Le chat était assis sur le rebord de la fenêtre et regardait en bas, dans la cour, où des pigeons se disputaient une croûte de pain. Sébastien, lui, regardait le chat. Sept ans qu’ils vivaient ensemble, sans compter sa femme Marie et leur fille Lucie. Mais le chat Félix était le sien. Dès le premier jour, quand la boule de poils de trois mois s’était accrochée à son pull en laine et s’était endormie au creux de son coude.
Marie mijotait un pot-au-feu, et l’odeur de laurier embaumait la cuisine. Lucie, douze ans, était assise à table, le doigt glissant sur l’écran de son portable. Un samedi soir ordinaire, comme il y en avait eu cent avant et comme il y en aurait cent encore. Mais Sébastien remarqua que sa fille jetait des coups d’œil à sa mère, comme si elle attendait un signe. Et sa mère, en remuant la casserole, lui adressait un hochement de tête imperceptible, comme si elles s’étaient mises d’accord à l’avance.
— Papa, commença Lucie de cette voix qu’elle prenait pour demander un nouveau téléphone ou une soirée chez une copine.
Sébastien abaissa son journal.
— Oui ?
— Chez Léa, la chatte a eu des petits. Et personne ne veut d’un des chatons. Il boite un peu, la patte avant est tordue. Ils veulent… enfin…
Elle n’acheva pas, mais c’était clair. Sébastien regarda Marie. Elle remuait le pot-au-feu avec une ardeur suspecte, alors qu’il n’y avait plus rien à remuer.
— Non, dit-il. Pas méchamment, pas sèchement. Juste « non ».
— Mais pourquoi ?
— Parce qu’on a Félix. Il a sept ans, il a l’habitude d’être seul. Si vous ramenez un autre, ça va être bagarres, marquages, et encore plus de poils. Je suis contre.
Lucie regarda sa mère. Marie éteignit le feu sous la casserole et s’assit près de son mari.
— Sébastien, le chaton a trois mois. Sa patte a mal soudé. Si personne ne le prend, Léa l’emmènera à la SPA, et là-bas, ils n’adoptent pas ceux-là.
Sébastien comprenait. Mais il ne hocha pas la tête.
— Je suis contre, répéta-t-il, et il releva son journal.
—
Une semaine passa. Lucie ne demanda plus rien, mais à table, elle lui tendait le pain en silence. Et Marie avait cessé de lui demander comment s’était passée sa journée. Sébastien le sentait comme on sent un courant d’air : les fenêtres sont fermées, pourtant ça tire.
Le vendredi, Lucie rentra de l’école les yeux rouges. Elle jeta son sac devant la porte et fila dans sa chambre. Marie entra chez sa fille, en ressortit dix minutes plus tard.
— Quoi ? demanda Sébastien.
— Léa a dit que le chaton sera emmené demain matin. Un refuge en banlieue a accepté, mais Lucie a vu les photos de l’endroit. Des petites cages, deux cents chats, une odeur…
Marie ne forçait pas. Elle avait juste raconté, puis était allée faire la vaisselle.
Sébastien resta seul dans le couloir. De la chambre de Lucie, aucun bruit, ce qui était pire que des pleurs.
Le lendemain matin, Sébastien se leva avant tout le monde. Aussi tôt, il ne se levait que pour la pêche, et la saison n’avait pas encore commencé. Dans la cuisine, une lampe était allumée au-dessus de la cuisinière, le ciel gris dehors. Il enfila son blouson, prit les clés de la voiture et sortit.
L’adresse de Léa, il l’avait trouvée dans le téléphone de Lucie la veille, pendant qu’elle dormait. Notée sur un bout de papier, glissée dans la poche de son blouson.
Devant l’immeuble de Léa, il se gara et composa son numéro.
— Allô ? — une voix ensommeillée, agacée.
— C’est Sébastien, le père de Lucie. Le chaton est encore chez vous ?
Un silence.
— Oui… Oui, encore. On doit venir le chercher à onze heures du refuge.
— Pas la peine. Je le prends. Je monte tout de suite.
Il raccrocha et resta une minute assis dans la voiture.
