— Je vais appeler papa, — dit la fille au premier rang, et elle serra son téléphone contre sa poitrine avec autant de soin que s’il ne s’agissait pas de plastique et d’écran, mais du dernier fil qui la reliait à la maison.
Dans la classe, même le froissement habituel des cahiers s’était tu pendant quelques secondes. Les élèves de CE2 étaient figés au-dessus de leurs copies ; l’un d’eux cessa de balancer la jambe sous la table ; près de la fenêtre, un garçon aux cheveux roux en épis leva la tête et jeta un regard prudent vers la maîtresse. Valérie Moreau se tenait à côté du pupitre, la paume ouverte, la voix toujours égale, mais sous la manche du pull une traction désagréable lui tirait le bras au-dessus du coude. Ce matin, elle avait mis plus de temps que d’habitude à choisir son haut, et elle avait mal choisi : la manche était trop large et, si elle levait le bras vers le tableau, elle pouvait glisser.
— Chloé, la règle est la même pour tout le monde, dit Valérie. Pendant la classe, le téléphone reste dans mon tiroir. Tu le récupéreras après les cours.
La filine ne discuta pas, ne se mit pas à renifler, ne fit pas semblant de n’avoir rien compris. Elle regarda seulement l’écran où le message venait de s’éteindre, et passa lentement son pouce sur la coque bleue. Ses cheveux blonds étaient tressés en deux nattes, l’une nettement plus basse que l’autre. Valérie se dit que c’était sans doute son père qui les avait faites, et cette pensée adoucit quelque chose en elle.
— Papa a écrit qu’il viendrait me chercher plus tôt, dit Chloé. Je voulais juste revoir l’heure.
— Si tu as besoin, nous l’appellerons depuis le bureau de la concierge. Je t’y autoriserai, répondit Valérie. Mais pour l’instant, donne-moi le téléphone.
Chloé leva les yeux. Il n’y avait pas dans ce regard l’entêtement enfantin qui fait soupirer les maîtresses avec lassitude. Il y avait autre chose : une vérification prudente, pour voir si l’on pouvait confier à un adulte ce qui comptait pour elle. Valérie repérait tout de suite ce genre de regards. On ne les confond jamais avec un caprice. C’est le regard des enfants qui savent déjà que les adultes sont divers, et que toutes les voix fortes n’ont pas raison.
La filine posa le téléphone sur la paume de Valérie.
— Il viendra quand même, murmura-t-elle.
Valérie enferma l’appareil dans le tiroir du haut de son bureau et retourna au tableau. Il fallut reprendre la leçon de mathématiques depuis le début : les enfants avaient perdu le fil, et elle-même se surprit à regarder non pas les exercices, mais Chloé. Celle-ci restait droite, tenait son crayon avec soin, mais toutes les quelques minutes son regard glissait vers la pendule ronde au-dessus de la porte. Valérie tint bon jusqu’à la récréation, rédigea une autorisation et envoya la filine au bureau de la concierge pour téléphoner à son père.
La concierge, Simone, qui en vingt ans à l’école avait vu défiler toutes sortes de parents, après avoir parlé au père de Chloé, vint elle-même au bureau du directeur. Elle ne fit pas de bruit, ne s’agita pas, elle lui dit simplement quelque chose à voix basse, et le directeur, un homme corpulent avec une éternelle serviette sous le bras, se leva si vite que la serviette tomba par terre. Valérie l’apprit plus tard ; pour l’instant, elle donnait sa leçon de lecture et essayait d’obtenir que Lucas, au troisième rang, lise le mot « bateau » sans une longue et pénible hésitation.
On frappa à la porte à la fin de la deuxième heure. Pas fort, mais la classe comprit aussitôt que les adultes étaient derrière. Le directeur entra le premier, lissant ses cheveux clairsemés. Derrière lui se tenait un homme grand, en manteau sombre, calme, maître de lui, avec cette expression qui fait que les gens autour se mettent à parler plus bas. Il ne ressemblait pas à ces parents qui font irruption dans l’école pour prouver que leur enfant a toujours raison. Il ne cherchait pas à faire impression, et c’est précisément pour cela qu’il en imposait.
