Marguerite Desmoulins l’aperçut à sept heures et demie du matin.
Gérard se tenait devant l’ascenseur, un chat dans les bras. Il le serrait contre sa poitrine, des deux mains. Le chat était gris, pelé sur un flanc, et il sentait la cave si fort que Marguerite recula d’un pas.
– Mon Dieu, dit-elle. Qu’est-ce que c’est que ça.
Gérard ne répondit pas. Il parlait rarement aux voisins, de toute façon. Il appuya sur le bouton de l’ascenseur et fixa le panneau lumineux.
– Où l’as-tu déniché, constata-t-elle plutôt qu’elle ne demanda. Il est tout sale. Tu vas le rentrer chez toi ?
– Je l’ai cherché cinq mois.
L’ascenseur s’ouvrit. Gérard entra. Il appuya sur le quatrième.
Marguerite resta dans le hall, regardant les portes se refermer. Mais le visage de Gérard était radieux. Il ne quittait pas le chat des yeux, et il ajustait doucement ses pattes quand celui-ci bougeait.
Plus tard, elle raconta à la voisine du cinquième qu’il avait l’air étrange.
Mais pourquoi – elle l’apprit plus tard.
Les avis apparurent en septembre. Petits, imprimés sur du papier ordinaire, avec une photo. Sur la photo, un chat. Gris, rayé, les moustaches plus courtes d’un côté que de l’autre. Sous la photo, écrit en petit : « Perdu » et un numéro de téléphone.
Gérard les collait lui-même. Tôt le matin, avant le travail, il sortait avec un rouleau de ruban adhésif et une pile de feuilles. Il faisait le tour des poteaux, des panneaux d’affichage, des murs près du magasin. Ses doigts gelaient, le ruban collait mal dans le froid, il devait appuyer plus longtemps que d’habitude.
Minou avait disparu fin août. Il n’était tout simplement pas rentré le soir. La fenêtre de la cuisine était entrouverte.
Chez lui, une gamelle attendait près du radiateur. Gérard ne l’avait pas enlevée.
Les appels arrivèrent pendant les deux premières semaines.
Les gens signalaient des chats gris. Des chats rayés. Un roux qu’on lui proposa aussi, pour une raison inconnue. Gérard allait voir chaque appel. Il regardait, hochait la tête, remerciait. Revenait.
À la troisième semaine, une femme de la rue des Artisans téléphona, disant avoir vu un chat similaire près des garages. Gérard y alla le soir, après le travail, déjà dans le noir. Il marcha entre les garages avec la lampe torche de son téléphone, éclaira sous les portes, appela. Personne ne sortit. Seul un chat noir, étranger, le regarda de sous une porte et retourna dans l’ombre.
En octobre, il acheta un carnet.
Il notait les adresses où il était allé. Les noms des gens qui avaient appelé. Les dates. Parfois de brèves remarques – « gris mais plus jeune », « mauvais pelage », « propriétaires retrouvés ». Les pages s’accumulaient. Le soir, Gérard feuilletait parfois le carnet sans lire, juste pour le tourner.
Un collègue au travail, Victor, lui demanda un jour ce qu’il avait.
– Rien, dit Gérard.
– Ben justement, dit Victor, et il ne demanda plus.
Novembre était humide, il faisait nuit tôt.
Gérard élargit les secteurs de recherche. Il parcourait les cours, d’un pâté de maisons à l’autre, parfois deux. Il entrait dans des immeubles inconnus, regardait les rebords de fenêtres, sous les escaliers. Il interrogeait les gens dans les cours. La plupart secouaient la tête sans s’arrêter. Une vieille dame près du troisième porche dit avoir vu un chat similaire près du transformateur en septembre, mais elle ne se souvenait pas bien.
Gérard la remercia. Il alla jusqu’au transformateur. S’arrêta. Personne, bien sûr.
Un jour, Marguerite le croisa dans le hall et lui dit que ça suffisait, cinq mois, il fallait en prendre un autre. Elle ne disait pas ça méchamment.
– Pas d’autre, dit Gérard.
– Eh bien tant pis, dit-elle.
Il hocha la tête et se dirigea vers l’escalier. Marguerite le regarda s’éloigner et pensa que les gens se rendaient malades pour des chats.
En décembre, les appels cessèrent presque.
