Écartez les jambes, vous le pouvez ; mais si vous devez assumer vos responsabilités, il vaut mieux renoncer à votre enfant.

Lenfant que Lydie attendait avec son mari était le premier et tant désiré. Pendant neuf mois, Pierre la choyait, laccompagnait aux cours à la Sorbonne et ne la laissait même pas franchir le seuil de lappartement quand le verglas sinstallait. Puis, à quelques jours de laccouchement, on la envoyé en mission à Lille; il aurait bien pu refuser, mais il sapprêtait déjà à démissionner dès que le bébé pointerait le bout de son nez. Après tout, il ne fallait pas quil passe son temps à patrouiller; Lydie resterait seule à la maison avec le nouveau-né.

Les contractions ont commencé dès que Pierre a pu séclipser. En plus de douleurs dignes dun marathon, le mari était aux abonnés absents. Lydie navait évidemment pas prévu de passer son premier accouchement en mode «solo». Le bébé, miraculeusement sain, est venu au monde sans que Lydie nait envie de le raconter à Pierre; il pourrait bien se faire surprendre par des inconnus, et elle aurait aimé garder le secret.

Lydie a jeté un œil autour de la salle daccouchement. En face, une femme dune quarantaine dannées gisait, tandis quune jeune infirmière discutaient au téléphone sur le lit voisin. Près de la porte, une autre patiente se lamentait, le dos appuyé contre le mur.

Après un effort titanesque qui venait tout juste de se terminer dans la salle, Lydie sest effondrée sur un oreiller bleu à motif triangulaire et sest plongée dans un sommeil profond, comme si le monde entier sétait éteint.

On allait nourrir le bébé? a entendu Lydie, à moitié endormie. Elle sest retournée, le sourire aux lèvres.

Linfirmière se tenait à côté de la dame qui sanglotait, le visage tourné vers le mur.

Pourquoi rester silencieuse? Prendsle dans tes bras. Regarde comme il est beau. La femme a gardé le silence, sans se retourner.

Vous pouvez détendre vos jambes, mais si vous voulez prendre la responsabilité, mieux vaut renoncer à lenfant. Linfirmière, encore un peu tremblante, sest retirée.

La première à parler fut la quarantaineannées, Nathalie, qui ne réussit pas à contenir ses émotions :

Tu pensais vraiment que je voulais cet enfant? Jai trentetrois ans, mon fils est marié, jattends bientôt mes petitsenfants. Et voilà que Que faire? Cest déjà fait. Lenfant nest pas coupable. Si tu ne lavais pas voulu, il ne serait pas là. Que vastu faire, le laisser errer dans les crèches? Astu pensé à comment il allait survivre dès sa naissance, avant même quon le trahisse?

Anaïs a éclaté en sanglots plus forts. Elle na plus pu retenir ses larmes et a hurlé comme si le plafond allait seffondrer.

Pourquoi pleurer? Ça ne va pas aider? répliqua Nathalie, imperturbable. Prends le bébé, nourrisle et ne fais pas lidiote.

Peutêtre quon la forcé? a suggéré Albane, en posant enfin son téléphone. Ou bien il vient dun autre père? Dun beaupère?

Lydie, qui écoutait le drame dAnaïs, se sentait coupable comme si cétait de sa faute que tout cela se passe. Elle avait tout : un mari qui la tenait par le bras, des parents qui laimaient. Et pourtant, elle trouvait toujours une raison de se morfondre.

Et voici un être qui na encore jamais rien fait de mal, mais qui nest déjà plus utile à personne. Un bébé tout neuf, qui na encore rien fait de mal, mais qui se retrouve déjà rejeté.

Le petit garçon grandira amer toute sa vie, parce que sa mère a des parents qui boivent trop, ou parce que le mari qui la protégé la abandonné dès quil a entendu parler du bébé. Aucun ballon ne sera gonflé pour célébrer sa venue, aucune fleur ne décorera la chambre de sa mère. La maman se retrouvera seule, avec son enfant, à errer sans but.

Un instant, prise de pitié, elle a demandé :

Et sil y a un endroit où il peut aller, vous le prendrez?

Anaïs la regardée comme si elle était folle :

Bien sûr, mais ça narrivera jamais. Elle a pris ces mots pour une plaisanterie, sest de nouveau retournée vers le mur et na plus prononcé un mot.

Deux heures plus tard, Lydie a annoncé solennellement :

Vous allez vivre avec le bébé dans le dort

oir de linternat. Ma mère en est la commandante. Tu feras le ménage, et ils te donneront une petite chambre.

Oh, jai déjà une enveloppe de sortie, sest exclamée Albane, détachée de son téléphone. Je vais appeler mon mari tout de suite. Nous sommes deux, pourquoi en voudraiton tant?

Je vais apporter des affaires, a ajouté Clémence, il ne reste que les vêtements de ma fille, ils ne sont plus neufs mais sont très beaux. Je les ai lavés et repassés. On nen a pas besoin, jai un fils. Les petitsenfants auront tout neuf. Ce ne sont pas des choses qui leur serviront.

Le lendemain, les femmes des autres chambres ont commencé à se présenter, à offrir des affaires: bébéscaddies, lits, couvertures.

Oh, je nai rien, a dit une jeune femme dune autre aile, je peux acheter du lait en poudre, au cas où il manquerait.

Anaïs a fondu en larmes, non plus par désespoir, mais par la joie soudaine dune solidarité inattendue.

Je vais donner, je vais gagner, marmonnatelle. Les mères caressaient son épaule et lui disaient :

Donne à ceux qui en ont besoin.

Tard dans la soirée, en sendormant, Lydie repensait à quel point tout sétait bien passé. Tout ira bien pour Anaïs. Elle rencontrera bientôt quelquun de bien. Et la petite fille de Lydie sera en sécurité, elle vivra désormais avec sa mère. Et quoi de plus?

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News 24 Justall
Écartez les jambes, vous le pouvez ; mais si vous devez assumer vos responsabilités, il vaut mieux renoncer à votre enfant.