Chloé se leva.
— Papa.
L’homme la regarda, et son visage montra un instant ce pour quoi, sans doute, Chloé s’était accrochée toute la journée. Il ne sourit pas largement, n’ouvrit pas les bras, mais son regard devint plus doux.
— Tout va bien, mon lapin ?
— Oui. Sauf que Madame Moreau a pris mon téléphone.
Il reporta son regard sur la maîtresse.
— Romain Leblanc, le père de Chloé. On m’a dit qu’il y avait eu un problème avec le téléphone.
Le nom fut prononcé calmement, mais le directeur, à côté, parut rapetisser. Ce nom était connu de beaucoup : une entreprise de construction, une aide apportée à l’école, la rénovation du gymnase, de nouveaux ordinateurs. On savait aussi ce qu’on ne disait pas directement : Romain Leblanc n’était pas du genre à qui l’on parle n’importe comment.
— Votre fille a sorti son téléphone en classe, dit Valérie. Je le lui ai confisqué jusqu’à la fin de la journée. Quand j’ai compris qu’elle avait besoin de vous joindre, je l’ai autorisée à appeler du bureau de la concierge.
Elle parlait d’une voix égale, bien qu’elle sentît un frémissement essayer de s’insinuer dans ses paroles. Devant le directeur, devant cet homme, devant vingt visages d’enfants, elle devait à présent tenir non seulement la règle, mais aussi elle-même. Romain écouta sans l’interrompre. Puis il hocha la tête.
— Vous avez bien fait.
Le directeur aspira bruyamment l’air et fit aussitôt semblant d’avoir toussé. Chloé fronça les sourcils, mais son père s’accroupit devant elle, à hauteur de ses yeux.
— Dans la classe, l’adulte responsable, c’est la maîtresse. Si Madame Moreau t’a demandé de ranger le téléphone, tu le ranges. Je viendrai, même si tu n’as pas vérifié ton message dix fois. D’accord ?
Chloé réfléchit, comme toujours trop sérieusement pour son âge, puis acquiesça.
— D’accord.
Romain demanda le téléphone, mais ne le mit pas dans sa poche. Il le rendit à sa fille et lui dit de le ranger dans son sac. Sur le pas de la porte, il s’attarda. Valérie leva la main pour remettre une mèche de cheveux en place, et la manche glissa. À son poignet, juste au bord de la manchette, une marque sombre, en forme de doigts, apparaissait. Elle baissa vite la main, mais Romain eut le temps de la voir. Il ne dit rien. Simplement, il la regarda avec une telle attention que Valérie eut envie de reculer jusqu’au tableau, jusqu’à la craie, jusqu’aux cahiers familiers des enfants, où les erreurs peuvent au moins être corrigées avec un stylo rouge.
Après les cours, Chloé fut la dernière à se préparer. Valérie accompagna les enfants jusqu’au portail de l’école. Une voiture noire était garée le long du trottoir. Romain ouvrit lui-même la portière à sa fille, l’aida à monter sur la banquette arrière, et s’apprêtait à contourner la voiture quand Chloé baissa la vitre.
— Madame Moreau, à demain.
— À demain, Chloé.
La voiture s’éloigna, et Valérie resta encore quelques minutes sur les marches. Elle n’avait pas envie de rentrer chez elle. Gérard y serait peut-être. S’il n’y était pas, ce n’était pas mieux : il fallait alors guetter ses pas, deviner à son humeur d’après le grincement de l’escalier, et cacher son portefeuille assez tôt pour qu’il ne le trouve pas du premier coup.
