— On mange aujourd’hui ? — Le père s’est effondré dans la cuisine et s’est laissé tomber sur un tabouret près de la table. Les pieds ont grincé désagréablement sur le carrelage. La mère se taisait, et Chantal s’est figée dans sa chambre.
— Je parle à qui ? Regarde-moi ! — a-t-il aboyé en frappant la table du poing.
Chantal savait que sa mère s’était retournée, la peur coulant de ses yeux.
— Qu’est-ce que tu regardes ? À manger, vite ! Un homme rentre du boulot. Je vous connais, les femmes, à jacasser et à faire les belles, — a-t-il grommelé, plus bas.
La mère a fait claquer la vaisselle, attrapant nerveusement une assiette sur l’égouttoir au-dessus de l’évier.
— Encore des pâtes ? Ras-le-bol, — a-t-il grogné. Chantal s’est recroquevillée dans sa chambre, attendant le bruit d’une assiette qui se brise. Non, ça a passé… Pendant un moment, aucun son n’est venu de la cuisine. Chantal est sortie de sa chambre et a jeté un coup d’œil. Son père lui tournait le dos. Sa mère lui a fait signe de partir. Chantal a disparu de l’embrasure comme si elle n’avait jamais été là. Elle s’est enfermée dans sa chambre et s’est plongée dans un manuel, mais après chaque phrase elle s’arrêtait pour écouter. Calme, apparemment. Aujourd’hui, son père se comportait plutôt tranquille. Puis elle l’a entendu passer devant sa porte vers la chambre parentale, marmonnant, et là, le silence.
Elle entendait ça presque tous les jours. Aux bruits, elle devinait ce qui se passait dans la cuisine. Son père n’avait jamais de travail fixe. Il ne tenait nulle part à cause de l’alcool, vivait de petits boulots. Quand sa mère n’était pas là, Chantal essayait de ne pas rester seule avec lui dans l’appartement : elle allait chez des copines après le lycée ou s’asseyait sur les marches de l’escalier en attendant sa mère.
— Salut. Qu’est-ce que tu fais sur les marches ? Perdu tes clés ? — Antoine s’est arrêté devant Chantal. Il habitait au cinquième étage.
— On dirait bien, — a-t-elle marmonné. Elle avait honte qu’il l’ait surprise là.
Antoine est passé devant, a monté deux marches et s’est arrêté.
— Tu vas prendre froid, t’assois pas sur le ciment. Viens chez moi.
Chantal n’a pas répondu.
— Viens, — a-t-il dit d’un ton ferme, et elle a obéi. Il était plus âgé, en terminale, et elle avait l’habitude d’écouter les grands.
Antoine a ouvert la porte de son appartement et l’a laissée passer.
— Maman, je suis rentré. Et je ne suis pas seul ! — a-t-il crié en refermant la porte.
— Avec qui ? — Marie-Claire, la mère d’Antoine, est apparue dans l’entrée.
— Bonjour, — a timidement dit Chantal.
— Bonjour. Chantal, je crois ?
— Figure-toi, je montais et elle était assise sur les marches, — a raconté Antoine en se déshabillant.
— Tu as perdu tes clés ? — a demandé Marie-Claire. — Enlevez vos vestes et lavez-vous les mains, je réchauffe le déjeuner.
Chantal est entrée dans la pièce et a regardé autour d’elle. L’appartement était pareil au leur, mais plus chaleureux, plus joli. Le déjeuner lui a paru délicieux, même si ce n’était qu’une soupe au poulet et des pâtes aux saucisses.
— Merci, c’était très bon, — a-t-elle dit.
— La prochaine fois, ne reste pas sur les marches, monte directement chez nous, — a dit Marie-Claire. — D’accord ?
Chantal a hoché la tête.
— Merci, maman. On va dans ma chambre. Viens, — Antoine s’est levé et lui a fait signe. Elle a levé les yeux vers Marie-Claire, qui a acquiescé.
En entrant dans la chambre d’Antoine, Chantal a été surprise : c’était rangé, propre, rien de traîné, des posters de groupes connus et de motos colorées au mur.
— Tu aimes la moto ? — a-t-elle demandé.
— Pas vraiment, les posters sont beaux, c’est tout.
— Moi, je n’ai pas d’ordinateur. Enfin si, mon père a cassé l’écran. Pas d’argent pour en racheter.
— J’ai une tablette, tu la veux ? — a-t-il proposé tout de suite.
— Non, si mon père la voit, il la vendra.
— Alors viens ici pour travailler quand tu veux.