Les avis étaient détrempés, jaunis, décollés par endroits. Gérard les recollait. Il en imprimait de nouveaux, sortait le matin avec son rouleau de ruban adhésif. Il avait appris à tenir le rouleau sous le bras et à dérouler d’une main pendant que l’autre pressait la feuille.
Le troisième jour de janvier, il entendit un bruit.
Faible. À peine. Quelque part derrière la porte de la cave, celle du premier porche. Gérard s’arrêta. Il tendit l’oreille. Le bruit ne se répéta pas.
Il resta une minute. Puis il alla chercher la clé chez le gardien.
Le gardien, Marcel, chercha longtemps la clé, trouva la mauvaise, puis la bonne. Il demanda ce que Gérard perdait dans la cave. Gérard le dit. Marcel le regarda comme on regarde quelqu’un à qui il vaut mieux ne pas s’opposer, et lui donna la clé.
La porte s’ouvrit avec effort, une odeur de béton humide, de bois vieux et d’autre chose les enveloppa. Gérard alluma sa lampe de poche et entra.
La cave était longue et basse.
Gérard avançait lentement, éclairait sous les tuyaux, derrière de vieilles caisses, le long du mur. Le faisceau attrapait tantôt un vélo rouillé sans roue, tantôt une pile de planches, tantôt un lit de camp abandonné au côté affaissé. Ça sentait l’humidité et la chaux. Quelque part, une goutte tombait, rare et régulière, comme une horloge.
– Minou, dit Gérard.
Il le dit doucement. Pas un appel, plutôt une vérification, comme on tâte l’obscurité avant d’y entrer.
Personne ne répondit.
Il avança plus loin, passa devant le tableau électrique, devant de vieux radiateurs empilés le long du mur. Le faisceau bougeait lentement. Gérard ne se pressait pas. En cinq mois, il avait appris à ne pas se presser là où se presser ne servait à rien.
– Minou.
Silence à nouveau. Seulement la goutte. Seulement le bourdonnement des tuyaux au-dessus, chauds, couverts de poussière.
Il arriva au fond et s’arrêta. Il éclaira un coin. Là, des caisses, trois ou quatre, empilées les unes sur les autres, et entre elles et le mur, un espace sombre, étroit comme une fente. Gérard s’accroupit. Il éclaira dedans.
Deux yeux reflétèrent la lumière.
Il ne bougea pas. Il regarda simplement. Son cœur fit quelque chose d’étrange, pas bruyant mais sensible, comme s’il avait sauté un battement puis rattrapé.
– Minou, dit-il. Tout bas.
Les yeux ne disparurent pas. Mais le chat ne sortit pas non plus. Il restait dans la fente entre les caisses et le mur, fixant la lumière. Gérard baissa un peu le faisceau pour ne pas l’éblouir. Puis il s’assit par terre. Directement sur le béton, sans penser à ses vêtements, sans penser à rien.
Il s’assit simplement. Et attendit.
Il ne sut pas combien de temps passa.
Il faisait froid. Le béton aspirait la chaleur à travers sa veste, vite et régulièrement. Gérard ne bougeait pas. Il tenait la lampe sur le côté, pour que la fente ne soit pas complètement noire, mais pas non plus dans les yeux. Parfois, il parlait à voix basse. Il n’appelait pas, ne suppliait pas. Il parlait simplement, comme on parle quand on a besoin qu’une voix soit là.
– Il fait froid ici, dit-il. Cinq mois. Je n’aurais jamais pensé que tu étais là.
Aucun bruit ne vint de la fente.
– Je suis allé partout. Je suis allé aux garages, la nuit, rue des Artisans. Tu ne sais pas. J’ai rempli tout un carnet.
La goutte tombait quelque part dans l’ombre. Les tuyaux bourdonnaient.
– La gamelle est à la maison. Je ne l’ai pas enlevée.
Il entendit un frottement avant de voir le mouvement. Le chat sortit de la fente lentement. Pas directement vers Gérard, d’abord sur le côté, longeant les caisses, il renifla l’air, s’arrêta. Gérard ne bougeait pas. Il regardait. Le chat était maigre. Le flanc pelé, le poil pas repoussé par endroits. D’un côté du museau, les moustaches plus courtes. À gauche.
C’était lui.
