Le déclic Un bruit sourd Lobscurité Lobscurité
Enfin, lobscurité commença à se dissiper. Une voix se fit entendre :
«Madame Éléonore, cest le secouriste, il y a eu une explosion.»
À travers la douleur, je sentis une main se poser sur mon cou. Jessayai douvrir les paupières du mieux que je pouvais. Un pendentif rectangulaire gravé des symboles du zodiaque apparut devant mes yeux Le regard dune infirmière en blouse blanche se posa sur moi.
«À la salle dopération!» cria-t-elle, tout près.
Mes parents rentrèrent du travail. Ma mère se précipita immédiatement vers la cuisine, jetant un œil dans la pièce où je faisais mes devoirs. Mon père, en entrant, remarqua aussitôt que mon humeur nétait pas des meilleures.
«Antoine, questce qui se passe?» ditil en tapotant ma tête.
«Rien,» grognaisje, élève de quatrième.
«Allez, parle!»
«Le huit mars approche. La prof nous a retenus après les cours et elle a demandé quon prépare des cadeaux pour les filles.»
«Et alors, quel est le problème?» sourit mon père.
«Il y a autant de garçons que de filles, et elle a réparti qui doit offrir à qui», soupiraije lourdement. «Je dois offrir à Éléonore Dubois, une fille que je trouve pas très jolie.»
«Toutes les filles veulent un cadeau pour le 8mars, même les moindres.», tenta mon père de me parler comme à un adulte. «Comment atelle fait la répartition? Par ordre alphabétique? Par signe du zodiaque?»
«Par affinité. Éléonore est Vierge, et le Taureau convient le mieux aux Vierges. Et moi, je suis Taureau.»
«Cest bien, si ça correspond! Tu vas peutêtre finir par tomber amoureux delle.»
«Moi?Éléonore?»
Mon père éclata de rire. Ma mère entra alors en trombe :
«Questce qui se passe ici?»
«Claire, va à la cuisine,» dit mon père dun ton sévère. «Antoine, on a une discussion sérieuse.»
Quand elle sortit, je demandai dune voix triste :
«Papa, que doisje faire maintenant?»
«Préparer le cadeau!»
«Quel cadeau?»
«Demain, au travail, je te fabriquerai un présent pour ta élue.»
«Papa, comment peuxtu faire un cadeau? Tu travailles à lusine.»
«Oui, mais je suis dans le service de galvanoplastie. Nous recouvrons les métaux de toutes sortes.»
«Je ne comprends pas.»
«Demain, tu verras.»
***
Le lendemain, mon père revint avec un pendentif doré en forme de rectangle, suspendu à une chaîne. Un côté était gravé des deux signes du zodiaque, Taureau et Vierge, et de lautre, en petites lettres élégantes :
«Pour ma camarade de classe Éléonore, le 8 mars! Antoine»
Le pendentif était dune beauté saisissante. Quand ma mère le glissa dans un sac plastique transparent, il prit encore plus déclat.
***
Le 8 mars arriva. La maîtresse ne voulut pas donner de leçon. Dabord, les élèves lui offrirent leurs présents ; elle les remercia longuement. Puis elle annonça que les garçons devaient offrir leurs cadeaux aux filles.
Cest alors que tout le monde se précipita vers son «cible». Javançai vers Éléonore Dubois et, comme mon père me lavait appris, je dis :
«Éléonore, je te souhaite une bonne fête du 8mars! Un jour, peutêtre le Taureau et la Vierge se réuniront.»
Après avoir prononcé la phrase apprise par cœur, je repris ma place, sans remarquer que mon cœur sétait emballé pour cette fille que je jugeais «pas très jolie». Quelques mois plus tard, les parents dÉléonore déménagèrent dans un autre quartier et elle changea détablissement dès la cinquième.
***
Je repris conscience. Le plafond blanc dune chambre dhôpital sétendait au-dessus de moi. Je bougeais les bras et les jambes, mais seule la main gauche répondait.
«Où suisje?» demandaije, incrédule.
Un bruit de pas retentit, et une infirmière à la marche lourde sapprocha, me regarda attentivement et demanda :
«Vous vous êtes réveillé? Vous êtes au service de chirurgie durgence.»
«Mes bras, mes jambes sont intacts?» murmuraije.