— Et toi, tu sais déjà où tu veux aller après le bac ? — Chantal a touché une maquette d’avion. — Tu l’as faite toi-même ?
— Bien sûr. Je veux entrer à l’école d’aéronautique.
— Tu seras pilote ?
— Non, constructeur d’avions, — a-t-il souri avec un air supérieur.
Il plaisait à toutes ses camarades de classe. Beau garçon. Demain, au lycée, elle raconterait aux filles qu’elle était allée chez Antoine Moreau, elles en crèveraient de jalousie.
Le temps a filé vite. Chantal a regardé sa montre et a bondi.
— Il faut que j’y aille, maman est sûrement rentrée.
Elle n’avait aucune envie de partir, mais il ne fallait pas abuser. Antoine l’a raccompagnée dans l’entrée.
— Reviens, ne reste pas sur les marches, — a-t-il dit en guise d’au revoir.
Chantal est entrée chez elle et a vu le manteau de sa mère sur le porte-manteau. De la cuisine venait un bruit de vaisselle : sa mère préparait le dîner.
— D’où viens-tu si tard ? — a-t-elle demandé en passant la tête.
— J’étais au cinquième, chez les Moreau.
— Ne traîne pas dans les appartements. Qu’est-ce que les gens vont penser de nous ? Tu veux dîner ?
— Non, tante Marie-Claire m’a nourrie. Je vais faire mes devoirs. Il est là ? — Tu ne l’entends pas ? Il ronfle comme un tracteur. Où il a trouvé l’argent ? Encore saoul, — a soupiré sa mère.
Depuis ce jour, Chantal allait souvent chez Antoine. Si elle le croisait dans la cour du lycée, elle hochait la tête et rougissait. Il la saluait et passait.
Parfois, elle ne le trouvait pas chez lui ; le soir, il était au club de sport. Alors Marie-Claire lui parlait de son fils, de son mari mort quelques années plus tôt.
L’hiver a cédé la place au printemps, l’été est arrivé. Chantal ne montait plus chez Antoine ; elle se promenait avec ses copines ou s’asseyait sur un banc devant l’immeuble.
— Pourquoi tu ne viens plus ? — lui a demandé Antoine un jour qu’il l’avait croisée dehors. Chantal a haussé les épaules.
— Tu as passé tes examens ? Quand pars-tu pour l’école ?
— Je ne pars pas. Je vais étudier ici, à la faculté de technologie. Je ne veux pas laisser ma mère seule.
— Génial ! — s’est réjouie Chantal.
À l’automne, elle est allée le voir un jour, soi-disant pour un problème de maths. Mais la conversation ne venait plus comme avant. Chantal était intimidée par Antoine, se sentait gauche et mal à l’aise. Il avait changé, grandi, et était encore plus beau.
Cet hiver-là, son père est mort, empoisonné par de la vodka frelatée. Sa mère n’a pas pleuré, même à l’enterrement, et Chantal, elle ne sait pourquoi, l’a plaint. Plus besoin d’attendre sa mère le soir, plus de raison de monter chez Antoine.
Pendant longtemps, sa mère sursautait encore au bruit de la sonnette, la peur dans les yeux.
— Maman, qu’est-ce que tu as ? Il n’est plus là, — disait Chantal.
— L’habitude, — répondait sa mère.
Chantal était en terminale. Un soir, elle était près de la fenêtre à guetter Antoine.
— Pourquoi tu restes sans lumière ? Tu guettes encore Antoine ? — sa mère est entrée et a allumé.
— Je regarde dehors, c’est tout, — a répondu Chantal, prise au dépourvu.
— Il est grand, il a une petite amie. Jolie. Tu ferais mieux de réviser, — a soupiré sa mère.
Antoine avait une petite amie ! Le cœur de Chantal se brisait de chagrin et de jalousie. Elle n’avait jamais vu cette fille, mais la haïssait déjà. Un jour, elle les a croisés dans la cour.
— Chantal ? Salut, pourquoi tu ne viens plus ? — a demandé Antoine avec gentillesse. Sa copine se tenait à côté, regardant Chantal d’un œil de glace. De par sa haute taille, elle la toisait, presque avec mépris, comme une souris. Antoine était grand aussi, mais il regardait Chantal autrement.
— Tu es en quelle classe déjà ?
— Terminale.
— Comme le temps passe vite. Tiens, tu es devenue jolie, tu as grandi, je ne t’aurais pas reconnue. Où tu veux aller après ?
— Antoine, viens, — la fille lui a tiré le bras avec impatience.
— Salut, bonne chance ! — a dit Antoine, et ils sont partis bras dessus, bras dessous.