Le chat fit encore un pas. Puis un autre. Puis il s’approcha de la jambe de Gérard et frotta sa tête contre son genou. Une fois. Comme pour vérifier. Et il resta là, contre lui.
Gérard ne leva pas la main tout de suite. Il resta assis. Puis, doucement, lentement, il posa sa paume sur la tête du chat. Minou ne recula pas. Il ferma les yeux, et il y avait là quelque chose de si simple que Gérard sentit sa gorge se serrer.
Il ne pleura pas. Il resta assis sur le béton froid de la cave de son propre immeuble, la main sur la tête du chat qu’il avait cherché cinq mois. Et le chat restait là, silencieux. Il avait toujours été peu bavard.
Se lever fut plus dur que s’asseoir.
Ses jambes étaient engourdies, et Gérard se releva lentement, s’appuyant sur les caisses. Minou recula d’un pas, observant. Gérard se redressa, resta debout. Il avait lu que les chats pouvaient redevenir sauvages, se désaccoutumer des humains en deux semaines. Et là, cinq mois. Puis il se baissa de nouveau, accroupi, et prit le chat dans ses bras.
Minou ne résista pas. Il était léger, bien plus léger qu’avant. Gérard le pressa contre sa poitrine et sentit, sous sa paume, un petit cœur rapide qui battait.
Ils revinrent vers la sortie par le même chemin. Passé le lit de camp, passé le vélo rouillé, passé le tableau électrique. Gérard tenait la lampe d’une main, de l’autre il serrait le chat. Minou ne bougeait pas. Une seule fois, il remua les pattes pour mieux se caler, puis se tut.
Devant la porte, Gérard s’arrêta.
Puis il poussa la porte et sortit.
Dans la cour, c’était le matin. Gris, un matin de janvier sans soleil. La neige était vieille, tassée, avec des traces noires le long du chemin. Gérard plissait les yeux à cause de la lumière.
Il se tenait devant la porte, Minou dans les bras.
C’est alors que Marguerite les vit.
À la maison, il faisait chaud.
Gérard se déchaussa dans l’entrée sans lâcher le chat. Puis il le posa par terre, doucement, comme on pose une chose fragile. Le chat mit aussitôt le nez au sol et longea le mur. Lentement, avec des arrêts. Il renifla la plinthe, le coin, le pied de la table basse. Il vérifiait.
Gérard restait debout et regardait.
Minou arriva à la cuisine. Il s’arrêta sur le seuil, remua une oreille. Puis il entra. Gérard le suivit.
La gamelle était près du radiateur, là où elle avait toujours été. Vide, propre, un peu poussiéreuse sur le bord. Le chat s’en approcha, la renifla. Il resta une seconde au-dessus d’elle. Puis il s’éloigna et s’assit à côté du radiateur, le flanc collé au métal chaud.
Gérard ouvrit le réfrigérateur. Il y avait un peu de poulet cuit. Il en détacha un morceau, le mit dans la gamelle. Ses mains n’obéissaient pas tout de suite, ses doigts n’étaient pas encore revenus du froid.
Minou mangeait lentement. Pas goulûment comme un affamé, mais avec précaution. Gérard s’assit à côté, par terre, le dos contre le mur. Il regardait.
Ensuite, Minou fit le tour de l’appartement. Il inspecta chaque coin, chaque pièce, chaque rebord de fenêtre. Puis il revint dans le salon, sauta sur le canapé et se blottit à l’endroit où il dormait toujours avant. À gauche de l’oreiller, près de l’accoudoir.
Gérard ne le quittait pas des yeux.
Cinq mois il avait cherché, gelé près des poteaux, répondu aux appels, marché avec la lampe entre les garages. Et Minou était resté dans la cave sous le premier porche. Vingt mètres de la porte. De quoi avait-il vécu ? Sûrement des souris. Combien de temps aurait-il tenu si, par chance, son faible « miaou » n’avait pas été entendu par Gérard ?
Gérard aurait pu y réfléchir longtemps. Mais il ne le fit pas.
Il éteignit la lumière dans l’entrée, traversa le salon et s’assit sur le canapé à côté du chat. Minou entrouvrit un œil, le regarda, et le referma. Dehors, la nuit tombait.
Tout le monde était à la maison.







