Élodie Vasseur ne boit plus d’eau citronnée depuis plus de dix ans.
Elle évite. Comme on évite les vieilles blessures. Comme on n’entre pas dans un café où on vous a offert une bague avant de vous la reprendre. Comme on ne regarde pas les films qu’on regardait à deux.
L’eau gazeuse au citron est devenue le symbole de la perte. De celui qui ne reviendra pas. De celui qu’on ne veut pas voir revenir.
***
Elle se souvenait de tout, comme si c’était hier. Dans les moindres détails.
Tunisie…
Ils étaient arrivés à Sousse à la fin du mois de mai. Antoine avait déclaré :
– Ce seront les plus belles vacances de ta vie.
Elle avait vingt-huit ans. Lui, trente-deux. Ils sortaient ensemble depuis huit mois. Elle avait déjà sa brosse à dents chez lui. Lui connaissait ses copines.
Tout le monde en était sûr : le mariage n’allait pas tarder…
L’hôtel « Les Oliviers » n’était pas le plus cher, mais il était charmant. Des murs blancs, une piscine d’un bleu majestueux, des palmiers que le jardinier au regard triste entretenait avec soin.
Une chambre au troisième étage, avec vue sur la mer.
Bon, d’accord, le robinet crachait une eau légèrement rouillée, la climatisation fonctionnait une fois sur deux, et les voisins du dessus faisaient du bruit la nuit.
Et alors ? Ils étaient heureux !
Enfin, c’est ce qu’elle croyait.
Dès le premier jour, il avait commandé une eau gazeuse au citron.
– Tu as déjà goûté ? demanda-t-il en plissant les yeux.
– Non.
– C’est le goût de l’amour.
Elle avait ri.
Lui… ne plaisantait pas.
Il croyait sincèrement aux signes, aux sorts, et au fait que si on buvait cette eau au coucher du soleil, l’amour durerait éternellement.
Ils avaient donc bu. Directement à la bouteille, une seule pour deux.
Acide, sucré, les bulles chatouillaient la langue.
Il la regardait avec des yeux amoureux. Elle s’y noyait avec délices.
– On devrait boire de l’eau citronnée toute notre vie, dit-il, rêveur.
– Oui, répondit-elle, sans se douter que ce goût allait devenir sa malédiction.
***
À la maison, tout avait déraillé. Il était devenu plus froid. Il avait annulé un rendez-vous, puis un autre, puis il avait cessé d’appeler, puis il répondait de temps en temps.
Elle avait patienté. Elle se disait : c’est le travail, la crise, une dépression.
Un mois plus tard, il avait dit :
– J’ai besoin d’être seul, de réfléchir.
Deux mois plus tard :
– Ne me rappelle plus jamais.
Trois mois plus tard, il avait disparu sans un mot.
Le téléphone restait muet. Les amis disaient ignorer où il était.
Sa mère, entre ses dents, avait lâché dans le combiné :
– Mon fils ne veut plus te parler. Ne le rappelle pas. Ne le fais pas souffrir, ne te fais pas souffrir.
Elle ne l’avait pas rappelé. Elle avait attendu. Un an.
Puis elle avait épousé un autre homme. Olivier. Un brave type, fiable, mais parfaitement banal.
Il ne buvait pas d’eau citronnée, ne la regardait pas avec des yeux amoureux, ne lui disait pas : « Tu es ma vie. »
Il était simplement là. Il apportait son salaire, bricolait dans la maison quand elle le lui demandait.
Et elle s’était dit que c’était ça, l’amour. Calme, quotidien, adulte. Bof.
Elle avait eu une petite fille. Olivier était content, mais d’un air détaché, comme si un enfant était un meuble tout juste livré par Conforama.
Cinq ans plus tard, ils avaient divorcé.
Elle ne supportait plus de vivre dans ce « marécage ». C’est comme ça qu’elle disait.
Pas à cause de l’eau citronnée, pas à cause de la Tunisie, pas à cause des souvenirs.
Mais parce qu’elle avait compris : un mariage ennuyeux est une cage.
Elle n’était pas un oiseau. Elle était simplement une femme. Et elle avait envie de vivre. Pas seulement d’exister.
Elle s’était retrouvée seule. Avec sa fille, un chat et l’impression que sa vie était ratée.
Comptable dans une petite boîte, appartement à crédit, voiture qui tombait toujours en panne. Ses copines s’étaient dispersées, sa mère était morte, son père, elle ne l’avait jamais connu. Sa fille. Et le chat.
Elle ne buvait pas d’eau citronnée. Ni rien qui puisse rappeler ce maudit goût.
Au restaurant, elle commandait un cola, un jus, une eau plate. Elle avait inventé, pour tout le monde, une allergie aux citrons, même à leur odeur.
– Depuis quand ?
– Depuis longtemps.
Personne ne connaissait la vérité. Cette vérité était trop stupide pour une femme de quarante ans.
