Ils s’étaient mariés en mai, quand les lilas étaient en fleurs. Camille et Antoine formaient un couple parfait : grands, élancés, les yeux de la même couleur. À la noce, les invités, en trinquant, leur prédisaient « des jumeaux dans l’année ». Camille rajustait son voile et souriait, gênée, blottie contre l’épaule de son mari. Elle voyait déjà la chambre avec les hochets, la poussette dans l’entrée et les petites chaussettes.
Une année passa. Camille avait arrêté le café le matin, surveillait son alimentation. Antoine, compréhensif, supportait ses caprices. Il rapportait des fleurs plus souvent qu’avant, comme pour s’excuser de quelque chose dont il n’était pas coupable.
Deux ans s’écoulèrent. Les amies de Camille postaient les unes après les autres des photos de ventres arrondis, puis de petits paquets emmaillotés. Camille mettait des cœurs, écrivait « trop mignon ! », puis éteignait son téléphone et restait longtemps à fixer le vide. Ses parents, délicatement, glissaient :
— Ma fille, il serait temps d’y penser, on veut des petits-enfants.
Mais Camille les repoussait :
— On a le temps.
En réalité, une sourde angoisse grandissait en elle. Et le pire n’était pas qu’un truc cloche. Le pire, c’était d’aller à l’hôpital. Elle se disait :
— Et si c’est moi ? Si je suis ce mécanisme cassé ? Et si le traitement ne marche pas ?
Antoine, voyant le visage assombri de sa femme, pensait la même chose. Homme habitué à régler les problèmes, il se sentait impuissant. Il croyait que s’il allait faire des analyses et se révélait « inapte », il perdrait non seulement une chance d’être père, mais aussi le respect de Camille. Comment regarder dans les yeux une femme quand on ne peut lui donner d’enfant ?
Ils vivaient dans une ville où se trouvaient trois cliniques de reproduction avec des enseignes clinquantes. Mais ils les contournaient, choisissant un autre chemin pour leurs promenades. Un tabou silencieux flottait dans l’air. Les conversations sur les enfants s’étaient réduites à parler des neveux et des enfants des amis. Chacun craignait non pas le diagnostic, mais d’être le responsable.
Seul l’amour les sauvait. Un amour étrange, adulte, qui, malgré les peurs, devenait plus calme et plus profond. Antoine serrait Camille la nuit, et elle sentait qu’il avait aussi peur qu’elle. Ils avaient peur de s’avouer qu’ils envisageaient déjà les scénarios :
— Et si c’est incurable ? Pourrons-nous rester tous les deux si l’un de nous est la cause de ce vide ?
Trois ans. C’était leur anniversaire du silence. Un jour de pluie, Camille se réveilla et dit, ferme :
— Antoine, j’ai pris rendez-vous. Demain à neuf heures.
Il sursauta comme frappé, mais hocha la tête. La bouche sèche.
— Je viens avec toi, répondit-il seulement.
À la clinique, Camille était assise dans un fauteuil, serrant son sac, et Antoine lui tenait la main. Ils ne se regardaient pas, craignant de lire la peur dans leurs yeux. Le médecin, une jeune femme aux yeux fatigués, les observa par-dessus ses lunettes :
— Alors, les tourtereaux, vous avez attendu trois ans ? Dommage. Allons faire les analyses.
Les deux semaines d’attente furent les plus longues de leur vie. Ils faisaient semblant de mener une vie normale : cinéma, sushis, disputes pour la vaisselle pas lavée. Mais chaque soir, quand Antoine sortait de la douche, il voyait Camille fixer son téléphone, vérifiant ses mails.
Et puis le résultat arriva.
Camille ouvrit le message de ses doigts tremblants. Antoine se tenait derrière elle, les mains lourdes sur ses épaules, ne respirant plus. Elle parcourut des yeux les termes médicaux secs, les chiffres, les indicateurs… Elle se retourna brusquement sur sa chaise. Ses yeux étaient humides.
— Antoine, souffla-t-elle, nous… nous sommes en bonne santé. Tous les deux.
Un instant, un silence vibrant régna dans la pièce. Puis Antoine fit ce qu’il n’avait jamais fait en trois ans. Il éclata de rire, fort, à pleine voix, attrapa Camille par la taille, la fit tourner dans la pièce, puis, la posant au sol, la serra contre lui.
— Tu entends ? murmura-t-il dans ses cheveux. Nous ne sommes coupables de rien. Personne n’est coupable. C’est juste… que le moment n’était pas encore venu.
