Le court bonheur de MamieMais ce bonheur fragile s’évanouit dès que son petit-fils repartit pour la ville, laissant la cuisine vide et le parfum du pain perdu.

Léa se tenait derrière la porte de la cuisine et tendait l’oreille pour écouter la conversation de ses parents. Il s’agissait d’elle, et surtout d’elle et d’Antoine.

Les discussions sur le mariage duraient depuis longtemps. Les jeunes fréquentaient depuis trois ans, s’aimaient. Pour la noce, tout était clair ; la question principale était de savoir où ils habiteraient après. Les familles du fiancé et de la fiancée étaient plutôt moyennes, ne roulaient pas sur l’or, vivaient dans des appartements standard de deux pièces.

Les jeunes ne voulaient pas vivre chez les parents, et ceux-ci estimaient qu’il fallait débuter la vie conjugale seuls. Léa avait encore un an d’études à la fac, Antoine travaillait déjà, mais s’ils louaient un appartement, la moitié de son salaire passerait dans le loyer. Les parents aideraient bien un peu, mais Léa pensait : pourquoi embêter tout le monde si on pouvait simplement attendre un an pour se marier, quand elle aussi aurait un emploi ? Le fiancé, lui, ne voulait pas attendre ; il était prêt à louer, juste pour être auprès de sa bien-aimée.

Léa avait une grand-mère qui vivait dans son propre appartement. Quatre-vingt-deux ans, mais personne n’aurait osé l’appeler une vieille dame. Elle prenait soin d’elle, avait toute sa tête, se débrouillait sans aide. Bien sûr, elle avait des maladies chroniques : les articulations la faisaient souffrir, elle marchait avec une canne, le cœur faiblissait, elle voyait mal.

C’est de cette grand-mère, de son appartement, que parlaient maintenant les parents.

— Dans cette situation, je ne vois qu’une solution : prendre maman chez nous et donner son appartement à Léa et Antoine, insista la mère.

— Tu disais que ta mère avait un caractère difficile. Vous vous entendrez ? Et puis, on ne sait pas si elle acceptera de déménager chez nous, exprima son doute le père.

— Ma mère adore Léa, elle acceptera, affirma la mère d’un ton confiant.

— Ta mère, c’est toi qui décides, dit le père pensif.

— Qu’y a-t-il à décider ? Elle a de l’âge, des maladies… Avec nous, ce sera même mieux pour elle. Et si on ne s’entend pas, on la placera dans une maison de retraite. Et alors ? Une de mes connaissances y a mis sa mère, elle ne regrette rien. Les conditions sont tout à fait correctes : chambre individuelle, déjeuner et dîner à heures fixes, médecins à proximité, promenades dans un beau parc, vanta la mère avec enthousiasme.

— Hum… je ne sais pas, fit le père en traînant les mots. — Qu’est-ce qu’on dira de nous ? Qu’on s’est débarrassés de sa mère ? Peut-être qu’il faut vraiment attendre pour le mariage ? Ce n’est pas bien…

Cette conversation déplaisait beaucoup à Léa. Les pieds d’une chaise grincèrent sur le carrelage, et la jeune fille fila sur la pointe des pieds dans sa chambre. La proposition de sa mère au sujet de la maison de retraite lui trottait dans la tête. Elle aimait sa grand-mère, allait souvent chez elle, restait y dormir. Et maintenant, il se trouvait que Léa la chassait de son appartement ? Son père avait raison, ce n’était pas correct.

Léa se sentait traître. Elle décida de reparler à Antoine.

— Je suis d’accord avec toi. Pourquoi se casser la tête ? Que mamie reste dans son appartement, et nous, on louera. On se débrouillera. Mais on ne repousse pas le mariage. — Antoine prit Léa dans ses bras et l’embrassa. — Je demanderai à mon père de me donner un petit boulot sur un chantier. Dans un an, tu commenceras à travailler. Je ne vois aucun problème.

La question restait en suspens.

