’est toi tout seul qui as inventé ça !

Le taxi traversait la ville. Le compteur grignotait les euros. Julien regardait les chiffres — chaque centime entamait ses derniers sous. Quand la voiture s’arrêta devant chez tante Simone, le compteur affichait huit euros. Le retour coûterait autant. Restait quatre euros pour manger. Peut-être. Un jour.

Sa mère descendit. Se retourna. Le paquet de gourmandises se froissait dans ses mains.

— Et toi, tu vas où ?

— Chez toi. Si tu veux bien.

— J’ai une chambre et une cuisine, Julien. Un lit pliant dans le débarras.

— Alors un lit pliant.

Elle secoua la tête. Disparut dans l’immeuble. La porte se referma.

Julien resta sur le trottoir. Dans sa poche, il lui restait quatre euros en monnaie et billets froissés. Sur son compte, du vide. Derrière lui, une ville où il n’avait plus un seul mètre carré.

Il sortit son téléphone. Composa le numéro de Camille. Sonnerie longue. Puis une voix mécanique : « L’abonné n’est pas joignable. »

Il rangea le téléphone. Regarda ses mains — vides. Comme tout le reste.

Camille, elle, se tenait dans la chambre de sa mère. Tante Marguerite à droite, les voisins derrière. Elle faisait ce qu’elle devait faire. Elle disait adieu. Parce que pour elle, les morts méritaient autant de respect que les vivants. Et bien plus qu’un mari qui, en sept ans, n’avait jamais compris à côté de qui il vivait.

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— Tu n’iras pas à l’enterrement de ta mère. J’ai besoin de la voiture, — dit le mari. Élise se leva, prit son sac et partit. Pour toujours.