Camille pleura contre sa poitrine. Elle pleurait de soulagement, de tendresse, de l’absurdité de la situation. Trois ans à se cacher de la peur, à craindre de briser leur couple, et il s’avérait que leur couple était un roc que rien ne pouvait briser, pas même le vide.
Ce soir-là, ils achetèrent du champagne, commandèrent une pizza et firent des projets. Des projets grandioses : dans un mois, vacances à Nice, puis changement de travail pour quelque chose de plus calme, puis achat d’un berceau, promenades au parc, choix du prénom. Il leur semblait que, maintenant que l’obstacle était tombé, tout devait arriver tout seul. Comme par magie.
Mais un mois passa. Puis trois. Puis six mois, et le temps continuait de couler, les mois défilaient.
L’optimisme fondait comme la brume matinale. Maintenant ils savaient qu’ils le pouvaient, mais ce savoir ne rapprochait pas le miracle. C’était comme si vous connaissiez le code du coffre, mais que le coffre était vide.
— Peut-être qu’on doit juste arrêter d’y penser ? proposa Antoine un soir, voyant Camille fixer le vide d’un air songeur.
— Facile à dire, ricana tristement Camille. Essaie de ne pas y penser…
Ils cessèrent d’aborder le sujet. Avec précaution, comme de la porcelaine fragile, ils rangèrent les conversations sur les enfants dans le tiroir du fond. La vie suivait son cours : travail, dîners, séries, rares week-ends. Et chaque année, elle devenait plus grise. Pas noire, ils s’aimaient toujours. Mais grise, comme un ciel de novembre pluvieux. Les couleurs avaient disparu, ne restaient que les contours.
C’était la septième année de leur mariage. Un soir, Antoine rentra du travail pas seul. Sous sa veste, quelque chose bougeait, geignait et frottait son nez humide contre la fermeture éclair.
— Camille, dit-il, gêné, en sortant une boule de poils tremblante. — C’est Max qui me l’a donné. Sa chienne a eu des chiots, le dernier n’était pas pris. J’ai vu ces yeux… je n’ai pas pu le laisser là. Qu’il vive avec nous, d’accord ?
Camille recula. Elle n’aimait pas les animaux dans l’appartement. Depuis son enfance, elle pensait que les chiens devaient vivre dehors dans une niche, et les chats chasser les souris dans les caves. Poils, flaques, odeur, pourquoi ça dans leur nid douillet, même trop silencieux ?
— Antoine, tu es sérieux ? demanda-t-elle, froide. — Nous avons déjà…
Elle allait dire « déjà du vide », mais se retint. Elle regarda le chiot. Il était minuscule, avec d’immenses yeux humides couleur caramel. Il tremblait et la regardait avec tant d’espoir qu’elle-même avait eu un jour en fixant les tests. Il cherchait sa maison.
Camille ouvrit la bouche pour dire « rapporte-le », mais les mots restèrent coincés. Elle vit les yeux d’Antoine, la même supplication que celle du chiot. Il lui sembla que si elle disait « non », elle briserait quelque chose de très important dans leur couple. Quelque chose qui les maintenait encore à flot.
— D’accord, souffla-t-elle. Qu’il reste. Mais c’est toi qui nettoies.
Antoine rayonna comme un gamin et serra le chiot contre lui.
— Médor ! dit-il. Tu t’appelleras Médor !
Ces mots marquèrent le début d’une nouvelle vie. Camille elle-même ne remarqua pas comment elle s’impliqua. D’abord elle nourrissait Médor à heures fixes parce qu’Antoine rentrait tard. Puis elle le promenait au parc parce qu’il pleuvait et qu’Antoine était enrhumé. Puis elle lui acheta un panier, une gamelle avec l’inscription « Meilleur ami », un collier en cuir véritable, un imperméable, puis une combinaison d’hiver.
Médor la regardait avec adoration, remuait la queue à se décrocher, et la suivait partout. Il l’attendait à la porte quand elle rentrait du travail, et sautait joyeusement en renversant tout sur son passage. Il lui apportait ses chaussons, tendait la tête sous sa main, lui frottait le nez dans la paume.
Un jour, regardant Médor courir après une balle dans le couloir, Camille se surprit à sourire. Un sourire sincère, pour la première fois depuis des mois. Elle comprit qu’elle aimait ce monstre poilu. Elle aimait sa démarche maladroite, ses yeux fidèles, sa langue chaude qui lui léchait les mains. Elle lui achetait des jouets, il en avait plus que dans un magasin pour enfants. Elle lui achetait des vêtements et lavait son panier.
