Il était presque septante ans quand Henri Dubois, père de trois enfants, se retrouva à la retraite. Sa femme, Marguerite, était décédée il y a trente ans et il ne sétait jamais remarié.Il navait jamais trouvé la bonne personne, la chance navait pas été de son côté On pourrait énumérer mille raisons, mais à quoi bon? Il nen était pas à ce point de la vie.
Ses deux garçons, Pierre et Louis, étaient de véritables casse-cou et bagarreurs. Il les avait fait changer détablissement à maintes reprises, jusquà ce quils tombent sous la houlette dun professeur de physique passionné qui décela chez eux un talent évident. Dès lors, bagarres, cris et tracas disparurent comme par enchantement.
Sa fille, Mélisande, était plus timide. Elle peinait à sentendre avec ses camarades et le psychologue scolaire lui proposait daller voir un psychiatre. Mais un nouveau prof de littérature arriva, lança un atelier décriture pour débutants, et voilà que la petite sest mise à écrire du matin au soir. Ses récits firent dabord la une du«Gazette de lÉcole», puis ils furent diffusés dans tous les clubs de rédaction du coin.
En bref, les deux garçons reçurent des bourses pour intégrer lUniversité de ParisSaclay, au département de mathématiquesphysique, et Mélisande entra à la faculté de lettres. Henri se retrouva seul, et le silence sinstalla autour de lui, même le loup hurlerait moins fort que le calme qui régnait.
Il se lança alors dans la pêche, le jardinage et lélevage de porcs, profitant du vaste terrain de la vieille ferme de BourgsurMer, à deux pas de la petite Seine. Il gagnait correctement, bien mieux que lingénieur de lusine voisine qui, en comparaison, touchait un salaire modeste.
Avec cet argent, il put enfin offrir à ses enfants de petites voitures doccasion, quelques sous pour leurs dépenses et de beaux habits. Le paradoxe: il se retrouvait encore plus débordé, le temps lui manquait plus quavant. Entre les cultures animales et le petit commerce quil avait lancé, il samusait tout de même. Dix ans plus tard, le grand septante approchait.
Il pensait fêter son anniversaire en solitaire. Les garçons, absorbés par un projet «ultrasecret» pour le ministère de la Défense, ne pouvaient même se libérer le weekend. Mélisande, toujours en vadrouille entre symposiums de romanciers et conférences de journalistes, nétait pas disponible non plus. Alors il décida de ne pas les déranger.
«Je le ferai tout seul, se ditil, une bouteille de whisky, le souvenir de Marguerite, et je raconterai à son image à quel point ils ont grandi»
Le jour J, il se leva aux aurores pour surveiller les porcs, comme il le faisait toujours, avant de sortir dans la cour encore éclairée par les étoiles. Au milieu du pré, il découvrit un objet étrange, allongé, enveloppé dans une bâche.
Cest quoi ce truc? sexclamatil.
Soudain, plusieurs projecteurs sallumèrent, illuminant la scène et des silhouettes qui sortaient de la maison. Ses deux fils, leurs épouses Sophie et Camille, leurs enfants, ainsi que Mélisande, accompagnée dun grand homme à lunettes épaisses, apparurent. Tous brandissaient des ballons, soufflaient dans des sifflets, et appuyaient sur des pompes à air qui criaient comme des enfants en délire. Ils se ruaient vers lui, hurlant:
Joyeux anniversaire, papa!
Il avait presque oublié la bâche. Les frasques des gamins lempêchèrent de regagner la maison où leurs épouses saffairaient à dresser la table.
Attends, papa, attend, dit Mélisande, je vais te bander les yeux?
Allez, allonsy! réponditil.
Elle lui passa un tissu épais autour du crâne, le fit tourner plusieurs fois, puis lentraîna quelque part.
Questce que vous mijotez? demandatil, intrigué.
Un cadeau, répondit Pierre.
Jespère que ce ne sera pas trop cher? sinquiétatil.Je nai besoin de rien.
Ne ten fais pas, papa, répliqua Louis, cest juste une petite babiole, un geste de gratitude.
Ils lemmenèrent près de lobjet, et Mélisande retira le bandeau. La musique assourdissante des hautparleurs démarra, le tambour résonna. Les enfants sapprochèrent, arrachèrent la bâche dun geste collectif. Sous le feu des projecteurs, un magnifique Citroën DS, modèle 1972, brillait.
Henri resta bouchebée, vacilla presque, avant dêtre soutenu et assis sur une chaise.
Mon Dieu, mon Dieu, mon Dieu! répétaitil.
Calmetoi, papounet, lui jeta de leau en face Mélisande,tu as toujours rêvé de cette voiture.
Mais elle est tellement chère, marmonna le père.
Pas plus chère que lamour, répliqua Pierre.
Allez, monte, dit Mélisande.On veut prendre des photos.
Il ouvrit la portière, mais à lintérieur se trouvait une simple boîte en carton.
Questce que cest? demandatil.
Ouvre, ditelle.
En ouvrant, deux yeux le fixèrent depuis le fond. Il en retira un petit être duveteux, le serra contre son cœur :
Un véritable chaton thaï! Comme celui que nous avions quand Marguerite était là. Vous vous souvenez?Boumka. Vous ladoriez quand vous étiez tout petits
Oui, papa, on sen souvient, répondirent les enfants.
Il ne sassit jamais dans la DS. Il monta à létage, dans sa chambre, sortit le petit Minou du carton, et montra la photo de Marguerite. Des larmes coulaient le long de ses joues :
Tu vois, Marguerite, tu vois?Jai réussi. Vous navez rien oublié Tu vois?
Mais les enfants ne le laissèrent pas sisoler longtemps. Le repas était prêt, les toasts allaient commencer.
Mélisande chuchota à son oreille quelle était à son quatrième mois de grossesse et quelle venait avec son fiancé Antoine sinstaller chez lui le temps de finir son nouveau roman. Elle resterait donc sur place, le futur mari partira visiter ses parents en NouvelleAquitain, et dans deuxsemaines ils organiseront le mariage à léglise du village.
Tu es daccord, papa? demandatelle.
Cest comme un rêve magique, réponditil, avant de lembrasser sur le front.
La soirée se déroula entre rires, grignotages, verres de vin et souvenirs. Tout le monde était aux anges. Plus tard, il alla au cimetière où reposait Marguerite, sassit longtemps et discuta avec elle dans le silence.
La vie reprenait un sens nouveau, dautant plus avec cette voiture. Il devait bientôt séquiper, prendre la route vers la grande ville voisine.
Sur le lit, Minou ronronnait.
Minou,ditil en le caressant, Minou.
Le petit félin sétira, tout entier dans sa petite taille. Henri sallongea, caressa le ventre du chat, et sendormit.
Le lendemain, il se leva tôt pour nourrir les porcs, soccuper du potager, et, bien sûr, faire de la pêche. En bas, Mélisande et Antoine dormaient encore.
Les garçons, partis avec leurs familles, avaient laissé la maison dans un calme inhabituel. Minou suivit son maître, tomba dans le mangeoire des porcs, semmêla dans les filets du bateau, puis tenta de grignoter un appât de poisson. Henri, amusé, le taquina :
Comme si la jeunesse revenait,ditil en le caressant le dos.
Minou miaula, agrippa la main dHenri de ses petites griffes.
Espèce de petit bandit! sexclama Henri, avant déclater de rire.
Cette histoire na pas de grande moralité; cest simplement un rappel à ceux qui peuvent encore rendre visite à leurs parents :
Nattendez pas demain. Prenez la route dès maintenant.