Gérard était son beau-père. Depuis la mort de leur mère, il était resté le tuteur légal de son petit frère Mathis. Mathis avait dix ans, supportait mal les bruits forts, ne mangeait que dans une assiette blanche à bord bleu, n’aimait pas qu’on touche à ses crayons, et pouvait passer des heures à trier des boutons par taille. Quand leur mère avait signé les papiers, elle croyait encore que Gérard était un homme fiable, juste un peu rugueux. Valérie étudiait alors, travaillait le soir, et ne comprit pas tout de suite que la rugosité n’était pas un trait de caractère, mais le cœur même de l’homme.
Elle aurait pu partir seule. Peut-être. Mais Gérard n’aurait jamais laissé partir Mathis. Sur les papiers, il était l’adulte responsable, et elle, la grande sœur avec un petit salaire, un logement locatif en perspective et un dossier de certificats qu’il fallait encore transformer en décision de justice. L’avocat demandait un acompte qui faisait perdre leurs forces à Valérie. Elle économisait depuis près de trois ans, mais Gérard prenait l’argent chaque fois qu’il perdait aux cartes ou rentrait avec les yeux vitreux et les poches vides.
Le soir, il arriva plus tôt que d’habitude. Dans l’entrée, l’odeur de serpillière mouillée et de vieille peinture, ce parfum lourd qui montait toujours du premier palier après le ménage, fit comprendre à Valérie que la porte d’en bas était restée longtemps ouverte.
— Où est l’argent ? demanda Gérard sans enlever ses chaussures.
Mathis était assis par terre à côté du canapé et alignait des boîtes d’allumettes en une longue rangée. Valérie plaça une chaise entre son frère et son beau-père, comme par hasard.
— Le salaire, c’est vendredi.
— Tu me l’as déjà dit.
— Parce que le salaire est vendredi.
Il s’approcha. Valérie n’éleva pas la voix. Elle savait depuis longtemps que le ton montant ne faisait que le pousser. Gérard frappa la table du plat de la main ; les boîtes de Mathis tremblèrent, et le garçon se mit à chuchoter des chiffres très vite, se reprenant et recommençant. Valérie posa la main sur son épaule, mais elle regardait son beau-père.
— Pas devant lui.
— Et devant qui, alors ? ricana Gérard. Devant ta directrice ? Devant les voisins ? Ou tu t’es trouvé un protecteur ?
Elle ne répondit pas. Après de telles soirées, le matin il fallait choisir ses vêtements non pas selon le temps, mais selon les marques sur ses bras. À l’école, elle souriait aux enfants, collait des autocollants dans les cahiers, expliquait où mettre le « e » muet, et tout le temps elle sentait qu’elle vivait dans deux pièces différentes, sans porte entre elles.
Quelques jours plus tard, elle remarqua une voiture près de chez elle. Puis une autre près de l’école. Les hommes à l’intérieur ne la regardaient pas, ne sortaient pas, ne lui parlaient pas. Ils étaient simplement là. Le troisième jour, Valérie alla elle-même vers l’un d’eux après la classe. Un homme d’une cinquantaine d’années, en manteau gris, tenait un gobelet de café et avait l’air de pouvoir rester planté là jusqu’à l’hiver.
— Vous êtes de la part de M. Leblanc ?
— Oui.
— Dites-lui que c’est bizarre.
— Je lui dirai, répondit l’homme. Mais tant que vous n’aurez pas demandé à ce que je parte, je reste.
— Partir ? Vous êtes sérieux ?
— Tout à fait.
Elle voulut se fâcher, mais la fatigue monta à la place de la colère. Le soir même, on lui remit une enveloppe. À l’intérieur, une carte avec l’adresse d’un petit café près de l’école et une ligne : « Demain après la classe. Juste une conversation. »
Valérie vint non pas parce qu’elle avait confiance. Elle vint parce qu’elle ne savait plus où aller avec Mathis.
Romain était assis à la table du fond, deux tasses de thé devant lui, intactes. Il se leva quand elle arriva, mais ne tendit pas la main, comme s’il savait d’avance qu’elle pourrait reculer.
