Toute sa vie, Pierre avait rêvé d’un fils. Il avait même choisi le prénom : Thibault. Mais les choses avaient tourné autrement, et dans leur foyer grandissaient trois filles…
Son épouse Marie ne se décourageait pas :
— Regarde comme elles sont belles, nos petites ! répétait-elle.
Pierre souriait en hochant la tête. Bien sûr, il adorait ses fillettes intelligentes. Pourtant, parfois, une pointe de jalousie le piquait quand il voyait le voisin jouer au foot avec ses garçons.
— Arrête, Pierre ! Ta Chloé fait du judo. Elle se bat mieux qu’aucun garçon, lui disait son ami Jean.
Pierre riait. À dix ans, Chloé était une vraie bagarreuse. Ses sœurs, les jumelles Sophie et Camille de sept ans, n’étaient pas en reste, avec leur caractère bien trempé.
Mais le rêve d’un fils ne le quittait pas…
Ses filles, elles, rêvaient d’un animal de compagnie.
— Pas question. Je ne supporterai pas une bête qui aboie tout le temps, répondait Pierre à leurs suppliques pour un chien.
— Un chat abîmera tous les papiers peints. Les hamsters puent. Un perroquet est trop bruyant, rejetait-il chaque proposition.
Les filles faisaient la tête, vexées.
— Chez Léa et Julie, elles ont deux chiens ! Et ça va très bien ! murmurait Chloé, mais leur père restait inflexible.
— On trouvera une idée, les consolait Sophie, qui n’abandonnait jamais.
L’anniversaire de Pierre approchait. Les filles étaient réunies dans la chambre de Chloé et discutaient de ce qu’elles pourraient offrir à leur père.
— Une thermos ? Un kit de rasage ?
— Non, c’est trop banal !
— Alors trouve toi-même, si t’es si maligne ! Nous, on fera une carte ! Il ne reste que deux jours !
— C’est du maternel, la petite section ! Le cadeau doit être surprenant et mémorable ! Maman le dit toujours.
La discussion durait depuis une demi-heure et menaçait de tourner à la bagarre, quand le téléphone sonna :
— Chloé, vous avez sorti les poubelles ? demanda leur mère.
— Bien sûr… on l’a fait. Tout est dehors. Tu rentres bientôt ? mentit Chloé sans sourciller. Et, s’assurant que sa mère ne serait pas là tout de suite, elle se prépara à sortir.
— On vient avec toi ! proposèrent les jumelles.
— On va toutes les trois pour un seul sac-poubelle ? fit Chloé, fronçant les sourcils.
Mais quelques minutes plus tard, toute la troupe était dehors.
— Vous entendez ? Là-bas, près des conteneurs, dit doucement Camille.
Les filles s’immobilisèrent et hochèrent la tête. En s’approchant, elles comprirent que des gémissements plaintifs venaient des poubelles.
— On n’a quand même pas mis un chat dans une poubelle ? hasarda Chloé.
Sophie haussa les épaules et se mit à jeter énergiquement les sacs qui remplissaient le container.
Les sœurs, le nez plissé, l’aidèrent. Comme s’il avait senti que le secours était proche, le chat poussa un cri désespéré.
— J’espère qu’il ne va pas nous sauter dessus. Pourquoi il ne sort pas tout seul ? Il est coincé ? grogna Chloé, penchée au bord du container.
De l’autre côté, Sophie et Camille s’activaient.
Quelques minutes plus tard, la réponse leur apparut :
— Faut être complètement fou, les adultes. Emballer un chat dans un sac-poubelle et le jeter ! s’indigna Chloé en défaisant le plastique bruissant où se trouvait un chat roux terrorisé.
— Il est beau et doux ! Comment a-t-on pu abandonner ce pauvre chat ? soupira Camille.
Le chat grimpa immédiatement dans ses bras et se blottit, tremblant de peur.
— Qu’est-ce que vous fabriquez, petites chenapans ? Vous avez vidé toutes les ordures par terre ! Je vais me plaindre à vos parents ! Vous trouvez ça drôle, pendant que votre père et votre mère ne sont pas là ? beugla Mme Valérie dans toute la cour.