Le lendemain, Léa alla chez sa grand-mère. Dans l’appartement, c’était le désordre : des cartons partout, des vêtements en tas sur le sol.

— Mamie, tu as décidé de trier tes affaires ou tu cherches quelque chose ? s’étonna Léa en regardant la pièce.

— Je me débarrasse du superflu. Entre. Tu tombes bien, tu m’aideras. J’ai décidé d’aller dans une maison de retraite. J’ai déjà téléphoné, on m’a dit quels papiers il fallait…

— C’est maman qui t’a convaincue ? demanda Léa, indignée.

— Non, c’est moi toute seule. Ta mère m’invite chez elle, mais je ne veux pas. Je dors mal, je me promène dans l’appartement la nuit, je ronfle. Alors j’ai décidé d’aller en maison de retraite. Je ne rajeunis pas, et là-bas, on me nourrira, on me fera une piqûre si besoin. C’est ma décision réfléchie.

— Non, mamie, je suis contre. Antoine louera un appartement, il n’y a pas besoin de déménager, s’indigna de nouveau Léa.

— Mais je ne le fais pas à cause de vous, c’est ma propre décision. Voilà, je trie mes affaires, je vois quoi emporter et quoi jeter. J’ai accumulé des bricoles, on ne respire plus. Sors plutôt les cartons du grenier, on verra ce qu’il y a dedans. Toute seule, je n’y arrive pas.

Léa approcha une chaise de l’armoire, monta dessus et sortit les cartons du grenier. La grand-mère ouvrit l’un d’eux et en tira un coffret.

— Regarde, ça fait si longtemps que je le cherchais. C’est pour toi. — Elle tendit le coffret à sa petite-fille. Il contenait les modestes bijoux de mamie : bagues en or et en argent, colliers, broches. Léa les triait, et les boucles d’oreilles en argent, elle les essaya tout de suite.

— Et ça, à qui est-ce ? — Elle sortit du coffret une fine alliance.

— À moi, dit la grand-mère, le regard s’attardant sur la bague.

— La tienne est à ton doigt, remarqua Léa.

— Et celle-ci est aussi à moi. — La grand-mère prit la bague des mains de Léa.

— Mamie, tu m’as toujours appris qu’il ne fallait pas mentir. Quels sont ces secrets pour moi ? se froissa Léa.

— Je ne mens pas, mais il y a des choses dont il vaut mieux ne pas parler.

— Pourquoi ? Cette bague cache un secret, non ? Raconte-moi, insista la jeune fille.

— Il n’y a rien à raconter, fit la grand-mère en pinçant les lèvres. — Qu’y a-t-il dans les autres cartons ?

Léa ouvrit une boîte à chaussures. Elle contenait des lettres jaunies, des documents, de vieilles photos.

— Mamie, et ça, c’est qui ? — Léa regardait une photo de mauvaise qualité représentant un jeune homme en uniforme militaire.

La grand-mère prit la photo des mains de sa petite-fille. Ses doigts tremblaient légèrement.

— Mamie, ça va ? demanda Léa, inquiète.

— C’est ton grand-père, dit soudain la grand-mère.

— Comment ? Il ne ressemble pas du tout à grand-père.

— C’est ton vrai grand-père, répéta la grand-mère avec insistance. — Je savais qu’un jour tout se saurait. Les secrets ne vivent pas éternellement. Je te raconterai, mais seulement si tu promets de te taire et de ne rien dire à personne, même à ton Antoine, surtout à ta mère.

— Tu m’intrigues. J’adore les secrets. Je promets de ne rien révéler à âme qui vive. — Léa joignit ses doigts en pincée et les passa devant sa bouche comme pour la fermer avec une fermeture éclair. Mais, croisant le regard réprobateur de sa grand-mère, elle s’arrêta et redevint sérieuse.

— À aucune âme, répéta la grand-mère.

Après une courte pause, elle commença son récit.

— Dans ma jeunesse, j’étais belle comme toi.

— Tu l’es encore, dit aussitôt Léa.

