Le roux Gribouille entame une grève de la faim chez le fils. Les mots du docteur forcent mamie à rentrer au village.

Gribouille avait cessé de manger le troisième jour. Marguerite avait d’abord cru à un caprice. Mais les mots du vétérinaire l’avaient forcée à se regarder dans le miroir et à y voir la même âme en peine.

— Allô, docteur ? Pouvez-vous passer ? Notre chat va très mal, il n’a rien avalé depuis trois jours.

Le vétérinaire, Laurent Dubois, soupira. Les visites à domicile, il les faisait rarement, mais quelque chose dans la voix l’avait poussé à accepter.

— D’accord, donnez-moi l’adresse.

Une demi-heure plus tard, il se tenait devant la porte d’un appartement dans un immeuble neuf en banlieue de Lyon. Un homme d’une quarantaine d’années ouvrit, chemise coûteuse, visage fatigué.

— Entrez, docteur. Maman se ronge les sangs, et moi je ne sais plus quoi faire.

Dans le vaste trois-pièces flottait une odeur de peinture fraîche… et autre chose. Un remugle, celui des pièces où l’on ouvre rarement les fenêtres. Sur le canapé, une femme âgée au regard éteint. À côté d’elle, pelotonné, un gros chat roux au poil terne, apathique.

— Bonjour, fit Laurent en s’asseyant près d’elle. Comment s’appelle le patient ?

— Gribouille, murmura la vieille dame. Docteur, il ne va pas bien. Il ne mange pas, ne joue pas, juste il reste couché. Il est malade ?

Le vétérinaire prit délicatement le chat, l’examina. Température normale, respiration calme, abdomen souple à la palpation.

— Quel âge a-t-il ?

— Huit ans. Je l’ai recueilli tout petit, il miaulait près du portail. Je l’ai élevé, il était toujours vif, joueur.

— Et quand ça a commencé ?

Le fils intervint, impatient.

— Dès qu’on a emménagé ici. Il y a trois jours. J’ai convaincu maman de venir chez moi, elle ne pouvait plus rester seule à la campagne. On vend la maison, les acheteurs sont trouvés. Je pensais qu’elle serait contente. Ici, une vraie salle de bains, le chauffage central, les magasins à côté. Et elle, avec ce chat, elle en fait tout un fromage.

Laurent observa Marguerite. Elle avait les épaules affaissées, la même léthargie que le chat.

— Je vois, dit-il en sortant son stéthoscope. Physiquement, Gribouille va bien. C’est le stress du changement de lieu. Les chats sont très attachés à leur territoire, pas aux humains comme on le croit. Pour lui, ce déménagement, c’est la perte de tout son monde familier.

— Alors, quoi faire ? Le fils attendait des instructions précises.

— Il faut du temps. Il s’adaptera peu à peu. Je peux prescrire un léger calmant. Mais l’essentiel, c’est de recréer un environnement rassurant. Avez-vous apporté quelque chose de l’ancienne maison ? Son panier, ses gamelles ?

Marguerite secoua la tête.

— Bertrand a dit qu’il ne fallait pas trimballer de vieilleries. Il a tout acheté neuf : gamelles, litière, même une jolie maison pour chat.

— Voilà le problème, dit Laurent en se levant. Pour lui, rien ici ne sent le connu. Même les odeurs sont étrangères. Si vous voulez l’aider, rapportez ses affaires de l’ancienne maison. Son panier, ses jouets s’il en avait. Et surtout quelque chose qui imprègne l’odeur du lieu : un paillasson, par exemple.

Bertrand ricana, sceptique.

— Docteur, sérieusement ? Parce qu’un vieux paillasson, le chat va se remettre à manger ?

— Très sérieusement. Les animaux sont bien plus sensibles aux changements qu’on ne le croit. Imaginez qu’on vous exile du jour au lendemain dans un pays où tout est inconnu, en vous disant : « Réjouis-toi, c’est mieux ici. »

Marguerite éclata soudain en sanglots. Les deux hommes se tournèrent, stupéfaits.

— Maman, qu’est-ce que tu as ?

— Rien, rien, fit-elle en s’essuyant les yeux. C’est que le docteur parle de Gribouille, mais j’ai la même impression. Comme si on m’avait transplantée ailleurs. Tout est correct, confortable, mais le cœur est vide.

Bertrand, décontenancé, regarda sa mère.

— Maman, voyons ! J’ai fait ça pour toi. Vivre à la campagne à ton âge, ce n’est pas raisonnable : poêle à allumer, eau à porter…

— J’ai vécu toute ma vie comme ça, répondit-elle doucement. Et ce n’était pas une corvée. J’avais mon jardin, mes poules, mes voisines. Je courais chez Ginette tous les deux jours, on s’asseyait le soir sur le banc, on parlait de la vie. Ici… Elle désigna l’appartement d’un geste. Tout m’est étranger. Je ne connais personne, personne avec qui me promener. Je reste seule toute la journée devant la télé.

— Mais tu m’avais dit que tu acceptais !

— Oui. Parce que je pensais que ça te rassurerait. Tu t’inquiétais pour moi. Alors je me suis dit : j’essaie. Mais maintenant je comprends que je ne peux pas vivre comme ça.

Laurent toussota, discret.

