Gérard pressa le bouton de sa clé et la Peugeot 508 cligna des phares. Sur le capot noir, un chat gris était allongé, parfaitement indifférent à l’alarme, à son propriétaire, et à tout ce qui se passait dans le parking souterrain à sept heures quarante du matin.
Le chat occupait le milieu exact du capot. Il avait allongé ses pattes avant, posé sa tête dessus, et fermé les yeux. Comme si ce n’était pas le capot d’une voiture étrangère, mais le rebord tiède d’une fenêtre chez lui. Son pelage gris sur la laque noire paraissait absurde et, en même temps, si assuré que Gérard oublia une seconde pourquoi il était descendu.
Il descendait pour une réunion. Dans cinquante minutes, à l’autre bout de Lyon, il devait rencontrer un fournisseur dont dépendait le plan trimestriel. La mallette lui tirait le bras. Lourde, en cuir, bourrée de documents imprimés, de graphiques, de deux exemplaires du contrat avec des marque-pages à chaque page où il fallait signer. Chacune de ces cinquante minutes était planifiée : parking, ascenseur, couloir, poignée de main. Et là, un chat rayé sur le capot, avec une tête à faire croire que c’était lui le patron.
Gérard frappa sa cuisse du plat de la main. Claqua des doigts. Pas fort, mais ferme, il lança un « ouste ! » Le ronronnement de la ventilation emportait tous les sons vers les murs en béton, et le chat ne bougea pas. Il entrouvrit juste un œil, jaune, rond, regarda en direction de Gérard, puis le referma. De l’air de quelqu’un qui ferme la porte au nez d’un démarcheur.
Le capot dégageait une faible chaleur : la veille, Gérard était rentré tard, presque minuit, et le moteur n’avait pas eu le temps de refroidir complètement. Le chat avait sans doute trouvé l’endroit chaud et s’y était installé. Logique compréhensible. Mais cette logique ne soulageait pas Gérard, car les minutes filaient et le chat restait là. Et pas seulement immobile : il le faisait avec un calme qui donnait envie à la fois de rire et d’appeler la fourrière.
Lucien, le gardien du parking, arriva au moment où Gérard composait déjà le numéro de son chauffeur. Large d’épaules, veste d’uniforme zippée, barbe courte et irrégulière qui semblait dessinée. Il s’approcha, jeta un coup d’œil sur le capot, déboutonna le haut de sa veste.
Il dit que ce chat gris venait chaque matin. Depuis plus d’une semaine, maintenant. Il arrivait tôt, quand le parking était encore vide, se couchait sur le capot de la Peugeot et restait là. Lucien l’avait chassé deux fois, une fois avec un balai, l’autre à mains nues. En vain. Dix minutes après, le chat revenait s’installer à la même place. Comme si quelqu’un lui avait expliqué que ce capot était le sien, et que le chat l’avait cru.
Gérard baissa son téléphone. Sur *sa* voiture à lui ? Il y en avait bien cinquante autres dans le parking. Lucien haussa les épaules, fit tourner son trousseau de clés entre ses doigts, confirma : seulement sur la vôtre. Il passait devant la BMW du directeur financier, devant la Mercedes argentée du service juridique, mais sur la Peugeot, il se couchait comme chez lui. Lucien suggéra même que le chat se repérait à l’odeur, mais cela ressemblait à une tentative d’expliquer l’inexplicable.
C’était étrange, et Gérard n’aimait pas l’étrange. L’étrange ne s’intégrait pas dans un emploi du temps, ne se pliait pas aux formules, n’avait pas de paragraphe dans un contrat. Il posa sa mallette sur le sol en béton, retira son gant droit, s’approcha du capot.
Le chat était chaud. Son poil doux, propre, sans nœuds, sans ce luisant gras des chats errants. Pas un vagabond. Gérard passa la main sur le dos roux, et le chat se mit à ronronner. Un son qui venait du fond, grave, régulier, comme un petit moteur au ralenti. Le chat tourna légèrement la tête et vint frotter son front contre la paume de Gérard. Sans peur, sans flagornerie. La façon de ceux qui ont l’habitude des mains.
Lucien remarqua que l’animal était domestique, pas un chat de gouttière. Et il ajouta : il a un collier, fin, en cuir, caché sous le poil. Lui-même ne l’avait vu que le troisième jour, quand le chat l’avait laissé approcher.
Gérard écarta les poils épais du cou. Effectivement : un mince bracelet en cuir, assoupli par le temps, avec une médaille en métal de la taille d’une pièce d’un euro. Les bords usés, mais les lettres lisibles.
* * *
Il porta la médaille à ses yeux. Les lettres étaient petites, gravées en cercle. Une adresse, un numéro de rue, un numéro d’appartement. Sans téléphone, sans nom de propriétaire. Rien que l’adresse.
Sa main s’arrêta.
Gérard relut une fois. Puis une troisième. Les lettres n’avaient pas changé. Le métal de la médaille était froid sous ses doigts, et le chat cessa de ronronner, comme s’il attendait aussi quelque chose.
Rue des Tisserands, numéro quatorze, appartement six.
