Papa, ça te dérange pas si on vient vivre chez toi pendant deux mois? demanda timidement Yann à son père.
Ça ne me dérange pas, répondit sèchement le père.
Les parents de Yann sétaient séparés il y a une dizaine dannées. Sa mère sest remariée deux ans plus tard, tandis que son père est resté célibataire, vivant seul dans un appartement de trois pièces à Lyon. Le caractère de Serge était réputé dur, presque intolérable; les femmes qui passaient dans sa vie ne restaient jamais longtemps. Mais il na jamais abandonné son fils. En plus de la pension alimentaire, il lui achetait tout le nécessaire et participait activement à son éducation, avec une rigueur masculine, sans tendre la main avec douceur, mais avec une vraie sollicitude paternelle.
Yann a commencé à se débrouiller très tôt. Après la terminale, il a trouvé un emploi et a tout de suite quitté la maison de sa mère pour louer une chambre dans une résidence universitaire. Deux ans plus tard, il a épousé Juliette, amie denfance. Ils comptaient acheter un appartement grâce à un prêt immobilier et mettaient de côté lapport, quand le propriétaire de la chambre quils occupaient a annoncé la mise en vente du logement. Ils devaient attendre la signature du bail. Yann a donc demandé à son père sil pouvait loger quelques temps chez lui, vu que Serge vivait seul dans un troispièces. Le refus initial du père a surpris Yann, qui sapprêtait à abandonner la demande, quand le père a repris:
Mais vous pouvez rester, à condition de rester silencieux.
Merci, a exhalé soulagé Yann.
Il savait que son père était taciturne, aimait le silence, était avare de paroles et démotions. Cette exigence de «silence» ne létonnait donc pas. Juliette, enceinte de cinq mois, le savait aussi et a accepté les règles sans broncher. Elle désirait elle aussi calme et repos, mais nimaginait pas que le silence imposé ne concernait que le couple, pas le propriétaire!
Tous les matins, Serge se levait à cinq heures, claquant ses chaussons et parcourait la maison comme un rituel : salle de bains, cuisine, toilettes, cuisine, toilettes, salle de bains Dans le silence matinal, ce nétait que le bruit des claquettes, le claquement des portes, puis un fracas suivi dun juron «Nom!» avant que le vacarme reprenne. Il ne se souciait guère que dautres dorment encore; cétait chez lui, et si ça ne plaisait à personne, il ne faisait que se dire «Allezvousen».
Outre ces tapages, il surveillait chaque geste de son fils et de sa bellefille. Pas de télévision après vingtheures, le bruit lirrite ; pas de friture, les odeurs le dérangent ; économiser lélectricité et leau, il nest pas riche.
Cette dictature a duré une semaine, jusquau jour où Juliette a dû être hospitalisée. Deux jours plus tard, le beaupère est apparu à la porte, un sac de fruits à la main.
Le bébé a besoin de vitamines, ditil dun ton sévère en tendant le sac.
Merci, Serge, répondit Juliette.
Daccord, acquiesça le père. Bon, je men vais. Écoute les médecins.
Après la sortie de lhôpital, Serge a continué à se lever à cinq heures, mais a essayé de faire moins de bruit, comme sil voulait montrer un brin de sollicitude. Il lappelait parfois dun ton autoritaire pour le petitdéjeuner ou ramassait en silence le linge et lavait le sol, sachant que Juliette avait besoin de repos.
Ils nont acheté lappartement quau bout de trois mois. Le père a exigé que des travaux soient faits avant dy emménager. Juliette a donné naissance au milieu des rénovations, et elle a dû de nouveau regagner le petitlogement de son beaupère. La bellemère et ses parents leur ont rendu visite quelques fois, mais Serge faisait toujours semblant de ne pas les attendre. En revanche, il était ravi de voir sa petitefille. Son visage impassible séclairait dun sourire chaque fois quil la regardait. Il se sentait prêt à la protéger du monde entier, quil percevait comme une menace pour sa petite princesse.
Chaque matin, il récupérait la petite Clémentine, laissant Juliette dormir un peu plus après une nuit blanche. Il a même appris à changer les couches. Le jour où le couple devait emménager dans son propre appartement, Serge, essuyant une larme masculine et sèche, déclara dune voix grave:
Vous êtes encore jeunes, vous ne devriez pas encore vivre seuls avec un bébé. Restez chez moi, pas longtemps. Attendez que Clémentine se marie.
Yann et Juliette se sont regardés, interloqués. Serge, se tournant, ajouta:
Cest juste de la sentimentalité de vieux, ça ne sert à rien. Allez, amenez la petite et commencez à ranger vos affaires. Vous aurez le temps de déménager, idiots du ciel.
Yann et Juliette croyaient que le père attendait quils partent, mais voilà le retournement Ils navaient dautre choix que détonner devant les changements du père autrefois taciturne. Ils ont donc décidé de rester. Après tout, avoir un grandpère, cest toujours une bonne chose.
Serge, tout attendri, cajolait sa petitefille et était heureux davoir dans sa vie lêtre le plus aimé et le plus précieux.







