Vous savez, j’ai toujours pensé que les rencontres après cinquante ans étaient l’apanage de gens aux idées bien arrêtées, riches d’expérience et, au minimum, dotés d’un savoir-vivre élémentaire. Quant aux princes charmants sur leur destrier blanc, je n’ai plus d’illusions depuis longtemps.
J’ai cinquante-cinq ans, je travaille, j’ai une fille adulte, un appartement douillet et une vie plutôt harmonieuse. Mais parfois, on aspire à un peu de chaleur humaine. Aller au théâtre, boire un café, discuter d’un livre.
C’est avec ces pensées que je me suis inscrite sur un site de rencontres. Parmi une ribambelle de messages étranges et de propositions franchement ridicules, le profil de Gérard se distinguait par une agréable normalité.
Il avait cinquante-neuf ans. Sur les photos, un homme svelte dans une veste impeccable, devant un parc en été. Dans ses messages, il était poli, prodiguait des compliments, racontait son métier d’ingénieur et son amour de la musique classique.
Après une semaine d’échanges, nous nous sommes retrouvés dans un café. Gérard était exactement comme sur les clichés : élégant, les tempes grisonnantes, une belle élocution. Il a galamment tiré ma chaise, commandé deux cafés crème (en refusant le dessert, prétextant qu’il surveillait son sucre) et a passé la soirée à m’expliquer combien il est important, par les temps qui courent, de préserver les valeurs traditionnelles.
— Je suis un homme d’une autre époque, Sylvie, me dit-il en plongeant son regard dans le mien. Pour moi, la femme est une muse. L’homme doit être le pourvoyeur et le protecteur. Je ne supporte pas la mode actuelle de l’addition séparée. Faire la cour, ça se fait avec élégance.
Cela sonnait comme une musique. Nous nous sommes revus deux fois, nous avons longé les quais de Seine, beaucoup parlé. Puis vinrent les premiers froids de novembre et la pluie qui tombait sans répit.
— Sylvette, si je passais dîner chez vous ? proposa Gérard d’une voix veloutée au téléphone. On restera au chaud, on bavardera. Bien sûr, je ne viens jamais les mains vides ! Je m’occupe de tout, du mieux possible. De votre côté, juste un peu de confort et un sourire.
Moi, comme une bonne Française, je ne me suis pas contentée du « juste un sourire ». Dès le matin, j’ai fait un grand ménage. Puis direction le supermarché : du bœuf de qualité, des légumes frais, des fromages, une belle baguette. J’ai passé trois heures aux fourneaux.
J’ai préparé un bœuf aux pruneaux – ma recette fétiche, qui n’a jamais laissé personne indifférent. Une salade légère, une table joliment dressée dans le salon. J’ai sorti les verres en cristal, allumé des bougies. J’ai enfilé une robe d’intérieur élégante, un maquillage léger.
À l’heure convenue, j’étais aussi nerveuse qu’une adolescente avant un premier rendez-vous.
Le coup de sonnette retentit pile à sept heures. J’ai lissé mes cheveux, inspiré profondément, ouvert. Sur le pas de la porte se tenait mon soupirant. Son manteau était un peu humide, mais son air était des plus fiers.
— Bonsoir, charmante hôtesse ! Gérard entra dans l’entrée, ôta son chapeau et commença à déboutonner son manteau. De la cuisine montaient les effluves enivrants du bœuf rôti. Il huma bruyamment, un sourire satisfait aux lèvres : — Oh, je sens qu’un vrai festin m’attend ici !
— Entre, Gérard. Enlève ton manteau, je vais le pendre, dis-je aimablement, attendant qu’il sorte les « présents » promis. Franchement, je n’espérais pas un bouquet de cent une roses ni un vin de collection. Une boîte de chocolats, un gâteau banal ou une simple branche de chrysanthèmes m’auraient suffi. C’est une question d’attention.
Gérard suspendit son manteau, ajusta sa veste. Puis il plongea la main dans la poche intérieure, avec l’air solennel d’un magicien sortant un lapin de son chapeau, et prononça la fameuse phrase :
— Comme je te l’ai dit, Sylvie, je ne viens jamais les mains vides. Un homme doit toujours apporter sa contribution.
Sur ces mots, il me tendit… un paquet de thé.
Je le pris machinalement, baissai les yeux. C’était une boîte en carton du thé noir le moins cher, celui qu’on trouve en promotion sur les étagères du bas du supermarché. Mais le plus curieux n’était pas la marque. L’opercule en aluminium manquait. La languette cartonnée était déchirée et rentrée négligemment à l’intérieur.