Il connaissait cet appartement. Il y avait grandi. Il avait changé le papier peint du couloir deux fois, adolescent. Il avait réparé la poignée de la porte-fenêtre avec du fil de fer parce qu’elle se décrochait chaque printemps. De la fenêtre de la cuisine, on voyait l’école et le platane qui, chaque juin, recouvrait la cour de duvet.
Dans cet appartement vivait sa mère, Valentine. Avec qui il n’avait pas parlé depuis trois ans. Trois ans, deux mois, et quelques jours – mais il ne comptait pas les jours, parce que compter signifiait se souvenir, et se souvenir signifiait ne pas être indifférent, et il s’était convaincu qu’il était indifférent.
Sa bouche était sèche. Gérard se redressa, recula d’un pas, puis d’un autre. Le chat leva la tête et le regarda, et dans ce regard il n’y avait rien de félin. Seulement de la patience. Comme quelqu’un qui n’est pas venu par hasard et qui est prêt à attendre aussi longtemps qu’il le faut. Et il avait fallu, apparemment, plus d’une semaine.
Lucien demanda si tout allait bien, parce que le visage de Gérard était devenu gris. Gérard entendit sa propre voix, comme si elle venait d’ailleurs. Il dit :
– Ça va. Je sais à qui est ce chat.
Les mots sonnèrent calmes, mais les doigts qui venaient de tenir la médaille tremblaient légèrement, et il cacha sa main dans sa poche.
Il s’installa au volant. Le chat était sur ses genoux, parce qu’il n’avait nulle part ailleurs où le mettre. Gérard l’avait soulevé du capot avec précaution, à deux mains, comme on prend quelque chose de fragile, et le chat n’avait pas résisté. Il s’était blotti contre le veston et s’était remis à ronronner.
Gérard jeta la mallette sur le siège passager. La chemise de documents pour la réunion glissa de la fermeture entrouverte, s’étala en éventail sur le cuir du siège. Deux exemplaires du contrat. Les graphiques de livraison. Le calcul de marge sur trois feuilles.
Une demi-heure plus tôt, il aurait ramassé chaque feuille et les aurait rangées dans l’ordre. Maintenant, il ne regarda même pas dans cette direction.
Le chat s’installa, repliant ses pattes, et la chaleur de son corps traversait le tissu du pantalon. Gérard resta assis une minute, peut-être deux, les mains sur le volant, sans démarrer. L’habitacle sentait le cuir et un peu le poil de chat, et cette odeur nouvelle changeait tout l’espace, faisait de la voiture non plus un outil de travail, mais autre chose. Quelque chose de vivant.
Trois ans. Ils s’étaient disputés à propos d’argent, comme c’est souvent le cas. Gérard avait acheté un appartement neuf à sa mère, et elle avait refusé de déménager. Elle avait dit qu’elle n’avait pas besoin de ses aumônes et qu’il avait oublié d’où il venait. Gérard avait répondu qu’il venait d’un endroit où il avait voulu partir toute sa vie. Il avait claqué la porte.
Ensuite, il n’avait pas téléphoné pendant une semaine, puis un mois, puis il était devenu trop tard. Parce qu’il aurait fallu expliquer le silence. Et expliquer, Gérard ne savait pas faire. Il savait signer des contrats, organiser des chaînes d’approvisionnement, calculer la rentabilité jusqu’à la deuxième décimale. Il savait dire « on règle ça » et « on y va » de telle façon que les gens se levaient et agissaient. Mais appeler sa mère et dire « pardon », il ne le pouvait pas, parce que ce mot se coinçait dans sa gorge et n’en bougeait pas.
Il sortit son téléphone. Ouvrit le chat avec son partenaire. Tapa : « Serge, je reporte la réunion. Raisons familiales. » Son doigt resta suspendu au-dessus du bouton d’envoi. Le contrat dont dépendait le trimestre. Les primes des managers. La réputation. Tout cela pesait sur un plateau de la balance. Et sur l’autre plateau, un chat roux qui pesait tout au plus quatre kilos.
Gérard appuya sur « envoyer » et posa le téléphone écran contre le tableau de bord. Une seconde plus tard, le téléphone vibra. La réponse du partenaire. Gérard ne la lut pas. Non pas parce que ce n’était pas important, mais parce qu’à cet instant précis, entre le volant en cuir et le chat gris sur ses genoux, autre chose comptait davantage. Et pour la première fois depuis longtemps, il ne trouvait pas les mots pour le dire.
Il ouvrit la mallette. En sortit tous les papiers, les empila à côté de lui. La mallette devint vide et tiède à l’intérieur. Gérard souleva le chat et le déposa délicatement au fond. Le chat tourna un peu, s’installa, et leva les yeux. De la mallette qui valait mille euros dépassait une tête grise aux yeux jaunes, et l’expression de ces yeux disait que tout se passait comme prévu.
Gérard tourna la clé de contact.
La rue des Tisserands ressemblait presque à ce qu’elle était trois ans plus tôt. On avait repeint le banc devant l’immeuble d’une autre couleur, installé un nouvel auvent au-dessus de la porte, et près de l’interphone était collée une liste des appartements, imprimée sur une feuille et plastifiée de travers, avec une bulle d’air dans un coin. Gérard composa le six, et la porte claqua sans question. Peut-être sa mère avait-elle appuyé sur le bouton. Peut-être la serrure était-elle simplement cassée. Il ne chercha pas à savoir.
