Romain, on a une petite fille! sexclame Amélie, le téléphone à loreille.
Je me tiens sous les fenêtres de la maternité du CHU de Lyon, faisant signe à ma femme qui porte le bébé dans ses bras.
Cest une fille! Je suis père! Amélie, on attendait un garçon, non?
Le silence sinstalle dans la ligne, puis la voix dAmélie revient, plus douce:
Il doit y avoir une erreur
Je tourne les talons et passe à côté des pères heureux qui tracent des déclarations damour à la craie sur le trottoir, qui lâchent des ballons à lhélium dans le ciel, des voitures décorées et des parents rassemblés autour.
Jai toujours rêvé dun fils, dun héritier, du continuation du nom. Pendant quAmélie marchait enceinte, je peignais mentalement notre futur: nous jouerons au ballon dans la cour, nous irons à la pêche, nous tiendrons des conversations dhommes et rapporterons à notre mère le poisson le plus gros, puis, le soir, nous nous rassemblerons autour de la table, raconterons la journée, et il sera à mes côtés, mon fils, ma fierté.
Amélie a mis du temps à concevoir; nous avons consulté plusieurs spécialistes, même un éminent professeur de médecine, et ce nest quaprès cinq ans quelle nous a annoncé la nouvelle.
Romain? Tu mentends?
Jentends quelquun derrière moi, je me retourne: cest Paul, mon camarade duniversité.
Ça fait combien dannées, combien dhiver, depuis la dernière fois?
Je viens de rentrer chez ma mère, elle est un peu malade, jai besoin de la soutenir, elle est seule depuis que mon père est décédé il y a cinq ans. Et toi?
Je sors de la maternité, ma femme vient daccoucher, une fille.
Félicitations! Pourquoi tu ne sembles pas plus content?
Il esquisse un sourire.
En fait, je suis venu voir le café à deux pas dici, on pourrait prendre un verre, discuter.
Alors, tu attendais un garçon? On attend tous des petits garçons, des héritiers, cest normal. Moi aussi, je me préparais à devenir père dun fils, et ma femme a donné une fille.
Et tes parents? Sontils arrivés avec vous?
Paul baisse les yeux, se tait un instant, puis son regard se charge dune tristesse infinie.
Je suis seul, plus aucune famille autour. Romain, ce nest pas le moment: tu as la joie.
Questce qui se passe?
Un accident je ne veux pas y repenser. Ça fait un an que je suis seul, je pense minstaller définitivement chez ma mère, chercher un emploi, refaire mon appartement.
Nous restons longtemps assis, à se remémorer nos années détudiants, à parler des amis communs, à partager nos projets. Je donne mon portable à Paul, en lui disant quil peut mappeler à toute heure.
Le lendemain matin, je cours, bouquet gigantesque de pivoines de la boutique dAmélie, un faisceau de ballons multicolores, jusquaux fenêtres de la maternité.
Amélie! crieje quand jentends sa voix au téléphone.
Pardon! Je suis tellement heureux pour notre petite! Elle ressemble à qui?
À toi, Romain, comme le reflet de tes yeux!
Vraiment? Jai limpression dêtre
Ne ten fais pas, je comprends tout.
Interromptla ma femme.
Romain, la petite est en pleine forme, calme, elle mange, dort et sourit même en rêvant. On nous libère bientôt, tu verras.
P.S.: Nous navons jamais eu dautres enfants, laccouchement a été difficile et a laissé des séquelles sur la santé dAmélie.
Vingt ans plus tard, notre fille a grandi, brillante et magnifique; nous laimons à la folie et en sommes fiers. Paul est devenu son parrain.
Je reste reconnaissant à Paul pour cette conversation qui ma ouvert les yeux, et surtout ma enseigné à chérir et à aimer tous ceux qui sont à mes côtés aujourdhui.