Je restai figée, essayant de comprendre.
— Gérard, il est… entamé ? demandai-je doucement, craignant une plaisanterie bizarre.
Lui, pas le moins du monde gêné. Au contraire, son visage s’éclaira d’un sourire condescendant, comme s’il expliquait une évidence à un enfant.
— Mais bien sûr ! Je l’ai acheté l’autre jour, j’en ai infusé deux petites doses. Un thé excellent, corsé, qui infuse vite. J’ai pensé te le partager. Pas question d’apporter un paquet entier, on n’en boira pas autant en une soirée. Pourquoi gaspiller ? Et pour accompagner, j’imagine que tu as de quoi, tu es l’hôtesse.
Je me tenais dans l’entrée de mon appartement propre et douillet. Derrière moi, les bougies scintillaient et le bœuf aux pruneaux refroidissait, alors que j’y avais consacré une demi-journée et une somme rondelette.
Devant moi, un homme adulte, qui travaille, bien habillé, cinquante-neuf ans, prêchant les valeurs traditionnelles, apportait à une femme, pour un dîner romantique, un paquet de thé à deux sous déjà entamé. Avec une vingtaine de sachets en moins.
Des centaines de réactions ont traversé mon esprit. Éclater de rire à son nez. Faire un scandale et lui dire ce que je pensais de son avarice. Me taire, avaler l’affront, le faire asseoir et le nourrir de mon bœuf, me sentant humiliée comme une servante.
Mais j’ai choisi une autre voie. Le calme qui m’a envahie à cet instant m’a surprise moi-même.
J’ai posé soigneusement la boîte froissée sur la petite table près du miroir. J’ai regardé Gérard droit dans les yeux. J’ai souri – pas de manière forcée, mais sincèrement, avec un immense soulagement de voir que cet homme s’était révélé ici, sur le pas de la porte, et non après des mois ou des années.
— Gérard, dis-je d’une voix douce et posée. Je suis infiniment touchée par votre générosité. Mais, je crains que ce thé ne nous serve à rien.
Ses sourcils se haussèrent : — Comment ça ? Tu n’aimes pas le noir ? Je peux apporter du vert la prochaine fois, j’ai justement un demi-paquet au bureau…
— Il n’y aura pas de prochaine fois, coupai-je toujours calmement. Vous aviez raison : un homme doit apporter sa contribution. Et la vôtre est si… impressionnante que je ne peux pas vous rendre la pareille. Mon dîner n’est pas à la hauteur.
Je décrochai son manteau encore humide et le lui tendis.
— Qu’est-ce qui se passe, Sylvie ? Tu es fâchée à cause du thé ? Quelle mesquinerie ! Sa voix de velours a déraillé, son visage s’est couvert de plaques rouges. Moi qui viens avec tout mon cœur, après une semaine dure, et elle fait une crise pour un rien ! Vous, les femmes modernes, vous ne voulez que de l’argent et des restaurants !
— Ce que je veux, Gérard, c’est du respect. D’abord pour moi-même. Remettez votre manteau, il fait froid dehors. Et n’oubliez pas votre thé. Sinon, vous risquez d’attraper froid, et vous n’aurez rien pour vous soigner.
Je lui glissai le paquet entamé dans les mains, le poussai doucement mais fermement vers la sortie et refermai la porte derrière lui.
Le verrou claqua. L’appartement était plongé dans un silence parfait, seulement troublé par le tic-tac de l’horloge. Je suis allée à la cuisine, me suis versé un verre de bon vin rouge, j’ai coupé un morceau de la viande odorante et me suis assise à la table joliment dressée. Seule.
Et vous savez quoi ? Ce dîner était magnifique. La viande fondait dans la bouche, le vin dansait dans le cristal. Je n’éprouvais ni déception ni solitude. J’étais fière de ne pas m’être laissé marcher sur les pieds.
Les hommes nous accusent souvent d’être mercantiles. Ils disent que nous cherchons des sponsors. Mais soyons honnêtes : le problème n’est pas le coût du cadeau. C’est l’attitude. Un homme qui apporte à une femme de la nourriture entamée n’économise pas de l’argent.
Il économise sur ses sentiments, sur son respect. Il montre qu’elle ne mérite même pas un minimum d’effort. Et je n’ai plus l’intention de perdre mon temps, mon énergie et ma vie avec ces « pourvoyeurs traditionnels ».
Et vous, chères lectrices, qu’en pensez-vous ? Avez-vous déjà rencontré ce genre de « générosité » masculine ? Ou peut-être ai-je été trop brusque et aurais-je dû lui laisser une chance ?