— Je ne vais pas faire semblant d’avoir remarqué par hasard votre situation, dit-il quand elle se fut assise. Chloé a vu les marques sur votre bras. Elle m’a demandé si je pouvais aider.
— Votre fille ne devrait pas penser à ce genre de choses.
— Je suis d’accord. Mais elle y pense. Depuis que sa mère n’est plus, Chloé regarde les gens avec trop d’attention.
Valérie regarda par la fenêtre. Dans la rue, une mère ajustait le bonnet de son enfant ; celui-ci secouait la tête en riant. Ce petit morceau de vie simple lui parut soudain presque étranger.
— Je n’ai pas besoin de pitié, dit-elle.
— Je ne vous offre pas de pitié. Je vous propose un avocat spécialisé dans les tutelles, et une sécurité provisoire pour vous et votre frère.
— En échange de quoi ?
— En échange du fait que vous n’avez pas eu peur de mon nom et que vous n’avez pas humilié mon enfant pour faire respecter l’ordre en classe.
Elle se tourna brusquement vers lui.
— Ce n’est pas un service. C’est mon travail.
— C’est justement pour cela que je veux vous aider.
Il parlait calmement, et cette tranquillité l’agaçait plus que s’il avait fait pression. Valérie avait l’habitude que toute aide ait un crochet. Gérard, lui aussi, avait « aidé » sa mère autrefois : il apportait des courses, réparait le robinet, l’emmenait aux examens. Ensuite, il s’était avéré que chaque aide était inscrite dans un carnet invisible de dettes.
— Si j’accepte, vous direz plus tard que je vous dois quelque chose.
— Non.
— Tout le monde dit ça.
— Alors n’acceptez pas tout de suite. Rencontrez l’avocate. Écoutez-la. La décision vous restera.
Elle la rencontra. L’avocate était une femme âgée, Nina Armand, aux cheveux courts et à la serviette où tout était déjà rangé par catégories : certificats, témoignages, attestations des voisins, appréciations de l’école, bilans médicaux de Mathis. Son prénom était sévère, comme elle-même : Nina. Elle ne promettait pas de victoire rapide ; au contraire, elle parlait sèchement et directement.
— Gérard va résister, dit-elle. Non pas parce qu’il tient au garçon. Mais parce qu’il a besoin de son pouvoir sur vous et de l’argent que ce pouvoir lui rapporte. Il nous faudra des preuves, du temps et votre endurance.
Valérie hocha la tête.
Elle avait de l’endurance. Parfois, il lui semblait qu’il ne lui restait plus que cela.
La procédure ne fut pas simple. D’abord, le tribunal ne trancha pas tout de suite, demanda des documents supplémentaires. Ensuite, Gérard amena un voisin qui jurait que Valérie faisait des scandales à la maison. Puis une commission vint à l’école : quelqu’un avait écrit que la maîtresse était instable et ne pouvait pas assumer la responsabilité des enfants. Le directeur tirait nerveusement sur sa cravate ; Valérie était assise en face de deux femmes avec des tablettes et répondait aussi calmement qu’elle avait répondu à Romain ce jour-là devant le tableau.
Après la classe, Chloé s’approcha d’elle et lui tendit un dessin. Sur le dessin, il y avait l’école, une grande femme en pull bleu et une petite fille à côté.
— C’est vous, dit Chloé. Vous êtes devant la porte, pour que tout le monde puisse rentrer chez soi.
Valérie ne put répondre tout de suite. Elle rangea simplement le dessin dans son tiroir, à côté du cahier de classe, et pensa que les enfants, parfois, maintiennent un adulte à flot mieux que tous les beaux mots.
Entre-temps, Gérard devenait plus agressif. Il venait tantôt avec des menaces, tantôt avec des supplications de « ne pas laver son linge sale en famille », tantôt avec des promesses de devenir normal. Un soir, il enferma Mathis dans sa chambre pour que Valérie ne puisse pas l’emmener chez le psychologue. Le garçon resta ensuite trois heures assis dans un coin à aligner ses crayons sur une même ligne, jusqu’à ce que ses doigts se mettent à trembler. C’est après cela que Valérie cessa d’hésiter. Non pas qu’elle eut simplement peur ou qu’elle se fût fâchée, mais elle se sépara intérieurement de sa vieille habitude de supporter.