«Tout semble en place, mais vous avez été bandé de la tête aux pieds.»
«Cest une bonne nouvelle.»
Une aidesoignante savança, compatissante :
«Comment vous sentezvous?»
«Quoi de neuf!» rétorquaije, un peu perdu.
«Rien ne menace votre vie. Les membres fonctionneront. Il ne restera que de petites cicatrices, ditesvousmême.» Elle activa un combiné. «Votre mère a demandé à vous appeler dès que vous ouvrirez les yeux.»
«Mon fils,» la voix de ma mère éclata à travers les larmes.
«Maman, tout va bien,» tentaije de répondre avec le plus de vigueur possible. «On ma dit que seules de petites cicatrices resteront. Je sortirai bientôt.»
«Je nai pas le droit de rester dehors avec toi ce soir. Je viens tout de suite.»
«Maman, ne tinquiète pas trop!» posai le téléphone à côté de moi, souriai à linfirmière :
«Merci!»
«Vous ne sortirez pas tout de suite,» répliqua linfirmière en souriant. «Il vous faudra trois semaines. Cest sûr.»
Un autre patient, curieux, demanda :
«Que sestil passé?»
«Je suis secouriste. Dans mon usine, des ballons de gaz ont explosé. On nous a appelés, nous sommes arrivés en première ligne. Le bâtiment était immense, trois blessés à lintérieur. Nous sommes entrés, les ballons étaient éclatés, des flammes partout. Nous avons sorti les victimes Jai été le dernier à sortir. Au moment où jarrivais à la porte, un autre ballon a explosé je ne me souviens plus.»
«Cest ce qui test arrivé.», confirma linfirmière. «Goncharov Antoine, votre collègue.»
Un ami entra, se précipita vers mon lit :
«Salut, Antoine! Ça va?»
«Mains et pieds intacts!» répondisje, optimiste, mais je ne pouvais que saluer avec la main gauche.
«Allez, raconte!»
«Nous étions en train de sortir quand lexplosion a eu lieu. On a tout de suite rebroussé chemin, on ta tiré dehors tu étais couvert de sang, les médecins étaient déjà là.»
«Merci!»
«Antoine, de quoi parlestu?» mon ami sourit, puis ajouta : «Ils veulent nous proposer des médailles.»
«Je serai libéré dici peu.»
«Je dois y aller, le médecin va bientôt faire la visite.»
Avant que mon ami ne parte, un médecin denviron quarante ans arriva :
«Alors, comment va le héros?» sapprocha de mon lit.
«Normalement.»
«Si tu peux parler, cest que tu vas survivre. Laissemoi te regarder.»
«Vous mavez opéré?» demandaije. «Oui, madame Éléonore, elle reviendra dans deux jours.»
***
Deux jours plus tard, je tentai de me lever. La douleur aux jambes était toujours vive, mon bras droit était encore enflé, et des ecchymoses parsemaient tout mon corps. Une goutte dinsuline était tombée sur mon visage lorsque lexplosion mavait frappé ; heureusement, javais pu placer ma main droite à temps.
Aujourdhui, le médecin qui mavait cousu pendant cinq heures daffilée dans le bloc opératoire devait venir faire la visite. Jétais un peu nerveux.
Elle entra, jeune, élancée, à lunettes qui lui donnaient un air distingué, et un petit foulard blanc qui lui allait à ravir. À vingtsept ans, jétais déjà marié, mais le divorce était survenu six mois plus tôt, les caractères ne sétant pas accordés, et le salaire de mon exépouse, sauveteuse, ne me plaisait pas.
«Bonjour,» dit la docteure en sapprochant de mon lit.
«Bonjour, cest vous qui mavez opéré?»
«Oui, quoi de neuf?»
«Tout parfait! Un grand merci.»
«Je vais vous examiner.»
Elle sinclina au-dessus de moi, et devant mes yeux le même pendentif gravé du Taureau et de la Vierge se balançait au creux de son cou :
«Éléonore Dubois!» sécria mon cœur.
Elle observa mon visage gonflé.
«Excusezmoi!» balbutiatelle, ne me reconnaissant pas.
«Je suis le Taureau,» indiquaije en montrant le pendentif.
