Amélie et sa mère étaient affalées sur le vieux lit de la petite maison de campagne. Toutes deux étaient emmitouflées dans de gros pullovers ; dehors, lhiver faisait rage et la seule chaleur venait du poêle à bois qui venait tout juste de se rallumer.
«Tinquiète pas, maman», murmurait Amélie en essayant de rassurer la vieille femme, même si, dans ce foyer, il ny avait plus que la bruine des souvenirs de la bellemèreet plus très loin, même la fille dà côté.
Il faut dire que la petite tribu se composait de trois personnes : la mère, son fils et la femme dAmélie.
Amélie navait épousé quà trenteans, devenue la deuxième épouse de Didier. Elle navait pas détruit la famille de Didier lorsquils sétaient rencontrés; il était déjà séparé.
Sa bellemère, Madame MarieArcadie, lui plaisait tout de suite. Et la vieille dame, elle aussi, appréciait Amélie. «Une vraie tante, chaleureuse, prête à écouter, à comprendre», pensa la jeune femme qui, orpheline depuis lenfance, avait trouvé dans cette femme le premier véritable lien familial.
«Ils se sont fait un petit réseau,» commentait Didier en souriant dun air conspirateur.
Cinq ans de mariage, trois mois de bonheur, puis Didier devint brusque et irritable. Il criait sur Amélie, sur sa mère, et la cause était toujours la même: sa maîtresse. Il rentrait tard, les yeux vitreux, le nez rouge de rosée.
Un soir, il annonça quil voulait divorcer. Il laissa à Amélie deux jours pour faire ses bagages. Avant même quelle nait eu le temps de fermer la valise, la maîtresse arriva, valise à la main, prête à épater la galerie.
Peutêtre étaitce un stratagème pour rencontrer son «précédent» et le dénigrer? Elle ne réussit pas. Cétait une grande blonde aux lèvres pulpeuses, aux cils aussi longs que des éventails.
Amélie ne put sempêcher déclater de rire.
«Tu méchanges contre ce pantin aux cils de vache? Bonne chance avec elle, moi je ne regrette rien.»
«Et elle est bien gaie, vous deux, deux grandmères, deux poules,» ricana la maîtresse.
«Allez, arrêtez de parler à ma mère comme ça!» sécria Amélie.
«Et ma mère? Elle reste avec nous?» gazouilla la nouvelle venue, clignant dun œil qui faisait un peu la moue. «Quelle lemmène, ne nous laissons pas la garder.»
«Maman, cest ton tour aussi,» railla Amélie.
«Où vaisje aller? Jai mis tout largent de la vente de lappartement dans le pognon que tu voulais pour construire la maison,» sanglota la mère, se tenant la poitrine.
«Je nai rien besoin de concerts. Reste, mais ne sors plus de ta chambre.» lança la maîtresse, en se posant la main sur le cœur comme une petite Albine.
«Laisseles partir toutes les deux,» intervint le chat de la maison, presque comme un juré.
«Cest ma mère!» protesta Amélie.
«Ta mère? Tu veux dire que je vais avoir une bellemère comme ça? Oh, mon petit!»
Amélie en eut marre de leurs joutes verbales.
«Maman, on part à la campagne?»
«Mieux vaut la campagne que ce fils et cette»
«Attends, je prépare tes affaires.»
«Noublie pas les médicaments, la boîte à bijoux, le sac à main.»
Amélie attrapa une seconde valise, y fourra en hâte les médicaments, la boîte, le sac, les papiers, les sousvêtements et quelques vêtements.
«Prenez tout, on ne veut rien de chez les autres,» déclara Albine dune voix qui se voulait maternelle.
Didier, muet, observait la scène, incapable dintervenir. Il comprit que sa mère ne le lui pardonnerait jamais ou peutêtre le ferait, puisquelle était quand même sa mère.
En trente minutes, Amélie était à la porte du vieux véhicule. MarieArcadie, déjà installée sur la banquette arrière, essuyait silencieusement ses larmes sans même se tourner vers son fils, simplement un long soupir.
«Comment allonsnous survivre, ma fille?» demanda la vieille femme.
«Ça ira. Jai des économies. En attendant de trouver un travail, on sen tirera. Tu as ta pension, on tiendra le pain et le beurre.»
Ils roulèrent jusquau petit village de SaintÉmilion, où Amélie avait passé son enfance. Il faisait encore froid dans la maison, mais elle ralluma le poêle, fit couler de leau, posa la bouilloire sur le feu.
«Tu te débrouilles comme une vraie cuisinière de campagne,» lança la mère.
«Grandpère ma tout appris. Merci davoir acheté les provisions, pas besoin daller au supermarché. Les marchés de campagne, cest mon dada.»
Petit à petit, la chaleur monta.