Discuter avec cette femme redoutable était inutile. Elle s’approchait à grands pas, malgré son âge.
— On court, ordonna Chloé.
Les sœurs filèrent vers l’entrée. Les cris furieux de Mme Valérie les poursuivaient.
— Ouf, on l’a échappé belle, souffla Sophie en claquant la porte.
— Elle va quand même se plaindre. Vous vous souvenez quand on a cassé la vitre dans l’escalier ? Elle était là tout de suite, et papa l’a su le soir même, ricana Chloé, se rappelant leurs bêtises.
Pendant ce temps, Pierre rentrait du travail. Il était d’excellente humeur. Le week-end et son anniversaire arrivaient. Il avait toujours aimé cette fête et se réjouissait de la passer en famille.
Soudain, une gitane surgit à ses côtés :
— Un cadeau inattendu t’attend, mon beau ! Tu seras content, tu riras ! dit-elle vite, en touchant la main de l’homme, puis elle s’éloigna.
« Drôle de voyante, d’habitude elles demandent à lire les lignes de la main », pensa Pierre en haussant les épaules. Et sans prêter attention à ses paroles, il pressa le pas vers la maison…
À la maison, l’animation régnait :
— Et maman, elle offre quoi ? Vous avez su ? demanda Chloé à ses sœurs, qui haussèrent les épaules.
— J’ai demandé, mais maman a dit que c’était une surprise. On saura quand le moment viendra, répondit Sophie.
C’était étrange. D’habitude, leur mère préparait la fête avec elles.
— Je l’ai vue glisser quelque chose dans une enveloppe-cadeau. Peut-être un week-end au spa ? Vous vous souvenez, ils rêvaient de partir tous les deux ? dit Camille d’un air songeur.
— Possible. Mais notre surprise sera aussi bien. Et elle restera dans les mémoires, et ce sera une vraie surprise pour papa, gloussa Chloé.
— Surtout qu’il ne la découvre pas avant, fit Sophie en mettant un doigt sur ses lèvres.
La sonnette retentit, et les filles coururent ouvrir. Leurs parents étaient sur le seuil.
— Vous êtes bien sages aujourd’hui. Allez, avouez tout de suite ce que vous avez encore fait, dit Marie en scrutant ses filles.
Mais les sœurs jurèrent que tout allait bien.
— On a même sorti les poubelles ! annonça Chloé.
— Très bien. Et pourquoi y a-t-il de l’eau partout dans la salle de bains ? demanda la mère en s’approchant du lavabo.
Les filles échangèrent un regard.
— Pardon, maman, je voulais laver mon t-shirt. Je l’avais taché, murmura Camille, les yeux baissés.
— Pas un jour sans histoire ! rit Pierre. Il était de bonne humeur.
Les filles disparurent dans leurs chambres et se couchèrent sans discuter.
— Quelle équipe… Regarde comme elles sont obéissantes. Elles me préparent sûrement une surprise, dit Pierre en embrassant sa femme.
— On dirait plutôt le calme avant la tempête, répondit Marie, dubitative. Elle connaissait trop bien ses filles…
Ils s’étaient endormis quand un bruit vint de la chambre de Chloé.
— J’ai cru entendre un miaulement, chuchota Pierre à moitié endormi.
Quand ils entrèrent dans la chambre des enfants, Chloé était assise avec Sophie :
— J’ai fait un cauchemar, mais ça va maintenant. Je peux dormir avec Chloé, d’accord ? dit doucement la fillette.
— Bien sûr, ma chérie. Besoin de nous ? demanda Marie.
Les sœurs hochèrent la tête, et le reste de la nuit se passa sans encombre…
La veille de son anniversaire, Pierre dormit mal. Il rêvait d’une gitane rousse qui miaulait en le fixant de ses yeux vert vif.
Finalement, il ouvrit les yeux et resta figé. Sur sa poitrine, une bête rousse le regardait droit dans les yeux !
— Miaou, salua le monstre.
— Aaaah, lâcha Pierre.
Marie sursauta, cherchant à comprendre.
— Quoi ? Qu’est-ce que c’est ? bégaya le futur anniversaire, fixant le chat roux qui tentait déjà de s’installer au pied du lit.