L’odeur dans l’entrée était la même. Pommes de terre à l’eau. Un peu de plâtre humide. Et quelque chose de domestique qui n’a pas de nom, mais qui vous frappe aux côtes quand vous le reconnaissez. Gérard n’était pas venu depuis trois ans, mais il se souvenait de beaucoup de choses. Il se souvenait sur quelle marche poser le pied pour qu’elle ne grince pas. Il se souvenait que la rampe du deuxième étage branlait. Il se souvenait de tout ce dont sa tête s’était soigneusement détournée pendant trente-six mois.
Il montait lentement. La mallette avec le chat dans la main droite, la gauche glissait sur la rampe. Au deuxième étage, d’une porte venait une musique basse, une radio avec des parasites. Quelqu’un faisait revenir des oignons, et l’odeur flottait dans l’escalier, se mêlant aux pommes de terre.
Sur le palier entre le deuxième et le troisième, il y avait un landau recouvert d’une toile cirée. Autrefois, c’était son landau à lui, puis son vélo, puis rien, puis il était parti. La peinture de la rampe s’écaillait par endroits, révélant la couche ancienne, verte, épaisse, avec de fines craquelures. Gérard se souvenait de ce vert. Enfant, il le grattait avec son ongle, et sa mère grondait : « Encore les mains sales, encore les ongles noirs, qu’est-ce que tu es comme punition. » Et il grattait, non par ennui. Il aimait l’idée qu’il y avait une autre couche sous celle-ci, et il essayait d’atteindre la toute première, celle qu’on avait posée quand la maison était neuve. Le commencement.
Quatrième étage. La porte était recouverte de similicuir marron, creusé au niveau de la poignée. Dans le coin supérieur était clouée une petite couronne de fleurs séchées, qui n’était pas là avant. Gérard s’arrêta devant la porte. Le chat dans la mallette bougea et miaula brièvement. Comme s’il disait : allez, maintenant, arrête de traîner.
Il appuya sur la sonnette. C’était la même, deux tons, avec un grésillement sur la seconde note.
Silence derrière la porte. Puis des pas, petits, traînants. Et une pause. Longue, épaisse, comme si la personne de l’autre côté s’était arrêtée pour décider.
Le verrou tourna.
Valentine se tenait dans l’embrasure. Petite, un mètre cinquante-six, tablier à petits pois. Le même tablier. Ou un semblable, acheté pour remplacer l’ancien usé. Elle regarda son fils de bas en haut, en silence.
Gérard se taisait aussi. Tous les mots qu’il avait rassemblés dans la voiture, rangés dans l’escalier, essayés sur chaque marche, avaient disparu. Il n’en restait plus un seul.
Elle baissa les yeux. Vers la mallette. De la mallette sortait une tête grise, et le chat, voyant sa maîtresse, miaula et tenta de s’extraire, grattant le cuir de ses pattes.
Valentine murmura :
– Grisou.
Elle se tut. Et répéta plus bas :
– Grisou, mon chagrin.
Elle leva les yeux vers Gérard.
– Tu es venu, finalement.
Et on ne savait pas de qui elle parlait. Du chat, qui chaque matin quittait la maison et revenait pour le déjeuner. Ou du fils, parti trois ans plus tôt et jamais revenu. Peut-être des deux, parce qu’ils arrivaient tous les deux avec la même mallette, et c’aurait été drôle si ce n’avait pas été si juste.
De l’appartement venait un air chaud. Ça sentait les pommes de terre. Quelque part au fond, la télé bourdonnait, et les voix étaient familières, parce que sa mère regardait toujours la même chaîne. Gérard se tenait sur le seuil, avec la mallette d’où dépassait un chat gris.
La mallette dans laquelle, le matin même, se trouvaient des contrats, des graphiques, des budgets. Tout ce qu’il avait cru important était resté sur le siège en cuir de la voiture. Et ce qui comptait vraiment pesait quatre kilos et ronronnait.
Valentine s’écarta. Elle ne dit pas « entre ». Elle ne dit pas « enfin ». Elle s’écarta simplement.
Gérard franchit le seuil. Sans enlever ses chaussures, sans poser la mallette. Sa mère regarda ses chaussures, et une seconde, son visage prit l’expression qu’il avait connue autrefois : « Les chaussures à la porte, combien de fois faudra-t-il le répéter. » Mais elle ne dit rien. Elle hocha juste la tête, comme on hoche quand on a renoncé aux règles, parce qu’il y a des choses plus importantes que les règles.
Dans la cuisine, la bouilloire se mit à siffler. Une bouilloire ordinaire, à sifflet, comme dans son enfance. Et ce sifflement ressemblait à une voix qui avait appelé trois ans, et qui venait enfin d’être entendue. Il comprit alors que la vie n’est pas faite de contrats et de calculs, mais de ces instants où l’on accepte de perdre une heure pour en gagner bien plus.