Léa ouvrit en peignoir, lui tendit silencieusement une boîte à chaussures. À l’intérieur, sur une vieille serviette, un chaton était assis. Gris, rayé, maigre. La patte avant partait de travers, comme montée à la hâte. Des yeux jaunes, effrayés.
— Il est calme, dit Léa. Il miaule presque pas. Il mange de tout. Propre.
Sébastien hocha la tête, prit la boîte et la porta jusqu’à la voiture.
Il rentra chez lui alors que tout le monde dormait encore. Il posa la boîte par terre dans l’entrée, enleva son blouson. À l’intérieur, le chaton ne faisait aucun bruit. Sébastien regarda : la petite bête s’était blottie dans un coin et le fixait de bas en haut, sans ciller.
— Et maintenant, qu’est-ce que je vais faire de toi ? murmura Sébastien.
Le chaton leva sa patte tordue, comme s’il voulait attraper son doigt, sans y parvenir. Sébastien soupira. Il alla à la cuisine, versa du lait dans une soucoupe. Puis il se rappela que le lait n’est pas bon pour les tout-petits, le vida, sortit du frigo un reste de poulet cuit, l’émietta finement.
Quand il revint dans l’entrée avec la soucoupe, Félix était déjà assis à côté de la boîte. Il regardait à l’intérieur. Sa queue ne frétillait pas, son dos n’était pas arqué.
Le chaton sortit de la boîte, boitilla jusqu’à la soucoupe et se mit à manger. Félix souffla et retourna à son fauteuil. Ni bagarre, ni feulement.
Lucie trouva le chaton la première. Sébastien entendit de la chambre un cri étouffé, puis des pas précipités, et sa fille déboula avec le chaton dans les bras.
— Maman ! Maman, d’où il vient ?!
Marie s’assit dans le lit, clignant des yeux encore endormie. Elle regarda le chaton, puis Sébastien. Lui, il était allongé, les mains derrière la tête, fixant le plafond avec application.
— Papa ? Lucie se tourna vers lui. La voix tremblait. — C’est toi ?
— Si vous criez, je le ramène, grommela Sébastien sans quitter le plafond des yeux.
Lucie s’assit au bord du lit et se mit à pleurer. Pas comme on pleure à l’école par dépit, mais autrement, quand on ne peut pas expliquer. Le chaton, dans ses bras, resta immobile, blotti contre son pull.
Marie ne dit rien. Elle posa sa main sur celle de Sébastien et serra. Vite, brièvement. Puis elle se leva et alla dans la cuisine mettre la bouilloire.
Le chaton fut baptisé Pacha. Lucie voulait l’appeler Comte, mais Sébastien dit : « Comte ? Il sort d’une boîte à chaussures, ce sera Pacha. » Et Pacha s’installa comme s’il avait toujours vécu là. La première semaine, Félix l’évitait ; la deuxième, il commença à le tolérer ; à la fin du mois, ils dormaient dans le même fauteuil. Félix, roux et digne, et Pacha, gris, la patte tordue, le nez enfoncé dans son flanc.
Le soir, Sébastien les regardait et se taisait. Un jour, Marie lui demanda :
— Tu étais contre, pourtant. Qu’est-ce qui a changé ?
Il resta silencieux, gratta Pacha derrière l’oreille. Le chaton ronronna, les yeux mi-clos.
— Lucie pleurait. À travers le mur, je l’entendais. Et je me suis dit : je répare tout ici, mais ça, il n’y avait rien à réparer, juste à aller le chercher. Rien de plus simple. Et moi, je faisais de l’obstination pour quoi ? Pour des poils ?
Marie sourit et n’ajouta rien.
Six mois plus tard, Pacha avait grandi. Sa patte était restée tordue, mais il filait dans l’appartement comme un fou, renversant les pantoufles et sautant sur l’armoire. Félix le suivait du regard.
Parfois, Sébastien se surprenait à penser que le soir, sur le canapé, Félix sur ses genoux, Pacha endormi sur son épaule, la télé diffusait un match de foot, et il n’entendait pas le score, parce qu’il n’osait pas bouger.
Et c’était sans doute mieux que n’importe quel score.