«Demain, je nettoierai tout.»
Un coup de porte.
«Ta voisine est passée? Ça fait longtemps que je ne tai pas vue. Ta voiture est toujours là, même en plein hiver. Un souci?»
«Tout va bien, oncle Michel. On sen occupera plus tard, viens prendre le thé avec nous.»
«Je voulais tinviter. Tu nes pas seule?» remarqua le voisin en remarquant la femme à côté dAmélie.
«Voici MarieArcadie et Michel», présenta Amélie.
«Si tu as besoin de quoi que ce soit, nhésite pas,» ajouta Michel.
«Merci, mais pour linstant, rien.»
Une semaine passa, la maison devint propre et cosy.
«Tu sais, Amélie, je suis aussi de la campagne. Jai épousé un citadin, il est mort quand javais vingttrois ans, jai vendu mon appartement. Mon fils ma promis de rester avec moi. Regarde ce que le destin a fait!»
«Pas de larmes, je sais que cest dur. Moi aussi, jai des moments difficiles. Vous aurez peutêtre des petitsenfants un jour.»
«De ceuxci?» sexclama la vieille femme, un brin exaspérée. «Et Michel?»
«Il vit seul. Sa femme a noyé, son petit a été sauvé par un voisin. Il na jamais refait sa vie. Il est encore jeune, même sil a lair de mon âge.»
Un mois plus tard, aucune nouvelle de Didier. Il nappela même plus sa mère. Un appel anonyme sonna sur le portable dAmélie.
«Amélie?»
«Oui.»
«Votre mari est décédé.»
«Vous vous trompez.»
«Non, je ne me trompe pas. Didier a perdu le contrôle, il sest écrasé avec sa voiture. Il était avec une fille, elle a survécu sans une égratignure. Venez à la morgue pour lidentification.»
Pauvre MarieArcadie! Que faire? Appelez loncle Michel, il aidera.
«Amélie, questce qui se passe?»
«Ne ten fais pas, maman, assiedstoi. Didier nest plus.»
«Oh! sécria MarieArcadie. Cest ma faute! Je lai quitté!»
«Ta mère ta expulsée!»
«Oui, mais je suis quand même sa mère. Oh, le karma!»
«Je vais à lidentification. Loncle Michel sera avec moi pendant que je descends.»
Le cortège funèbre passa. Amélie et MarieArcadie allèrent à la maison du fils, qui devait désormais leur revenir en héritage. Le mari navait même pas eu le temps de déposer les papiers de divorce, toujours occupé par ses fêtes, ses débauches, ses banquets.
Loncle Michel les suivait partout.
«Je reste avec vous, vous êtes des dames, vous pourriez avoir besoin dun bras.»
La maison était méconnaissable après un mois: linge sale partout, vaisselle entassée sur le sol, une odeur de bière renversée et de moisi.
«Cest mon fils qui a tout foutu en lair!» sindigna la voisine aux lèvres énormes et aux cils qui clignaient comme des horloges. Un homme à moitié déshabillé, tout poilu, surgit à côté delle.
«Montrezmoi les papiers de la maison!» intervenait Michel.
«Quels papiers? Mon mari est mort. Nous navions même pas de mariage!»
«Et pas de divorce!»
«Nous avions prévu le mariage à lavance, donc tout est à moi!»
«Arrêtez de rêver, sortez dici! Y atil quelquun dautre?»
Lhomme senfuit, laissant la voisine désemparée. Michel veilla à ce quAmélie ne perde rien.
«Il faut vérifier les titres de propriété, changer les serrures, au cas où la grande blonde aurait encore une clé.»
Les papiers étaient en ordre, les serrures changées. Beaucoup daffaires furent simplement jetées. Michel accompagna Amélie et MarieArcadie partout.
«Je suis désolé que vous reveniez, je my habitue.»
«Nous reviendrons, et toi, oncle Michel, viens aussi.»
«Tu mas ramené à ma jeunesse. Maman ressemble à ma défunte épouse.»
«Et jai remarqué, oncle Michel, que vous vous jetez des coups dœil. Vous avez aussi votre petite histoire?»
«Cest ce que lon dit,» grogna lhomme.
«Vraiment!»
Un an plus tard, Michel et MarieArcadie se marièrent. Tout allait bien pour eux, pour Amélie aussi, qui devint comme une fille pour le couple. Mais ils avaient aussi des petitsenfants!
Amélie na jamais refait de grand mariage. Elle élève deux enfants quelle a pris sous sa responsabilité, un frère et une sœur quelle ne pouvait séparer. Elle voulait un seul enfant, le destin en a donné deux.
On ne trouve pas toujours ses parents ou ses proches à la naissance; parfois les circonstances les rassemblent plus tard.
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