Chantal les a longuement regardés. « Froide comme un poisson, avec des glaçons à la place des yeux, — a-t-elle pensé avec rage. — La Reine des neiges lui irait mieux, mais c’est trop d’honneur. » Et elle l’a surnommée en silence « le Poisson ».
Le temps a passé. Chantal a fini le lycée et est entrée en médecine. Antoine a obtenu son diplôme et a trouvé un travail ; bientôt il s’est acheté une voiture. Chantal avait appris à reconnaître le bruit du moteur ; elle se précipitait à la fenêtre quand il se garait devant l’immeuble.
Un jour, en revenant de la fac, Chantal a rencontré Marie-Claire dans la cour. Elle marchait lentement avec une canne, en boitant visiblement.
— Bonjour, tante Marie-Claire, — a dit Chantal. — Qu’est-ce qui vous arrive ? Pourquoi boitez-vous ?
— La jambe me fait souffrir, je n’en peux plus. Je marche à peine. Le médecin dit qu’il faut une opération, une prothèse de hanche, mais j’ai peur, — s’est plainte Marie-Claire.
— Dites-moi ce qu’il faut acheter, je vais au magasin, ce n’est pas une corvée, — a proposé Chantal tout de suite.
— Va, parce qu’Antoine n’est jamais à la maison…
Chantal a recommencé à venir chez Antoine, mais elle le voyait rarement. Elle faisait les courses et l’aidait à nettoyer chez sa mère.
Un jour, elle a eu le courage de demander des nouvelles de la copine d’Antoine.
— Valérie, elle est belle, c’est sûr, mais trop maniérée. Elle reste toujours silencieuse, on ne sait pas comment l’aborder. Elle est étrange, pas comme toi. Pas la belle-fille qu’il faut à mon fils, — a soupiré Marie-Claire. — Et toi, pourquoi tu poses toutes ces questions ? Tu ne serais pas amoureuse de lui ?
Chantal a baissé les yeux.
— Ne t’inquiète pas. Si tu étais plus grande, tu serais la meilleure épouse pour Antoine. Tu trouveras ton amour.
— Je n’ai pas besoin d’un autre amour, — a dit doucement Chantal avant de s’enfuir.
Un jour, elle est venue chez Marie-Claire pour demander ce qu’il fallait acheter. La porte a été ouverte par le Poisson.
— Qu’est-ce que tu veux ? — a-t-elle demandé, peu aimable.
— Je viens voir tante Marie…
— Elle n’est pas là. Antoine l’a emmenée à l’hôpital en voiture.
Le Poisson semblait lever le menton exprès pour dominer Chantal.
— Pourquoi tu viens tout le temps ici ? — ses yeux de glace ont brillé.
— Je ne viens pas pour rien, j’aide tante Marie, je fais les courses.
— Belle aide, oui. Ne reviens plus. S’il faut, je m’en occupe moi-même. On va bientôt se marier avec Antoine et on vivra ici. Dégage, parce qu’après ton passage, des affaires disparaissent, — a dit le Poisson grossièrement.
— Quelles affaires ? — s’est emportée Chantal.
— Une bague. Je l’ai laissée sur le lavabo de la salle de bains. Je suis revenue, plus de bague. C’est toi, il n’y a que toi.
— Mais je ne vais jamais plus loin que l’entrée ! — s’est exclamée Chantal avec colère.
— Je ne sais pas, peut-être que tu es venue quand je n’étais pas là. Rends-la gentiment, sinon j’appelle la police. — Le Poisson s’est penchée en avant, ses yeux de glace tout proches. Chantal a reculé.
— Je n’ai pas pris ta bague !
— Prouve-le. — Le Poisson a fait un pas, les yeux- glaçons à quelques centimètres. Chantal n’a pas tenu, a tourné les talons, a tiré la porte et s’est retrouvée face à Antoine.
— Pourquoi parlez-vous si fort ? On vous entend dans l’escalier. — Antoine a regardé alternativement Chantal et le Poisson. Chantal s’est retournée aussi.
Le Poisson s’est redressée et a souri gentiment à Antoine.
— Tu es déjà rentré ? — a-t-elle demandé comme si de rien n’était.
Chantal a voulu s’enfuir, mais Antoine l’a retenue par le bras.
— Que s’est-il passé ?
— Elle… Elle m’a accusée d’avoir pris sa bague. Je n’ai rien pris, je ne suis même pas entrée dans la salle de bains.
— Quelle bague ? — Antoine tenait fermement Chantal par le bras et regardait le Poisson.