En réalité, elle avait peur de l’eau. Du citron. Des bulles.
Et des souvenirs.
Un jour, elle s’était surprise à ne plus se rappeler son visage.
Elle était assise dans sa cuisine, buvait du thé, regardait par la fenêtre. Manon faisait ses devoirs, Gribouille dormait sur le rebord de la fenêtre.
Et elle s’était dit : « Mais quel nez avait-il ? Droit ou busqué ? Et les yeux ? Marron ou verts ? Et les cheveux ? Noirs ou blonds ? »
Elle ne se souvenait plus !
Elle se souvenait seulement de l’eau citronnée.
Un soir, elle était entrée dans un Carrefour. Pain, lait, œufs, croquettes pour chat. Et soudain, dans le rayon des boissons, elle l’avait vue. Cette eau citronnée. La même qu’en Tunisie. La même étiquette jaune, avec un citron coupé en deux. Les mêmes bulles qui dansaient à l’intérieur.
Elle avait pris la bouteille. Elle l’avait tenue. Elle l’avait reposée. Elle était partie. Elle était revenue. Elle l’avait reprise.
– Madame, vous la prenez ? demanda un jeune employé en uniforme qui déchargeait des cartons.
– Non, répondit-elle avant de s’en aller.
Tout le long du chemin, elle avait pensé à cette eau, à lui, à la Tunisie, et à l’idée stupide d’avoir peur de quelque chose qui n’existait plus depuis longtemps.
La nuit, elle n’avait pas dormi. Allongée sur le canapé, elle fixait le plafond, écoutait Manon se retourner dans sa chambre. Le chat était venu s’installer sur sa poitrine et ronronnait. Silence.
Soudain, elle s’était levée d’un bond, avait jeté un blouson sur ses épaules, glissé des pantoufles, attrapé ses clés et filé dehors.
Au Carrefour, elle avait acheté cette fameuse eau citronnée. Une seule bouteille. Rien d’autre.
Rentrée chez elle, elle était allée dans la cuisine, avait sorti un verre. Un vieux verre, tout simple, sans fioritures. Elle avait respiré un grand coup. Elle avait ouvert la bouteille. Un chuintement : les bulles s’échappaient, enfin libres.
Elle avait versé la moitié du verre. Elle avait reniflé. Ça sentait la Tunisie, la mer, la jeunesse, la douleur. Et ce coucher de soleil, quand il avait dit « c’est le goût de l’amour ».
Elle avait bu.
Et… il ne s’était rien passé.
Pas de souvenirs qui reviennent, pas de larmes, pas de pincement au cœur. C’était juste… une boisson gazeuse au citron.
Des plus ordinaires.
Elle avait fini son verre, jeté la bouteille à la poubelle, lavé le verre et l’avait mis dans l’égouttoir. Elle s’était couchée et, pour la première fois depuis des années, elle s’était endormie sans somnifère.
Le lendemain matin, elle s’était réveillée un sourire aux lèvres.
– Maman, ça va ? Manon avait remarqué le changement.
– Ça va.
– T’es bizarre.
– Non, je suis normale. J’ai juste bien dormi…
Toute la journée, elle s’était sentie bien. Pas comme d’habitude : le matin, la lourdeur ; à midi, la fatigue ; le soir, la haine des gens.
Aujourd’hui, elle se sentait légère. Libre. Comme si elle avait posé un sac à dos qu’elle trimballait depuis plus de dix ans.
Le soir, elle avait acheté une autre bouteille, la même. Elle avait bu. Elle avait souri.
– Ridicule, se dit-elle. C’est ça que tu craignais ?
Elle avait compris : l’eau citronnée n’était pas son ennemie. L’ennemie, c’était cette voix dans sa tête. Elle lui murmurait sans cesse :
– N’y touche pas, sinon tu vas tout te rappeler, tu n’arriveras plus à oublier et tu vas encore souffrir…
Et voilà. Elle avait bu, et elle était toujours entière. Plus encore : elle était calme et heureuse.
Oubliée, la peur.
Une semaine plus tard, elle avait revu une amie de la fac.
– Caroline, devine quoi, je bois de nouveau de l’eau citronnée, lança-t-elle.
– Quoi ? s’étrangla son amie.
– Presque tous les jours.
– Et l’allergie ?
– Il n’y avait pas d’allergie.
– Et maintenant ?
– Maintenant, je suis libre.
– Tu ne veux pas lui écrire ?
– Pourquoi faire ?
– Peut-être qu’il se souvient de toi, qu’il t’aime encore.
– Qu’il se souvienne, si ça lui chante. Moi, j’ai oublié.
Elle avait choisi d’oublier. Désormais, l’eau citronnée, pour elle, ne parle pas du passé. Elle parle de la vie qui continue. Malgré tout.
Ou grâce à tout.