— Je vais jusqu’au bout de la plainte, dit-elle à Romain au téléphone. Même s’il fait pression.
— Bien.
— Et je signerai moi-même le contrat avec Nina Armand. Même pour un euro, mais je signe.
— Elle l’a déjà préparé.
— Vous savez tout d’avance ?
— Non. J’espère simplement que les gens choisissent parfois d’être pour eux-mêmes.
La décision provisoire pour Mathis fut rendue un mois plus tard. Pas définitive, mais importante : le garçon pouvait vivre avec Valérie jusqu’à la fin de la procédure. Gérard se tenait alors devant le tribunal et la regardait comme s’il brisait déjà tout autour de lui, dans sa tête. À côté se tenait Serge, l’homme de Romain, celui au manteau gris. Il n’intervint pas, ne dit rien de superflu, il ouvrit simplement la portière de la voiture à Valérie, où Mathis était assis avec son sac sur les genoux, le regard fixe.
— On rentre à la maison ? demanda-t-il.
Valérie s’assit à côté de lui.
— Oui. Mais dans une autre.
Romain leur trouva un petit appartement non loin de l’école. Valérie insista pour un bail et un loyer raisonnable. Il ne discuta pas. Ce fut plus surprenant que toute générosité. La nouvelle maison était calme : deux pièces, une cuisine avec un large rebord de fenêtre, une vieille armoire dans l’entrée et une fenêtre qui donnait sur une aire de jeux. Mathis fit d’abord le tour des pièces avec un carnet, notant où chaque chose se trouvait. Le troisième jour, il posa ses crayons sur la table et ne les remit pas dans son sac. Pour lui, cela valait plus que tous les mots.
Chloé commença à venir après la classe avec son père. D’abord une demi-heure, puis une heure. Elle s’asseyait au bord du tapis et construisait avec des cubes à côté de Mathis, sans toucher à sa rangée. Un jour, il lui poussa une pièce verte. Valérie était près de la cuisinière et n’osait pas se retourner, de peur de briser ce petit monde qui se construisait lentement, mais honnêtement.
Avec Romain, tout était plus compliqué. Il ne faisait pas une cour traditionnelle, n’inondait pas de messages, n’essayait pas d’acheter sa tranquillité. Parfois, il apportait des livres pour Chloé et restait pour le thé. Parfois, il réparait une étagère tandis que Mathis se tenait à côté et vérifiait que les vis étaient rangées par taille. Un soir que les enfants se disputaient autour d’un jeu de société, Romain dit :
— J’ai l’habitude de régler les choses vite. Avec toi, c’est impossible.
— Parce que je ne suis pas une chose à régler.
Il la regarda et esquissa un sourire.
— Oui. Je l’ai compris.
Gérard ne disparut pas tout de suite. Il appelait depuis des numéros inconnus, guettait près de l’ancienne maison, essayait par des connaissances de découvrir la nouvelle adresse. Une fois, il vint à l’école, mais Serge l’aperçut au portail avant que Valérie ne sorte avec les enfants. Après cela, Gérard disparut plusieurs semaines. Valérie commença à dormir plus profondément. Mathis cessa de vérifier la serrure avant de se coucher. Chloé dit un soir, pendant le dîner dans leur cuisine :
— Ici, c’est bien. C’est calme, mais pas vide.
Valérie retint cette phrase.
La décision définitive sur la tutelle fut fixée au lundi. La veille, Mathis choisit lui-même sa chemise, mit lui-même son carnet dans son sac, et répéta longuement une phrase que Nina Armand lui avait demandé de dire si le juge lui demandait où il se sentait le mieux. Le matin, il la dit à voix basse, mais distinctement :
— Je veux vivre avec Valérie parce qu’elle sait ranger mes tasses comme il faut et qu’elle ne se fâche pas quand je réfléchis longtemps.
