FidélitéIl a promis de lui rester fidèle, mais le doute s’immisça dans son cœur comme une ombre persistante.

**15 mars 2023**

Camille ne m’a pas tout de suite dit qui elle avait trouvé sur la route. Elle avait garé sa vieille Clio et s’était précipitée vers une forme grise qui bougeait à peine. Quand elle m’a appelé, sa voix tremblait.

— Antoine, tu es au travail ? Viens vite, c’est grave !

J’ai compris qu’il fallait laisser tomber la consultation. Elle est arrivée dix minutes plus tard, les mains tremblantes, un petit paquet de poils crasseux contre sa poitrine. Le chat ne pesait rien. Il était couvert de boue, on ne voyait même pas sa couleur. Mais le pire, c’était cette bouteille en plastique coupée qui lui enserrait la tête. Il ne pouvait ni voir ni respirer correctement.

— Qui a pu faire une chose pareille ? a-t-elle murmuré en le posant sur la table d’examen.

J’ai essayé de le rassurer, mais il avait peur de tout. Il a tenté de s’enfuir, mais ses forces l’ont abandonné. Il est resté inerte dans mes mains.

Les deux heures qui ont suivi, je me suis battu avec mes collègues pour le stabiliser. Camille attendait dans le couloir, silencieuse. Quand j’en suis sorti, elle avait les yeux rouges.

— Il a eu de la chance de te croiser, lui ai-je dit. Encore un peu, et on ne pouvait plus rien pour lui. Il reste ici cette nuit. Je suis de garde, je veillerai sur lui.

Elle a fondu en larmes, la tête contre mon épaule. Je l’ai serrée un instant.

— Tout va bien, Camille, lui ai-je rappelé. Souviens-toi, quand on était gamins… Je suis là.

Elle a souri à travers ses larmes. Cela faisait tant d’années qu’on se connaissait. Depuis que nos familles habitaient le même immeuble à Lyon. Je l’avais toujours protégée des brutes, des moqueries. Ses parents… c’était une autre histoire.

Son père était mort l’année dernière, et sa mère, Marie, noyait son chagrin dans le vin. Elle buvait sa pension complète, laissait les bouteilles vides traîner partout. Camille, elle, s’en sortait. Bachelière avec mention, elle était maintenant en troisième année de langues à l’université. Moi, j’étais fier d’elle. Fraîchement diplômé de l’école vétérinaire, je savais que les langues, c’était autrement plus difficile que de soigner des bêtes.

Elle travaillait à côté, comme coursier avec la voiture de son père. Ce soir-là, elle est rentrée chez elle, m’a écrit pour prendre des nouvelles du chat. Je lui ai répondu qu’il dormait, qu’il gémissait dans son sommeil, mais qu’il se battait.

— Tu vas t’en sortir, petit guerrier, lui ai-je murmuré. Pour Camille. Elle t’attend.

Au matin, le chat a ouvert les yeux. En me voyant, il a essayé de fuir, paniqué. J’ai parlé doucement, mais il ne faisait confiance à personne. Il a voulu cracher, mais un couinement est sorti de sa gorge.

— Du calme, mon beau, ai-je dit en l’examinant.

Il a passé la semaine à la clinique. Camille venait chaque jour. Au début, il se cachait dès qu’elle approchait. Puis peu à peu, il a accepté sa présence… et la mienne.

— Tu vas le garder ? lui ai-je demandé un jour, inquiet de la réaction de sa mère.

Elle a hoché la tête, serrant le chat contre elle.

Contre toute attente, Marie n’a pas râlé. Elle a juste grogné :

— J’espère que ce n’est pas moi qui vais le nourrir.

Camille a souri : « Je m’en occupe, maman. »

— Comment tu l’appelles ? a demandé sa mère.

— Roux.

— À cause de ses reflets roux, a ri Marie.

Et voilà, ils vivaient à trois. Rentrer à la maison avait un sens pour Camille, maintenant.

Roux, lui, se méfiait de Marie. Sa voix rauque, ses gestes brusques, l’odeur du vin… Il restait caché quand elle était seule. Elle le trouvait sauvage, mais Camille haussait les épaules.

Quand je passais, Roux sortait, se frottait contre mes jambes. Il se souvenait de moi.

Je lui ai expliqué que Roux avait environ quatre ans, mais qu’il avait souffert : dents manquantes, patte fragile, cœur fatigué. Un voyage en avion, par exemple, lui serait fatal.

— Tant pis pour les vacances à l’étranger, a plaisanté Camille.

Deux ans ont passé. Elle finissait sa licence et rêvait de devenir traductrice. Un jour, elle livrait des documents dans une grosse boîte. La secrétaire a pris le paquet, mais un homme est sorti de son bureau, l’air embêté.

— Je ne sais pas quoi faire, les négociations sont dans une heure et je n’ai pas de traducteur compétent !

Camille l’a regardé. Il était beau, trentenaire, costume impeccable.

— Vous êtes traductrice, par hasard ? a-t-il demandé.

La secrétaire a ouvert la bouche, mais Camille l’a devancée :

— Oui, je parle anglais et chinois.

Elle a vu les yeux de la secrétaire s’arrondir, mais elle a tenté sa chance.

Quelques mois plus tard, elle était embauchée comme assistante personnelle de Marc, trente-cinq ans, PDG de la société. Très vite, leur relation a dépassé le professionnel. Il l’emmenait dîner, lui offrait des bijoux.