Médor était vraiment devenu leur enfant. Ils lui parlaient, le grondaient pour les pieds de chaise rongés, le félicitaient pour les tours appris. Au Nouvel An, ils l’avaient habillé en renne et l’avaient couvert de cadeaux. Pour son anniversaire, ils lui avaient cuit un gâteau au bœuf et au riz. Leur vie avait retrouvé des couleurs vives, chaudes, canines.
Mais les couleurs, comme on le vit, peuvent être trompeuses. Tout commença quand Médor cessa de manger. Il restait couché sur son panier, la tête sur les pattes, les regardant de ses yeux tristes. Camille paniqua la première. Elle appela les cliniques vétérinaires, supplia qu’on les reçoive sans rendez-vous.
— Rien de grave, la rassura Antoine. Il a peut-être avalé quelque chose dehors.
Mais Médor maigrissait à vue d’œil. Son pelage brillant ternit, son nez devint sec et chaud. Quand il essaya de se lever pour accueillir Camille à la porte et n’y parvint pas, elle fondit en larmes. À la clinique, c’était clair et stérile. Le vétérinaire, un homme âgé à la barbe grise, examina Médor, palpa son ventre, secoua la tête.
— On dirait une infection, attrapée quelque part. Je n’exclus pas une tumeur, mais commençons par un traitement. Piqûres, régime strict, perfusions.
Ils piquaient Médor chaque jour. Camille apprit à tenir la seringue d’une main ferme, bien que tout tremble en elle. Elle restait assise avec lui la nuit, le caressant sur la tête et murmurant :
— Tiens bon, mon petit, tiens bon.
Médor remuait faiblement la queue en réponse, mais il n’avait presque plus de forces.
Un matin, elle se réveilla et vit que Médor ne respirait plus. Il était couché sur son panier, en boule, comme le premier jour où on l’avait apporté. Il ressemblait à un endormi, mais sa poitrine ne se soulevait pas. Camille le toucha, il était déjà froid.
Elle ne cria pas. Elle s’assit par terre à côté du panier et se mit à hurler doucement, longuement, comme une louve qui a perdu son louveteau. Antoine sortit de la chambre, comprit sans un mot et tomba à genoux près d’elle. Il l’enlaça, avec Médor aussi, et ils restèrent longtemps ainsi, jusqu’à l’aube.
Ils enterrèrent Médor dans la forêt, à la sortie de la ville.
— Mon Dieu, chuchotait-elle la nuit, blottie contre l’épaule d’Antoine. Comme c’est vide. Je n’imaginais pas qu’on puisse aimer un chien à ce point. Et le perdre ainsi.
Antoine se taisait. Il caressait ses cheveux et regardait le plafond. Une boule dans la gorge qu’il n’arrivait pas à avaler. Médor avait été leur petit miracle poilu, qui leur avait offert trois années heureuses. Trois ans où ils avaient oublié le vide. Mais maintenant le vide revenait. Et il était deux fois plus grand.
Camille perdit l’appétit. Elle se forçait à avaler deux cuillères de soupe, et la nausée la prenait. Surtout le matin. Elle mettait ça sur le compte du choc nerveux, on dit bien que le stress donne des nausées. Au travail, l’air lui devenait irrespirable. Elle restait assise devant son écran, et les murs lui semblaient se resserrer, lui voler l’oxygène. Elle sortait sans cesse dans la rue, inhalait l’air froid, s’adossait au mur du building et fermait les yeux.
— Camille, tu vas bien ? T’es toute pâle, s’inquiéta sa collègue Léa. Une infection ou une intoxication ?
— J’ai dû attraper une infection, répondit Camille en se dérobant. De Médor. Il avait quelque chose… sait-on jamais, un virus.
L’idée d’une infection s’ancra solidement dans son esprit. Elle se réjouit même de cette explication : logique, le chien avait une inflammation, ça avait pu se transmettre à elle. Son corps affaibli par le chagrin avait attrapé n’importe quoi. Il fallait aller chez le généraliste, faire une prise de sang pour savoir ce qu’elle avait.
Elle prit rendez-vous à la clinique municipale, posa un jour de congé. Elle attendit dans la file, les bras croisés, sentant son estomac se retourner à chaque nouvelle onde de nausée. Le médecin, une femme plus très jeune aux yeux fatigués, écouta ses plaintes, secoua la tête et dit :
— Bon, on va voir. D’abord une analyse générale. Mais à tout hasard… — elle fronça les sourcils, regarda Camille par-dessus ses lunettes — je vous prescris une échographie.
Camille sortit du cabinet avec l’ordonnance en main.