— Ne m’interromps pas. Justement, je ne l’étais pas. Nous vivions à la campagne. Nous étions trois enfants chez ma mère. Ma sœur aînée était déjà mariée, habitait le village voisin. Moi, la cadette, j’avais un frère plus jeune.

J’avais dix-sept ans, mon frère onze. Après la guerre, il restait beaucoup d’obus dans le sol. Quand les Allemands sont partis, ils avaient miné les champs et les routes. Mon frère et ses copains fouillaient les champs à la recherche de douilles, de mitraillettes, de tout ce qui ressemblait à un trophée de guerre. Un jour, il a marché sur une mine et a sauté.

Des militaires sont arrivés pour déminer le champ. L’un d’eux, très beau, est entré chez nous avec ma mère. Dès que je l’ai vu, je suis tombée amoureuse. Ensuite, ils sont repartis. Je pensais ne jamais le revoir. Mais un mois plus tard, il est revenu. Pour moi. Ma mère ne voulait pas me laisser partir avec lui, mais je l’ai convaincue.

Il m’a emmenée en ville, dans la caserne où il servait. Nous nous sommes mariés sur-le-champ. Nous vivions dans sa petite chambre du foyer. Le lit grinçait affreusement. Comme nous étions heureux alors. Je n’ai jamais aimé personne autant que lui… — Le regard de la grand-mère se perdit, comme si elle était là-bas, dans ce foyer, dans son passé. Léa attendait, sans l’interrompre ni la presser.

— Serge a eu une semaine de permission, et nous sommes partis à la mer. Sa tante y habitait. Sa maison était directement sur la plage. Je pouvais passer des heures à regarder la mer infinie, à écouter le bruit des vagues. Mais notre bonheur a été trop court.

Nous sommes revenus à la caserne, et deux jours plus tard, Serge est reparti déminer une autre zone. Il avait un ami, Étienne. C’est lui qui m’a apporté la terrible nouvelle : Serge avait sauté sur une mine. Il n’y avait même rien à enterrer.

J’ai eu une semaine de fièvre. Je voulais retourner chez ma mère à la campagne, mais j’ai compris que j’attendais un enfant. Je ne pouvais pas non plus rester à la caserne. Où aller ? Alors Étienne m’a proposé de l’épouser. Il m’aimait beaucoup. Il a dit que comme ça, je pourrais rester au foyer, ce serait plus facile avec lui, et l’enfant aurait un père. Mais je ne pouvais pas, je résistais, j’aimais Serge. J’ai dit franchement à Étienne que je ne pourrais sans doute jamais l’aimer. Il n’a pas reculé, il a dit qu’il savait que le mariage était une formalité.

Voilà comment j’ai épousé Étienne. Pour tout le monde, nous étions mari et femme, mais il dormait chez lui. Ensuite, j’ai eu ta mère. Il l’a reconnue, il l’a aimée, il l’a élevée comme la sienne. Puis nous avons vécu comme un vrai couple, mais nous n’avons pas eu d’enfants ensemble. J’ai été une épouse fidèle pour Étienne, mais je n’ai jamais réussi à l’aimer. Je pense que Serge ne m’en veut pas. — La grand-mère se tut un instant.

— Je me souviens encore de l’odeur de la mer. Nous n’y sommes jamais retournés. Étienne disait qu’il prendrait sa retraite et qu’on irait. Mais il est mort un an après. — La grand-mère soupira.

Cette histoire toucha profondément Léa.

— Antoine, et si on emmenait mamie à la mer, sur la Côte d’Azur ? dit-elle à son fiancé.

— Léa, on a déjà juste assez d’argent. On a économisé pour le mariage. Quelle Côte d’Azur ? Et puis, les villes sont chères.

— On n’ira pas en ville, juste à la plage.

— Mamie ne supportera pas le voyage. Qu’est-ce qu’on fera là-bas avec elle ? Je veux être avec toi, tous les deux, résista Antoine.