— Avec une pierre rose. Je crois que je l’ai perdue, je ne sais pas où. Je lui ai demandé si elle l’avait vue, — a expliqué le Poisson d’une voix mielleuse.
— Elle ment ! Elle a dit que c’était moi qui l’avais prise, elle voulait appeler la police. — Chantal a dégagé son bras et a dévalé l’escalier. Les larmes l’étouffaient.
— Allez tous les deux au diable ! — a-t-elle dit en entrant chez elle et en claquant la porte.
— Qu’est-ce que tu as ? — sa mère a passé la tête dans l’entrée.
— Maman ! — Chantal s’est jetée dans ses bras et a tout raconté.
— La bague se retrouvera, ne pleure pas. Antoine va comprendre, — la consolait sa mère.
Le lendemain, Antoine est venu lui-même. Sa mère n’était pas là.
— Il faut qu’on parle, — a-t-il dit.
Chantal l’a fait entrer dans sa chambre. En voyant sa photo à lui sur le secrétaire, il a souri. Chantal l’avait complètement oubliée. Elle a rougi et baissé les yeux.
— Tu me l’as volée ? Et tu dis que tu ne voles pas. — Chantal, déconcertée, a rougi encore plus.
— Bon, je ne t’en veux pas. Je suis venu m’excuser. La bague a été retrouvée.
— Où ?
— Quelle importance ? — à son tour, Antoine a détourné le regard.
— Si, ça compte. Elle m’a accusée de vol. Tu crois que c’est agréable ? — la voix de Chantal tremblait de rancune.
Antoine lui a pris les épaules.
— Chantal, pardonne-moi. Je n’ai pas cru une seconde que tu l’avais prise. Honnêtement. Voilà, Valérie n’aimait pas que tu viennes si souvent, alors elle t’a calomniée pour que tu arrêtes. La bague… elle est tombée de sa poche quand elle a fait tomber sa veste.
— Et tu lui pardonnes ? Et si elle accusait ta mère de vol ? On peut tout attendre d’elle. C’est un poisson froid !
— Arrête ! Elle est juste jalouse. — Antoine l’a regardée sévèrement et a retiré ses mains.
— Antoine ! Tu ne vois donc rien ?
— Qu’est-ce que je ne vois pas ? — il la regardait avec regret, visiblement fatigué de la conversation.
— Je t’aime ! — a lâché Chantal, effrayée par son propre courage. — Je t’aime depuis la cinquième. Antoine, ne l’épouse pas, je t’en supplie. — Ses yeux se sont embués, le visage d’Antoine s’est brouillé.
— Chantal, tu pleures ? Il n’y aura pas de mariage. On s’est séparés.
— Vraiment ? — Chantal a cligné des yeux, et les larmes ont roulé sur ses joues.
— Idiote. — Antoine l’a serrée contre lui. — Ma mère sort de l’hôpital dans une semaine. Tu viendras l’aider, d’accord ?
— Bien sûr ! Pas besoin de demander.
Antoine est reparti, sombre et pensif, tandis que Chantal sautait presque de joie. Pas de mariage !
Chantal allait chaque jour chez Marie-Claire : courses, ménage, même aide à la cuisine. Elle ne voyait pas Antoine, il rentrait tard. Toutes ses soirées, elle les passait au cinquième étage. Sa mère secouait la tête.
Un jour, Chantal a croisé Antoine dans l’escalier. Il sentait visiblement l’alcool.
— Antoine, tu as bu ? — le regardait-elle avec horreur, se rappelant son père, la peur dans les yeux de sa mère…
— Et alors ? — il a tangué vers elle. Chantal a reculé, les yeux fixés sur lui, effrayée. — Chantal, pourquoi tu me regardes comme ça ? N’aie pas peur, je ne deviendrai pas comme ton père… — a-t-il dit soudain d’une voix parfaitement sobre.
Le samedi suivant, il est venu chez elle avec un bouquet de fleurs et l’a invitée au cinéma. Qu’elle était heureuse !
Désormais, Antoine ne tardait plus le soir ; il rentrait vite à la maison, où Chantal l’attendait avec sa mère. Il ne buvait plus. Ils allaient souvent au cinéma, se promenaient, s’asseyaient dans sa chambre et s’embrassaient…
L’amour de Chantal avait fini par fondre le cœur d’Antoine.
— Soyez heureux, les enfants. Ne lui fais pas de mal, Antoine, — a demandé sa mère quand il a demandé Chantal en mariage.
— Je promets, jamais je ne lui ferai de mal… Chantal s’est blottie contre lui, comme un jeune arbre contre un grand chêne.