L’échographiste restait silencieuse, promenait la sonde, fronçait les sourcils, cliquetait sur l’écran. Camille allongée regardait le plafond, comptait les carreaux pour ne pas fixer l’écran et ne pas espérer.
— Eh bien, quelle surprise ! Savez-vous que vous avez un bébé là ?
— Quoi ? répéta Camille, incrédule.
— Une grossesse, répéta clairement le médecin. Environ huit semaines. Tout va bien, pas de pathologies.
Camille regardait l’écran, elle ne savait pas qu’on pouvait pleurer si silencieusement. Les larmes coulaient sur ses joues, lui remplissaient les oreilles, tombaient sur la table d’examen.
— Comment… comment est-ce possible ? murmura-t-elle. Nous avons attendu neuf ans, Antoine et moi…
— Ça arrive, sourit doucement le médecin. Parfois la nature attend. Quand le corps cesse d’être obsédé. Visiblement, votre corps s’est enfin détendu et a décidé qu’il était temps. Un mystère de la nature.
Camille sortit de la clinique sur des jambes de coton. Huit semaines. Huit semaines qu’une nouvelle vie habitait en elle, et elle n’en savait rien. Elle avait pleuré Médor, alors qu’un autre cœur battait déjà en elle.
Il suffisait d’arrêter d’attendre.
Elle voulait attendre Antoine à la maison. Voulait le lui dire joliment, allumer des bougies, préparer un dîner, faire une surprise. Mais elle n’y tint plus. Debout à l’arrêt de bus, serrant son téléphone. Ses doigts tremblaient en composant son numéro.
— Antoine, dit-elle, et sa voix se brisa. Tu peux parler ?
— Camille ? Qu’est-ce que t’as, ta voix… T’es malade ? — l’inquiétude perçait dans sa voix.
— Non, souffla-t-elle. Je suis allée à la clinique. Antoine… je ne sais pas comment dire… je… nous allons avoir un bébé.
Un silence dans le combiné. Si long que Camille craignit une coupure.
— Quoi ? répéta Antoine si bas qu’elle l’entendit à peine. Camille, ne plaisante pas. S’il te plaît. Ce n’est pas drôle.
— Je ne plaisante pas, pleura-t-elle dans le téléphone, sans honte devant les passants. Huit semaines. Antoine… notre bébé vit en moi depuis deux mois, et je ne savais rien. Je croyais que c’était une infection, mais c’est… c’est notre petit.
— J’arrive, dit-il enfin. Tout de suite. Attends-moi. À la maison. Assise, ne bouge pas. J’arrive.
Elle rentra chez elle, Antoine arriva une demi-heure plus tard. Il entra dans l’appartement sans enlever ses chaussures, un énorme bouquet de roses blanches dans une main et un gâteau dans l’autre. Les roses étaient si grosses qu’elles tenaient à peine dans l’encadrement de la porte, et le gâteau était écrit « Joyeux anniversaire », visiblement acheté à la hâte, le premier venu, pour ne pas venir les mains vides.
Antoine la serra si fort qu’on aurait dit qu’il craignait qu’elle ne s’évapore, ne se dissolve dans l’air comme un mirage.
— J’avais peur d’y croire, murmura-t-il dans ses cheveux. J’étais au bureau, je me disais : c’est un rêve. Je me pinçais, Camille. Tu imagines ? Mes collègues m’ont vu, ils ont cru que j’avais perdu la tête. Je n’arrivais pas à croire qu’après tout ça, après neuf ans, après Médor, après qu’on ait abandonné… ça arrive.
— Moi non plus je n’y crois pas, sanglota Camille, enfouie dans son épaule. J’avais arrêté d’attendre. Je vivais, simplement.
Il s’écarta, prit son visage entre ses mains, regarda ses yeux. Ses yeux étaient rouges et humides, mais un large sourire heureux, un peu fou, tremblait sur ses lèvres.
— Alors il fallait juste arrêter d’attendre, dit-il. Prendre un chien, le perdre, souffrir, se consumer… et alors la vie trouve son chemin. Tu viens de m’offrir le plus grand des miracles. Je ne sais pas comment te remercier. Je serai le meilleur des papas, je le jure sur Médor. J’ai un but, maintenant.
Camille lui caressa les cheveux et sentit soudain que la nausée qui l’avait tant tourmentée s’était dissipée. Ou peut-être avait-elle simplement cessé d’y prêter attention. Parce qu’à l’intérieur d’elle, il n’y avait plus de vide. À l’intérieur d’elle battait un cœur. Le leur, petit, à venir.