— Je partirai seule avec elle si tu ne veux pas. Si elle entre en maison de retraite, elle n’ira jamais à la mer.

Ils se disputèrent. Léa décida de prendre des billets d’avion. En train, c’était long et fatigant, et difficile de trouver des places. Mamie n’avait jamais pris l’avion, mais elle n’eut pas peur, disant qu’à son âge, il était bête d’avoir peur de quoi que ce soit. Elle supporta le vol avec courage.

À peine installées à la pension, mamie voulut aller à la plage.

— Mamie, on pourrait d’abord se reposer du voyage ? s’inquiéta Léa.

— Je ne suis pas fatiguée. On n’est que pour une semaine, je me reposerai à la maison.

Mamie se tenait sur la plage, dans une longue robe en coton, un chapeau de paille sur la tête, et regardait la mer. Son regard se perdit de nouveau. Elle semblait même s’être redressée, avoir rajeuni. Léa ne la dérangea pas, s’écarta un peu. Que voyait sa grand-mère, voyait-elle quelque chose, ou se souvenait-elle simplement ? Léa l’ignorait.

— Mamie, on y va ? finit par lui toucher le bras Léa.

Mamie revint du passé et sourit à sa petite-fille.

Le lendemain, après le petit-déjeuner, elles retournèrent à la mer. Léa bronzait, nageait, tandis que mamie restait assise sous le parasol à contempler les flots. Le troisième jour au matin, Léa se réveilla et ne trouva pas sa grand-mère dans la chambre. Elle demanda à la réceptionniste.

— La dame âgée est partie à la plage, répondit celle-ci.

Léa trouva mamie sur le rivage.

— Mamie, pourquoi tu ne m’as pas attendue ? demanda Léa, un peu fâchée.

— Serge m’est apparu en rêve. Pendant des années, jamais, et là… J’ai l’impression qu’il est ici lui aussi. Je voulais être seule avec lui. Merci de m’avoir amenée ici, — les yeux de mamie brillaient de larmes.

— Bonjour, dit une voix à côté, et Léa vit Antoine.

— Toi ?

— Oui. J’ai décidé de venir. Pardonne-moi, j’ai eu tort. Je ne peux pas vivre sans toi.

Ils retournèrent à la pension tous les trois.

— Il n’est pas question que mamie aille dans une maison de retraite, dit Antoine un soir. — Je suis d’accord pour attendre un an.

— Elle ne changera sans doute pas d’avis, dit Léa, qui avait manqué Antoine pendant ces quelques jours. Elle-même ne voulait plus repousser le mariage.

— Je la convaincrai, promit Antoine.

Et il la convainquit. Cependant, mamie posa une condition : que Léa et Antoine vivent chez elle. Mais Antoine réussit à la faire changer d’avis.

— Nous sommes jeunes, bruyants, nous vous dérangerons. En revanche, je promets de venir vous voir souvent, peut-être même tous les jours, vous finirez par être fatigués de nous.

Le mariage eut lieu fin août. Léa et Antoine rendaient souvent visite à mamie. D’autant plus qu’ils avaient loué un appartement non loin du sien. Chaque fois qu’ils arrivaient, mamie avait préparé quelque chose de bon et, immobile, attendait qu’Antoine goûte. Il ne ménageait pas les compliments, et mamie rougissait de plaisir, comme une jeune fille.

Il s’était tissé entre eux une relation particulière, peut-être à cause du prénom, ou simplement parce qu’ils s’étaient appréciés.

Léa garda le secret de sa grand-mère, sans rien dire à personne, pas même à Antoine.

L’année suivante, ils prévoyaient de retourner à la mer, tous les trois. Et Léa comprit alors que l’amour véritable ne se mesure pas en années, mais en instants volés au temps et en secrets gardés pour préserver ceux qu’on aime.

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Le court bonheur de MamieMais ce bonheur fragile s’évanouit dès que son petit-fils repartit pour la ville, laissant la cuisine vide et le parfum du pain perdu.