Papa, ne reviens plus jamais! Dès que tu ten vas, maman se met à pleurer, et ses sanglots durent jusquau petit matin. Je mendors, je me réveille, je retombe dans le sommeil, puis je me relève à nouveau: elle ne cesse de sangloter. Je lui demande: «Maman, pourquoi ces larmes? Cest à cause de papa?» Elle me répond quelle ne pleure pas, que son nez coule simplement: elle a le rhume. Mais je suis déjà grande, je sais que les rhumes ne font pas couler les larmes comme des perles.
Dans un petit bistrot du Marais, le père est assis en face de sa fille, remuant dune cuillère toute petite le café tiède dans une tasse blanche microscopique. La petite Mélisande ne touche même pas son cornet de glace, bien quà ses côtés repose, dans un petit bol, une œuvre dart: des boules colorées sous une feuille de menthe et une cerise, le tout nappé de chocolat. Nimporte quel enfant de six ans aurait fondu devant ce spectacle, mais pas Mélisande. Depuis le vendredi précédent, elle avait décidé de parler sérieusement à son père.
Le père reste muet, longtemps, puis finit par rompre le silence:
Alors, ma fille, que faisonsnous?Ne plus nous voir?Comment vaisje vivre sans toi?
Mélisande fronce le petit nez, qui ressemble à celui de sa mère, un bout de patate charmant, réfléchit un instant et répond:
Non, papa. Je ne pourrai pas non plus sans toi. Écoute, je propose : appelle maman et dislui que chaque vendredi, tu viendras me chercher à la crèche. On ira se promener, et si tu veux un café ou une glace (elle lance un regard vers son bol), on pourra sasseoir ici même. Je te raconterai tout ce qui se passe entre maman et moi.
Puis, après une courte pause, elle ajoute:
Et si tu veux voir maman, je la filmerai chaque semaine et je tenverrai les photos. Ça te va?
Le père, sans vraiment regarder la sagesse de sa fille, esquisse un léger sourire et acquiesce:
Daccord, faisons comme ça, ma fille
Mélisande pousse un soupir de soulagement, se jette enfin à son cornet. Mais elle na pas fini; les perles multicolores sous son nez se transforment en petites moustaches de couleur, quelle lèche avant de redevenir soudainement sérieuse, presque adulte. Elle se imagine déjà à devoir prendre soin dun homme, même sil est déjà avancé dans ses années: le père a fêté son vingthuitième anniversaire la semaine dernière. Elle avait dessiné, à la crèche, une grande carte «28», couleur éclatante.
Son visage devient de nouveau grave, les sourcils se resserrent, et elle déclare:
Il me semble que tu devrais te marier
Et, dune main généreuse, elle ajoute:
Après tout, tu nes pas encore trop vieux
Le père, amusé par ce «geste de bonne volonté», ricane:
Tu dirais même «pas trop»?
Mélisande, enthousiaste, poursuit:
Pas trop, pas trop! Regarde, loncle Serge, qui est déjà venu deux fois chez maman, il est même un peu chauve. Voilà
Elle pointe son front, lisse ses boucles molles dun geste. Puis, le père se tend, la regarde droit dans les yeux, comme sil dénichait un secret mèreenfant. Immédiatement, Mélisande porte ses deux mains aux lèvres, écarquille les yeux, traduisant la terreur et la confusion.
Loncle Serge?Quel oncle Serge sinvite ainsi chez vous?Cest le chef de mamandéclare le père, presque à haute voix, dans tout le café.
Je ne sais pas, papabalbutiet-elle, prise de court.Peutêtre que cest le chef. Il apporte des bonbons, un gâteau à tout le mondeElle hésite à confier ce détail précieux à un père quelle perçoit comme «inadapté», surtout quand il a offert à maman des fleurs.
Le père, les doigts entrelacés sur la table, les regarde longuement. Il comprend que, sur le moment même, il doit prendre une décision capitale. La jeune fille, consciente que chaque homme a besoin dêtre poussé vers la bonne direction, attend patiemment, ne pressant pas le père. Elle devine déjà que les hommes sont parfois lents à agir et quil faut les guider, surtout lorsquils sont les piliers de leur vie.
Le silence sinstalle, puis le père, après un long souffle, débloque ses doigts, lève la tête, et sil avait été plus âgée, il aurait prononcé ces mots avec la gravité dOthello à Desdémone. Mais Mélisande, qui ne connaît ni Othello, ni Desdémone, ne saisit pas encore ces références; elle accumule simplement les leçons de la vie, observant les joies et les chagrins qui surgissent parfois pour des broutilles.
Finalement, il dit:
Allonsy, ma fille. Il se fait tard, je te raccompagnerai chez nous, et je parlerai à maman.
Mélisande ne demande pas ce dont il sagit, mais sent que cest important. Elle finit rapidement son cornet, puis, réalisant que la décision du père dépasse même le plaisir du meilleur glace, jette brusquement sa cuillère, se lève, essuie ses lèvres avec le revers de la main, renifle, et, fixant son père, déclare:
Je suis prête. Partons
Ils ne marchent pas, ils courent. En fait, cest le père qui sprint, mais il tient fermement la main de Mélisande, qui se sent presque comme un étendard brandi par le prince André Bolkonski à la bataille dAusterlitz. En franchissant lentrée de limmeuble, les portes de lascenseur se referment lentement, emportant un voisin vers le haut. Le père regarde, un peu perdu, sa fille. Elle, du regard déterminé, le regarde de bas en haut et demande:
Alors? Quattendon? Le septième étage, il ny a que nous
Le père soulève sa fille dans ses bras et sélance dans lescalier. Quand enfin la porte souvre et que la mère apparaît, il se précipite vers elle, la saisissant :
Tu ne peux pas faire ça! Ce Serge, cest quoi?Je taime, je taime, et nous avons Mélisande
Il serre dune main la fille, lautre la mère, et Mélisande les enlace tous les deux autour du cou, ferme les yeux, car les adultes sembrassent, et le cinéma se fige sur ce tableau de tendresse.