Valérie était assise à côté de lui, les mains sur les genoux, pour ne pas laisser paraître à quel point elle tremblait de l’intérieur. Gérard essaya de parler de famille, de reconnaissance, du fait que Valérie était « jeune et ne s’en sortirait pas ». Mais il y avait les documents, les attestations, les conclusions, les témoignages. Il y avait Nina Armand, qui ne laissait pas les mots de Gérard s’étaler dans la salle. Ce jour-là, la tutelle fut confiée à Valérie.
Elle sortit dans la rue et mit longtemps à pouvoir respirer librement, comme si sa poitrine ne croyait pas encore au papier portant le sceau. Mathis se tenait à côté d’elle, tenant sa manche.
— Maintenant, il ne peut plus me reprendre ?
— Non, dit Valérie. Maintenant, non.
Gérard entendit. Il ne dit rien, se contenta de sourire brièvement, laidement. Serge s’approcha, et le beau-père descendit l’escalier.
Le soir, Romain arriva avec Chloé. Ils ne firent pas la fête, n’applaudirent pas. Valérie fit sauter des crêpes, Mathis disposa les assiettes, Chloé apporta un dessin : quatre personnes devant une fenêtre et un cube rouge sur le rebord. Romain regarda longtemps la feuille, puis dit :
— C’est une belle maison.
— Ce n’est pas encore une maison, corrigea Mathis. C’est un plan.
— Alors nous construirons selon le plan, répondit Romain.
L’épreuve finale arriva trois semaines plus tard, alors que tous commençaient à croire que le pire était derrière. Un samedi soir, Valérie faisait sauter des crêpes, Chloé lisait à voix haute pour Mathis, Romain devait monter dans quelques minutes — il avait laissé la voiture dans la cour. On sonna à la porte. Sur l’écran de l’interphone, un homme avec un carton de livraison. Valérie n’ouvrit pas tout de suite, mais le carton cachait le visage et la voix dit : « Pour Chloé Leblanc, de la part de son papa. »
Elle ôta la chaîne.
Gérard entra d’un coup, heurtant la porte contre le mur. Le carton tomba. Dans sa main, il tenait un couteau de cuisine. Son visage était creusé, ses yeux fuyaient, sa veste pendait sur ses épaules comme un vêtement étranger.
— Tu croyais qu’un bout de papier te sauverait ? dit-il.
Valérie se tenait entre lui et la pièce où se trouvaient les enfants. Elle ne cria pas. Sa gorge semblait serrée, mais ses pensées étaient claires : Chloé près de la fenêtre, Mathis près de la table, Romain encore en bas, Serge peut-être près de la voiture.
— Chloé, ferme la porte de la chambre, dit-elle sans se retourner. Mathis, fais comme Chloé.
Gérard s’avança vers elle.
— Tu m’as tout pris.
— Tu n’avais rien de nous, répondit Valérie. Tu nous gardais seulement à côté de toi.
Il leva le bras. La porte de l’immeuble ne s’était pas encore refermée derrière Romain, et c’est pourquoi Valérie entendit ses pas au dernier moment. Romain entra dans l’appartement vite, mais sans cette agilité spectaculaire qu’on voit au cinéma. Il se plaça simplement entre eux et reçut le coup sur lui, repoussant Valérie contre le mur de l’épaule. Le couteau l’atteignit au côté. Pas profondément, comme le dira plus tard le médecin, mais assez pour que la cuisine, les enfants, les crêpes sur la cuisinière et toute cette nouvelle vie deviennent fragiles comme du verre pendant une seconde.
Serge apparut derrière. Gérard fut maîtrisé dans l’entrée. Il essayait de parler, d’accuser, de promettre, mais ses mots ne retenaient plus personne. Valérie était assise par terre à côté de Romain, pressant une serviette contre son flanc.