Marie cligna des yeux, stupéfaite.
— Oh, papa ! Tu as déjà vu notre surprise ! dit Chloé en entrant d’un air enjoué.
Les jumelles suivirent :
— Joyeux anniversaire, papa ! On a voulu te faire un cadeau inoubliable. Voici Gribouille. Il est très gentil, calme et bien élevé.
D’ailleurs, ça fait deux jours qu’il vit ici sans que vous le remarquiez. Les canapés sont intacts, les papiers peints aussi, enchaînèrent Sophie et Camille.
Marie éclata de rire en voyant Pierre chercher son souffle.
— Ne t’inquiète pas, papa. Maman va t’offrir un séjour au spa, et vous vous reposerez loin de nous. On se débrouillera, lança Chloé.
— Quel spa ? Attendez, les filles, dit Marie, surprise.
— Mais ton cadeau dans l’enveloppe, c’est un voyage ? Je l’ai vu, intervint Camille pour soutenir sa sœur.
Marie rit nerveusement.
— On dirait que rien ne peut rester caché dans cette maison, dit-elle enfin.
— Et qu’est-ce que je fais de cette bête ? demanda Pierre, désemparé, en regardant le chat ronronner doucement à ses pieds.
— Voilà, papa, c’est arrivé par hasard. On est sorties et on a trouvé le chat dans un sac… dans la poubelle. Puis Mme Valérie est apparue. Elle criait. Tu sais comment elle est… commença Chloé.
— On a eu peur et on a couru à la maison, ajouta Sophie d’un ton autoritaire.
— Tout s’est fait tout seul, et le chat s’est retrouvé chez nous. Mais on ne pouvait pas le remettre à la poubelle ! On l’a lavé, il est propre. Il est très calme et patient, dit Camille les larmes aux yeux.
Pierre soupira. Les paroles de la gitane lui revinrent : un cadeau inattendu.
— Eh ben… Quel cadeau ! murmura-t-il en regardant toute la petite bande.
— Mon chéri, les filles ont raison. Ce chat fait vraiment pitié. Il a dû en voir des vertes et des pas mûres. Et il a l’air doux et affectueux, dit Marie prenant la défense de ses filles.
Pierre réfléchit, pesant la situation.
— Il nous attrapera les souris, j’en suis sûre ! avança Sophie, son argument massue.
— Mais on n’a jamais eu de souris, dit Pierre d’un air triste.
— On ne sait jamais, j’ai entendu un grattement derrière le mur l’autre jour, appuya Camille.
— Bon, d’accord, les chenapans. On verra comment vous vous comportez. Et puis, on verra aussi le comportement de Gribouille, rit Pierre.
— Pourquoi Gribouille ? demanda Marie.
— Si vous l’entendiez ronronner quand on lui gratte le ventre, sourirent les filles.
— Au fait, c’était quoi le cadeau dans l’enveloppe ? demanda Camille.
Marie rougit légèrement. Puis elle apporta à son mari une petite boîte contenant une enveloppe.
— Pas possible ! s’exclama l’homme, les yeux écarquillés en découvrant le contenu.
Il ne put retenir ses larmes…
*****
— Bien sûr, un petit frère, c’est génial. Mais je crois que notre Gribouille a fait aussi forte impression sur papa, chuchota Camille à sa sœur le soir dans son lit.
— Notre Gribouille est un traître. Il a dormi deux nuits avec nous, et ce soir il est allé chez les parents, bougonna Sophie.
— Oh, arrête. C’est le chat de papa, après tout, gloussa Camille.
Pierre, heureux, était allongé dans son lit et écoutait le ronronnement de Gribouille.
— Quel son apaisant. Pourquoi n’avons-nous pas pris un chat plus tôt ? Je ne comprends pas, murmura-t-il en serrant sa femme contre lui.
— Profite du calme, bientôt ici ce sera la course, rit Marie.
— Tu sais, j’ai du mal à croire qu’on va avoir un fils ! Merci, ma chérie, c’est le plus beau des cadeaux ! dit Pierre en souriant, les yeux fermés de bonheur.