— Tu as changé, m’a dit un jour Camille, mystérieuse.

Je n’ai pas voulu en dire plus, mais je l’observais.

Mon ami Nicolas me tannait :

— Avoue-lui, Antoine. Tu crèves d’amour pour elle.

— Et si elle ne répond pas ? Je perdrais notre amitié.

— Ce n’est plus de l’amitié, c’est de la torture.

Il avait raison.

Le jour de mon anniversaire, Camille est venue la première, comme toujours. Elle avait préparé mon gâteau préféré. On buvait du thé dans la cuisine quand elle a dit :

— T’as l’air mystérieux, Antoine. Qu’est-ce qui se passe ?

J’ai pris une inspiration :

— Camille, je voulais te dire depuis longtemps…

Mais elle m’a coupé :

— Attends, j’ai aussi quelque chose de sérieux à te dire. Vas-y d’abord.

J’ai hésité. Elle a souri :

— J’ai trouvé un travail, tu sais… Et je suis tombée amoureuse !

J’ai senti mon cœur se serrer.

— Enfin, Camille, je suis content, parce que moi aussi…

Elle m’a interrompu à nouveau :

— Il est tellement attentionné… plus âgé, mais ce n’est pas grave, hein ?

J’ai hoché la tête, le souffle court.

— C’est ma chance, Antoine. Marc part à Paris dans deux mois, et il m’emmène. Mais je ne peux pas prendre Roux. Son cœur est fragile, et Marc est allergique aux animaux.

J’ai eu l’impression qu’un camion m’écrasait.

— Attends, quel Marc ? Quelle allergie ?

— Tu m’écoutes ? Mon patron, mon fiancé. On part à Paris. Je rêve de travailler à l’étranger – enfin, à Paris, c’est presque l’étranger pour une Lyonnaise ! Mais Roux… je ne peux pas le laisser chez ma mère, ni le donner à quelqu’un d’autre. Il ne fait confiance qu’à nous.

Je suis resté muet. « Quel idiot je fais », me suis-je dit. J’ai respiré, et j’ai affiché un sourire léger :

— Ne t’inquiète pas, Camille. Je prends Roux. Il me connaît. L’essentiel, c’est que tu sois heureuse.

Elle a plongé ses yeux dans les miens. Ils étaient devenus tristes, alors qu’ils brillaient une minute avant.

— Qu’est-ce que tu voulais me dire, toi ? a-t-elle demandé.

— Rien, une broutille. Un changement de planning au boulot.

Les deux mois suivants, elle a tout préparé. Plus la date approchait, plus son cœur était lourd. Elle pensait à sa mère, mais surtout à mon regard ce jour-là. Elle se demandait si notre amitié n’était pas devenue autre chose.

« Arrête, se disait-elle, tu vas vivre avec Marc à Paris, et tu penses à Antoine. »

Roux grimpait sur ses genoux, ronronnant, comme pour la réconforter.

— Mon petit Roux, comment vais-je faire sans toi ?

Marc lui avait dit clairement : « Je ne vais pas prendre des médicaments toute ma vie à cause d’un animal. Même le plus aimé. »

Ces mots résonnaient comme une sentence.

Le jour du départ, je tenais Roux dans mes bras devant sa porte.

— Antoine, appelle-moi, n’oublie pas, a-t-elle murmuré en pleurant.

— Ne pleure pas, ça stresse Roux. Désolé de ne pas t’accompagner à l’aéroport.

On s’est embrassés. Dans ma tête, une seule phrase battait : « Ne la laisse pas partir… »

— Il faut que j’y aille, a-t-elle dit en m’embrassant sur la joue.

J’ai murmuré : « Je n’oublierai jamais. Jamais. »

Elle est partie. À l’aéroport de Lyon, elle regardait la vitre tandis que l’avion s’éloignait.

Puis elle a dit au chauffeur de taxi : « Finalement, je reste. »

Le chauffeur a souri : « Ça arrive. Je pense que vous avez bien fait. »

Quand elle a sonné chez moi, j’ai ouvert, stupéfait. Roux s’est frotté à ses pieds.

— Ce jour de ton anniversaire, tu voulais me dire quelque chose, a-t-elle répété.

Je l’ai prise dans mes bras.

— Je t’aime, Antoine, et je ne peux pas vivre sans toi et sans Roux.

J’ai souri enfin.

— C’est exactement ce que je voulais te dire, ma chérie.

**Leçon du jour : Parfois, il faut savoir renoncer à ce qui brille pour ne pas perdre ce qui éclaire vraiment.**Ce soir-là, nous avons dîné tous les trois, Roux perché sur mes genoux comme s’il avait toujours su que cette place lui revenait. Camille riait, les yeux encore humides, mais libres.

— Tu sais, Antoine, m’a-t-elle dit en posant sa main sur la mienne, ce que j’ai compris dans l’avion… c’est que le vrai luxe, ce n’est pas Paris. C’est un chat qui t’attend, un ami qui t’espère, et un cœur qui bat pour toi.

Roux a ronronné, et j’ai senti que la nuit, pour la première fois depuis longtemps, n’était plus une promesse de fuite, mais un refuge.

Nous n’avons jamais parlé de Marc. Il est resté à Paris, dans son monde lisse et sans poils.

Mais dans le nôtre, il y avait des griffures sur le canapé, une odeur de pâtée le soir, et deux mains qui s’enlaçaient sans se lâcher.

Parfois, les plus belles histoires commencent par un chat perdu.

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