«Antoine?» trembla sa bouche. «Tu te souviens de moi?»
«Eh bien, Éléonore!» Je posai délicatement un mouchoir sur sa main, les larmes perlant dans ses yeux.
«Pardon!» Elle sortit un mouchoir et essuya ses larmes. «Je naurais jamais pensé que nos chemins se recroiseraient ainsi.»
***
Ce jourci, Éléonore ne revint plus jamais dans ma chambre. Mais je compris que nos emplois du temps se recroisaient : jour, nuit, deux weekends.
Je ne voulais pas paraître impuissant devant elle. Le lendemain, je marchai en mappuyant sur les lits, parfois à la paroi, jusquau couloir.
Le soir, le médecin de service diurne partit, laissant place à la nouvelle équipe, tout était perceptible dans les conversations du couloir. La visite était imminente
Soudain, des cris et des pas pressés retentirent ; cest le moment où lon amène un nouveau blessé.
Après dix heures, linfirmière entra, éteignit la lumière de la salle. Mais le sommeil me fuyait. Vers minuit, des pas se firent entendre dans le couloir, puis le silence. Jentendis, plus quun bruit, un sanglot. Je me levai doucement et sortis.
À la table de garde, ma vieille camarade de classe, maintenant infirmière, pleurait, la tête appuyée sur ses mains. Je posai ma main ferme sur son épaule :
«Éléonore!»
Elle se cramponna à moi :
«Jai opéré une femme, elle a été écrasée par une voiture Jai tout fait, le possible et limpossible. Elle est en réanimation, mais elle ne survivra pas. Deux enfants son mari est à côté delle»
«Calmetoi, Éléonore!»
«Ça fait trois ans que je suis chirurgienne, et je nai jamais pu mhabituer à voir mourir des gens.»
«Calmetoi, calmetoi!Ce sont nos métiers. En cinq ans, jai vu tant de morts, mais nous avons aussi sauvé tant de vies,» répondisje en soupirant lourdement. «Ma femme est partie à cause de moi, disant que je rentre jamais à la maison et que je gagne trop peu. Jai quarante euros de salaire, mais cest suffisant pour vivre.»
«Moi, cest pareil,» elle me regarda, «Je suis jugée comme une folle. Je nai jamais été mariée, je vis chez mes parents comme une gamine.»
«Allez, on na que vingtsept ans, la vie est devant nous.»
«Non, Antoine, nous avons déjà vingtsept ans.»
«Éléonore, son pouls chute,» cria linfirmière paniquée.
«Pardon!» Elle se précipita vers la réanimation.
Cette nuit, le sommeil me manqua. Au petit matin, linfirmière revint comme dhabitude pour me faire un café.
«Madame qui a été opérée ce soir, elle est vivante?» demandaije, surpris.
«Oui, mais son état est très critique.»
***
Trois semaines passèrent. Mes blessures sétaient refermées. Javais vu Éléonore pendant ses gardes, et mon attirance pour elle grandissait, bien que le service de chirurgie durgence ne soit pas lendroit où lon parle de sentiments.
Un matin, le chirurgienchef annonça :
«Aujourdhui, je vous donne votre sortie,» souritil. «Vous partirez de lhôpital, puis vous irez à la clinique municipale où on décidera de la durée de votre suivi.»
«On peut préparer les papiers!»
«Oui, oui, ne vous pressez pas.»
Lorsque le docteur sortit, je me rasai. En me regardant dans le miroir, je constatai que les deux petites cicatrices restantes ne gâchaient pas mon visage ; au contraire, elles accentuaient ma virilité. Les autres marques, je ne les regardais plus.
Je pris mes affaires, sortis dans le couloir. Une patiente, en se tenant à la paroi, lança :
«Elle a vraiment craqué!»
Une infirmière me tendit la feuille de sortie :
«Au revoir, Antoine! Ne reviens plus ici.»
***
Javais un petit appartement dune pièce, mais je décidai de rentrer chez mes parents. Ma mère mattendait, anxieuse, même prise un congé.
«Mon fils!» sécria-telle en me serrant dans ses bras.
«Oui, maman, comme tu le vois, je suis vivant et en bonne santé.»
«ViEt ainsi, je repris ma vie, le cœur léger, prêt à aimer.