— Vous savez, je suis vétérinaire depuis longtemps, et j’ai remarqué une chose. Les chats reflètent souvent l’état de leurs maîtres. Peut-être que Gribouille ne mange pas seulement à cause du stress du déménagement. Il sent que vous, aussi, vous n’êtes pas bien ici.

Un silence tomba. Bertrand arpentait la pièce, digérant les mots.

— Maman, tu es vraiment si malheureuse ?

Marguerite caressa le chat, qui poussa un faible miaulement.

— Bertrand, je sais que tu voulais bien faire. Cet appartement est agréable, tu prends soin de moi. Mais le bonheur n’est pas dans le confort. Chez moi, dans ma maison, je suis chez moi. Ici, je suis comme… comme Gribouille. Dans une cage dorée.

— Mais la maison est presque vendue ! Le compromis est signé, j’ai touché un acompte !

— Rends l’acompte, dit-elle d’une voix ferme. Je ne veux pas vendre. C’est ma place, toute ma vie est là-bas. Trente ans avec ton père. Chaque arbre, chaque buisson me parle. Pardonne-moi, mon fils, mais je ne peux pas rester.

Bertrand s’effondra dans un fauteuil, se massant les tempes.

— Je voulais juste te faciliter la vie.

— Je sais, mon chéri. Mais ce qui me rendrait heureuse, c’est que tu viennes plus souvent. Que tu amènes les petits-fils le week-end, comme avant. Tu te souviens comme ils jouaient dans le potager, à cueillir des fraises ?

Une semaine plus tard, Laurent reçut un nouvel appel. Mais cette fois, la voix de Marguerite était gaie, revigorée.

— Docteur, je voulais vous remercier ! Gribouille a repris vie ! Il mange avec appétit, il court dans la cour, il chasse les moineaux comme autrefois.

— Vous êtes retournée à la campagne ?

— Oui, Bertrand m’a ramenée. Les acheteurs ont accepté d’annuler, heureusement, même s’ils n’étaient pas contents. Mais mon fils a tout arrangé. Maintenant il promet de venir chaque week-end m’aider au jardin. Je suis si heureuse, je ne peux pas le dire ! Ce matin, je suis sortie sur le perron. La rosée sur l’herbe, les oiseaux, ma voisine Ginette qui crie par-dessus le grillage : « Marguerite, t’es revenue ! » C’est ça, la vraie vie.

Laurent sourit.

— Je suis ravi. Transmettez mon bonjour à Gribouille.

— Bien sûr. Et je tenais à vous dire : vous n’avez pas seulement soigné mon chat, vous m’avez ouvert les yeux. J’ai compris qu’on ne peut pas vivre là où le cœur n’est pas, même si tout le monde vous dit que c’est mieux, que c’est raisonnable.

— Chacun a son bonheur, sa place au soleil.

En raccrochant, le vétérinaire réfléchit. Comme on décide souvent pour les autres ce qui est bon pour eux, sans demander leur avis. Les enfants installent leurs parents âgés en ville, sincèrement convaincus de bien faire. Et les vieux dépérissent dans des appartements modernes, regrettant leur potager et leurs voisins. Exactement comme ce chat roux qui refusait de manger dans une gamelle neuve, dans une maison qui n’était pas la sienne.

Un mois plus tard, Bertrand appela lui-même le vétérinaire.

— Docteur, je voulais vous remercier. Au début, j’étais vexé, je pensais que maman n’avait pas apprécié mes efforts. Mais je suis allé la voir ce week-end, et j’ai compris. Elle a rajeuni de dix ans ! Elle court dans le jardin, fait des confitures, papote avec les voisines. Je ne l’avais pas vue comme ça depuis longtemps. Je regrette de ne pas l’avoir écoutée plus tôt.

— L’important, c’est d’avoir compris à temps.

— Oui. Maintenant, ma femme, les enfants et moi, on va chez elle tous les samedis. Les garçons adorent. Grand-mère leur donne des tartes, ils jouent avec Gribouille. Et moi, je me sens bien là-bas. Une telle paix, un tel silence. En ville, je suis sur les nerfs ; ici, je recharge les batteries.

— Vous voyez, tout finit par s’arranger.

— Exactement. Maman avait raison. Chacun a sa place. On ne peut pas imposer sa vision du bonheur, même avec les meilleures intentions.

Marguerite vit toujours dans sa maison. Gribouille est redevenu un joyeux chat roux qui l’attend à la grille et la suit partout. Bertrand, lui, a appris une leçon : prendre soin, ce n’est pas seulement offrir du confort et des commodités, c’est aussi respecter les choix de ceux qu’on aime, même quand on ne les partage pas.

Parfois, le bonheur n’est pas dans un appartement neuf avec chauffage central. Il est dans une vieille maison aux planchers qui craquent, où l’on a vécu la moitié de sa vie et où chaque recoin est chargé de souvenirs. Et c’est un simple chat roux, qui avait refusé de manger dans un lieu étranger, qui avait permis de le comprendre.

Alors, dites-moi : le confort urbain vaut-il toujours un chez-soi familier ? Donnez votre avis en commentaires.

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Le roux Gribouille entame une grève de la faim chez le fils. Les mots du docteur forcent mamie à rentrer au village.