— Regarde-moi, répétait-elle. Regarde-moi seulement.
— Les enfants ?
— Là. Entiers.
Mathis vint lui-même. Dans ses mains, il tenait le cube rouge, celui que Chloé avait un jour laissé sur sa table. Il le posa avec précaution dans la paume de Romain.
— C’est pour la maison, dit-il. Pour qu’elle ne s’écroule pas.
Romain serra les doigts autour du cube et essaya de sourire.
— Alors elle tiendra.
L’ambulance l’emmena rapidement. Valérie monta à côté de lui, lui tint la main et ne la lâcha pas même quand l’infirmier demanda de la place. À l’hôpital, elle dut attendre plusieurs heures. Chloé s’endormit sur ses genoux, Mathis resta assis à côté de Serge et alignait des serviettes sur la table basse. Quand le médecin sortit et dit qu’il n’y avait pas de danger, Valérie, pour la première fois depuis tout ce temps, pleura non pas de peur, mais parce qu’elle pouvait enfin souffler.
Romain récupéra avec obstination. Dès la semaine suivante, il essayait de travailler sur son téléphone, jusqu’à ce que Valérie le lui prenne et le pose sur l’étagère du haut. Chloé lui dessinait des cartes. Mathis vérifiait chaque jour si le cube rouge était sur la table de chevet, et un jour il dit sévèrement :
— Il ne faut pas l’enlever. C’est lui qui porte le toit.
Romain prit cela au sérieux.
— Compris. On ne touche pas à ce qui porte le toit.
Quand Valérie retourna en classe, les enfants l’accueillirent avec leur bruit habituel : l’un avait oublié son cahier, l’autre perdu ses chaussures de rechange, un troisième jurait que le chat avait mangé ses devoirs. Chloé était assise près de la fenêtre et souriait, non plus avec méfiance, mais calmement. À la récréation, elle s’approcha du bureau et posa devant Valérie un nouveau dessin. On y voyait l’école, à côté une maison, et entre les deux quatre personnages se tenant par la main, mais sans se toucher trop près, comme si chacun gardait de l’espace pour respirer.
— C’est nous ? demanda Valérie.
— C’est comme ça que ce sera, répondit Chloé. Plus tard.
Le soir, Romain vint chercher sa fille. Il était encore pâle, se déplaçait avec précaution, mais son regard avait retrouvé sa fermeté habituelle. Mathis sortit avec Valérie, car ils devaient tous passer à l’épicerie acheter de la farine : Chloé avait décrété que les crêpes étaient désormais un plat de famille et qu’on ne pouvait pas y manquer.
Devant le portail de l’école, Romain s’arrêta près de Valérie.
— Est-ce qu’on peut simplement s’asseoir ce soir dans ta cuisine ? Sans parler des procès, des gens devant l’immeuble, des papiers. Juste du thé.
Valérie regarda Chloé, qui expliquait à Mathis pourquoi le crayon rouge était plus important que le rose, puis Romain. Dans sa demande, il n’y avait ni pression, ni victoire, ni désir de recevoir une récompense pour tout ce qu’il avait fait. Juste un homme fatigué qui, lui aussi, voulait une soirée tranquille.
— D’accord, dit-elle. Mais les tasses se mettent bien au bord de la table. On a des règles.
— Je sais obéir aux maîtresses.
Elle sourit. Pas pour les enfants, pas par politesse, pas pour cacher les traces du passé. Simplement parce que la soirée s’annonçait : de la farine, une bouilloire, des voix d’enfants, un dessin sur le frigo et un cube rouge sur le rebord de la fenêtre. La peur n’était pas encore partie pour de bon ; elle revenait parfois avec un bruit soudain, un pas inconnu, un rêve au petit matin. Mais à côté d’elle vivait désormais une nouvelle habitude : ne plus attendre le coup de chaque porte qui s’ouvre. Parfois, derrière la porte, il y avait les siens.







